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Des agriculteurs exilés se lancent dans le maraîchage près de Rennes

De g. à d. : Eddy, Bena, Aimé et Kassiri font partie du Collectif des agriculteurs exilés de Rennes, constitué début 2025.

Une quinzaine de demandeurs d’asile, la plupart déjà agriculteurs, ont monté un collectif près de Rennes pour cultiver la terre. Leurs récoltes sont ensuite données à des associations. « Je suis bien là », dit Kassiri, l’un d’entre eux.

Melesse (Ille-et-Vilaine), reportage

Le terrain fait 1 hectare à peine, sur la parcelle d’une agricultrice de Melesse, à 14 km au nord de Rennes (Ille-et-Vilaine). Eddy Valère arrive le premier. Il enfile des bottes et un manteau chaud, puis descend avec brouette et cagettes. Viennent ensuite Kassiri et Bena, sur deux vélos de récup’ bringuebalants. Enfin arrive Aimé, qui, faute d’autre option, a fait le chemin depuis l’arrêt de bus le plus proche, à 45 minutes à pied. Tous les quatre font partie du Collectif des agriculteurs migrants de Rennes, constitué début 2025 autour d’un projet agricole commun, pour « rendre ce qu’on [leur] a donné » et « occuper les longues journées sans travail ».

Le petit groupe est composé d’une quinzaine de demandeurs d’asile. Il s’est monté progressivement, grâce au bouche-à-oreille, depuis le parc de Bréquigny, à Rennes, où ils dormaient à l’époque dans des tentes. Certains étaient novices en matière agricole, d’autres des maraîchers confirmés, comme Eddy Valère, principal instigateur du groupe et technicien agricole au Cameroun, dont il est originaire.

Eddy Valère est le fondateur du collectif. Depuis son arrivée en France, en 2023, il ne peut pas travailler légalement. Le collectif lui permet d’occuper ses journées et de «  se sentir utile  ». © Jeanne Mercier / Reporterre

En fonction de leurs disponibilités — les démarches administratives pour obtenir un titre de séjour sont très chronophages —, les membres viennent ou non au jardin. Tous les jours en été, le mercredi en basse saison, et bien sûr, « le samedi, qu’il ne faut pas manquer », dit Bena, infirmière et agricultrice de formation : c’est à ce moment que tout le collectif met la main à la pâte. C’est aussi l’occasion de constater qu’il y a « des membres actifs et d’autres fictifs », rigolent-ils en chœur, avant de s’accorder : « Le plus important est que chacun y trouve ce qu’il cherche. »

En cette fin de saison, le rythme est plus calme, mais au début, « il a fallu organiser plusieurs équipes, pour réussir à tout planter, à arroser souvent, à retourner la terre », détaille Kassiri.

Kassiri (à g.) et Bena récoltent des poireaux pour les Restos du cœur. © Jeanne Mercier / Reporterre

Entraide et dons

Les premiers temps, les membres du groupe économisaient les maigres ressources de l’allocation pour demandeurs d’asile, entre 200 et 400 euros par mois, pour acquérir quelques graines et des outils. Ils ont commencé à travailler sur un demi-hectare, fourni par un agriculteur rencontré par le collectif Campagnes ouvertes et Solidaires 35, engagé dans la lutte contre le racisme et le fascisme. Ils ont cependant déménagé rapidement un peu plus loin, leur voisin, agriculteur lui aussi, ne voulant pas « partager le voisinage avec des gens de couleur noire », raconte Eddy Valère. « Mais quelque part, ce malheur est bon : nous sommes plus proches de la source d’eau et de la grange de stockage. »

À mesure que l’initiative s’est fait connaître, les dons sont arrivés : des pépiniéristes ont légué des surplus de plants, les associations ont offert des bottes et des habits chauds, un voisin agriculteur a donné de la paille et du fumier et grâce à une cagnotte en ligne, les demandeurs d’asile ont acheté une débroussailleuse thermique et un petit motoculteur.

Leur envie de grande serre devra encore attendre un peu, même si d’autres parcelles leur ont été prêtées : une petite dans des jardins partagés rennais, où ils cultiveront riz et cacahuètes, et une autre à Domloup, où ils souhaitent ravitailler l’antenne locale des Restos du cœur.

Bena est l’une des membres fondatrices du collectif, son expertise est précieuse pour les cultures. © Jeanne Mercier / Reporterre

Ce mercredi de la mi-novembre, il reste peu de choses en terre : les premières gelées datent du début de la semaine, mais les légumes sont déjà bien abîmés. « D’ici deux semaines, même les salades auront de la peine à résister », constate Eddy. Les maraîchers bâcheront alors le jardin pour le découvrir début 2026.

La mission du jour est de remplir quelques cagettes de poireaux et de salades, et de glaner les dernières aubergines et piments. Les radis, restés trop longtemps en terre, sont devenus gros comme des patates, et les carottes ont été plantées un peu trop près les unes des autres — Bena les éclaircit en notant à voix haute la leçon.

Cet été, la petite parcelle a tourné à plein régime : pommes de terre et patates douces, courges en tout genre et citrouilles, carottes, poireaux, concombres, pastèques, céleri, salades, basilic, « quatre récoltes de tomates avant d’être trahis par le mildiou », choux, radis, et « des piments qui piquent exagérément ». Leur travail sur la parcelle a largement porté ses fruits : au total, plus de 1 tonne de légumes donnés aux Restos du cœur de Maurepas, plus de 500 kg à ceux de Melesse, sans compter ce que les maraîchers ont offert aux associations qui préparent des repas pour les exilés et au Secours populaire.

Ces cagettes de poireaux seront récupérées par les Restos du cœur de Melesse. © Jeanne Mercier / Reporterre

« Je suis un planteur, je connais la terre »

Une première année fructueuse, donc, et qui a rempli son objectif de « se familiariser avec le climat breton et voir quelles plantes peuvent aller ensemble », raconte Eddy Valère, pour améliorer la productivité du jardin en permaculture. S’il est habitué à un climat différent, il utilise des techniques similaires lors du travail de la terre. « Pour éviter que la terre ne soit collante et tassée, nous la mélangeons avec de la paille et du fumier. Ça permet de l’aérer, de laisser grandir les racines et faire passer les vers de terre. »

Aimé aussi était agriculteur chez lui, au Congo-Brazzaville. Il avait « l’envie de reprendre cette activité, mais ne savait pas par où commencer ». Alors, quand le collectif est né, il a sauté sur l’occasion et s’est joint aux forces vives. Même chose pour Kassiri, qui vient d’une famille d’agriculteurs en Côte d’Ivoire : « J’aide mes parents depuis que je suis enfant. Je suis un planteur, je connais la terre », dit-il.

Aimé voulait reprendre un travail agricole en France. Le collectif lui permet de retrouver ce contact à la terre. © Jeanne Mercier / Reporterre

Le projet lui fait plaisir et l’occupe, car il n’a pas le droit de travailler et n’a « rien à faire ». « En tant que diaspora, on a beaucoup à apprendre de chez vous. On voudrait mettre en place une symbiose : on apporte chacun nos cultures, nos savoir-faire, et on partage tout », enchérit Eddy.

« Quand je suis arrivée en France, on m’a donné à manger. Il est normal que je donne en retour les légumes que nous produisons aux associations qui en aident d’autres », dit le Camerounais. Aimé, lui, s’exclame : « C’est mon domaine ! Et je voulais m’occuper. J’ai fait beaucoup de demandes pour être bénévole dans des associations, mais ça n’a jamais marché. Nous étions trop de candidats. »

Les propriétaires de la ferme ont une cidrerie. Ils déposent le marc des pommes le long de la parcelle. Celui-ci servira de compost pour les futures plantations du collectif. © Jeanne Mercier / Reporterre

Ensemble, ils voudraient continuer d’élargir leur groupe : que d’autres demandeurs d’asile puissent venir leur prêter main-forte, montrer aux jeunes locaux que l’agriculture n’est pas un métier si difficile, recevoir des conseils des aînés, dont ils savent l’expertise. À ce titre, Eddy considère qu’il aura réussi sa mission quand il aura « convaincu 200 personnes de venir ».

Entre deux ondées, le soleil réchauffe à peine les mains gantées qui ramassent, effeuillent, coupent et rangent. « Moi, je suis bien là, dit Kassiri, en croquant dans une carotte. Il nous faut aimer cet endroit, c’est notre bureau maintenant. On voulait travailler, nous y voilà. Cela nous fait plaisir d’être ici, nous sommes en harmonie avec la nature, on plante, on entretient, et elle nous donne en retour des légumes que l’on peut distribuer. »

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