Des îles Féroé à celle de Lesbos, la vie engagée de Richard, capitaine de Sea Shepherd

23 mars 2017 / Dominique Agniel (Reporterre)



Richard Mérigeaux a navigué sur toutes les mers du globe et a découvert les dommages causés par l’homme aux océans. Alors, il s’est engagé dans l’association Sea Shepherd, et est devenu un « berger de la mer ».

  • La Rochelle (Charente-Maritime), correspondance

Richard Mérigeaux navigue depuis 30 ans, après avoir été instituteur pendant 6 ans. Passionné par la mer et la navigation, il a choisi de vivre sur les bateaux et d’en vivre, convoyant des voiliers neufs de La Rochelle, où on les construit, jusqu’aux Antilles où on les vend défiscalisés. C’était un rêve : traverser l’Atlantique : il l’a fait 23 fois, dont 2 en solitaire, comme concurrent de la Mini-Transat, où il arriva deuxième en 2003. « À 46 ans et sans sponsor », ajoute fièrement ce marin discret, qui n’aime pas se mettre en avant. Pendant plusieurs années, il a comblé son désir d’horizon en menant de somptueux voiliers de Singapour à Sidney, de New York à Panama. Au cours de ces traversées, il a constaté les dégâts subis par les océans : plastiques, filets abandonnés, blocs de polystyrène, déchets dérivants qui bloquent les hélices, cadavres de dauphins, de tortues…

Capitaine de l’expédition Coriolis, « le premier tour du monde par les pôles », en 2012/2013, il a convoyé des scientifiques autour du continent américain pendant un an, du détroit de Béring au cap Horn, et il a observé que la pollution en mer ne cesse d’augmenter : « Sur l’île de Clipperton, au large du Mexique, j’ai ramassé des déchets de plastique venant de Chine et du Japon. Ça veut dire que la pollution suit les courants, parcourt des distances énormes. On a trouvé des thons irradiés sur la côte américaine du Pacifique après Fukushima, et même sur la côte atlantique du Canada. La pollution fait le tour du monde sous l’eau. La pollution de l’air, on la voit, et au bout d’un moment, elle disparait. Dans l’eau, elle reste très longtemps et on ne la voit pas. C’est ce qui rend la sensibilisation du public difficile. »

Un spectacle cruel, auquel les jeunes et les enfants sont obligés d’assister 

C’est en 2014, que Richard a intégré Sea Shepherd, qui préparait alors une mission aux îles Féroé pour empêcher le massacre des globicéphales, des cétacés de la famille des dauphins mesurant entre 4 et 6 mètres et vivant une cinquantaine d’années. Capitaine du Colombus, affrété par Sea Shepherd, Richard est resté trois mois aux Féroé. À bord, deux professionnels et six bénévoles. Plus quatre annexes à moteur.

Dans ces îles situées entre l’Écosse et l’Islande, sous protectorat danois, la distraction nationale l’été est le massacre des globicéphales, très nombreux dans la région à cette époque de migration. Après la reproduction dans les eaux chaudes, les cétacés montent se nourrir dans les eaux du Svalbard et de l’Arctique, à la poursuite des calamars, leur principale nourriture.

Le « Columbus Sea Shepherd » à l’Armada de Rouen en 2013.

Il y a encore cinquante ans, les globicéphales étaient mangés par les Féringiens, mais aujourd’hui, ils n’en ont plus besoin pour se nourrir, d’autant que la chair de ces énormes mammifères marins est très toxique, contaminée par les métaux lourds (arsenic, plomb, mercure, zinc…). Quelques-uns mangent les globicéphales, mais à leurs risques et périls. Après le massacre, les cadavres sont tout simplement rejetés à la mer.

Si autrefois, la pêche se faisait à la voile et à la rame, aujourd’hui les Féringiens utilisent des bateaux à moteur et de puissants sonars, dont les ondes perturbent l’orientation des globicéphales. Une douzaine de bateaux encerclent les bancs de cétacés pour les rabattre vers la plage, où les attendent les îliens qui les massacrent avec couteaux et harpons. Le piège se referme, les globicéphales n’ont aucune chance. La mer est rouge de sang. Un spectacle cruel, auquel les jeunes et les enfants sont obligés d’assister. « Ceux qui ne sont pas d’accord doivent se taire, dit Richard. Une institutrice nous a dit en cachette que des gamins en bas âge avaient été traumatisés par ce spectacle, mais personne n’a le droit de critiquer. »

« Les États européens ont autre chose à faire que de s’occuper des globicéphales » 

Les petits bateaux rapides de Sea Shepherd se mettent devant ceux des Féringiens et tentent de ménager une percée pour permettre aux cétacés de s’enfuir. À terre, des bénévoles s’opposent sans violence aux tueurs en s’interposant entre eux et les animaux. « Quatorze d’entre nous ont été arrêtés par des commandos danois, car les Féroé n’ont pas de marine. Ils nous ont accusés de commettre des actes illégaux. Pourtant, ce qui est illégal, c’est le massacre des globicéphales, une espèce protégée en Europe. Il faudrait qu’un pays porte plainte contre le Danemark, mais les États européens ont autre chose à faire que de s’occuper des globicéphales. »

Arrestations et insultes ont été le quotidien de la mission de Sea Shepherd aux Féroé. « On les a empêchés de se livrer à leur distraction favorite, alors les habitants nous injuriaient, et nous disaient : “Vous en France, vous mangez bien du foie gras, vous gavez des oies et des canards.” On répondait : “Nous à Sea Shepherd, on est véganes.” On ne mange pas d’animaux. Je trouve ça normal. Il faut être cohérent. » Mais le bateau a dû rester au large, car les menaces contre l’équipage étaient trop violentes.

Le « grind », le massacre rituel des dauhins globicéphales aux îles Féroé.

Les quatorze bénévoles ont été relâchés après 24 heures de garde à vue, car ils n’étaient coupables d’aucun délit, d’aucune violence. « On nous traite comme si on était des terroristes ! Arrêter des gens qui défendent des animaux, et donner une autorisation à ceux qui les tuent pour le plaisir, ça me révolte », s’indigne Richard. Mais le capitaine souligne que cette année-là, le bilan de la mission a été positif, car les Féringiens n’ont réussi à tuer que 30 globicéphales alors que l’année précédente, ils en avaient tué 1300. La diffusion des images très violentes du « grind », ce massacre rituel, a conduit au boycott des Féroé par de nombreuses compagnies touristiques.

« Les jeunes comprennent mieux et sont plus à l’écoute que ceux de ma génération » 

Depuis 1979, Sea Shepherd envoie ses bateaux à travers le monde pour protéger les mammifères marins et la biodiversité des océans. La flotte compte actuellement neuf bateaux. Désormais interdit de séjour aux Féroé, Richard Mérigeaux a dirigé deux autres missions en Méditerranée comme capitaine du Brigitte Bardot en 2015 et 2016. Cette fois, il s’agissait de nettoyer les fonds marins avec une équipe de plongeurs volontaires : en 2015, les plongeurs ont sorti de l’eau plus de quatre kilomètres de filets abandonnés ou perdus, qui continuent de piéger des poissons : « On a sauvé pas mal de poissons qui seraient morts pour rien : poulpes, langoustes, thons, tortues… » Cette fois-là, les équipes de Sea Shepherd ont été accueillies chaleureusement par les marins corses, qui ont compris leur désintéressement et l’utilité de leur travail.

Le « Brigitte Bardot » à Paris, en février 2015.

En 2016, Sea Shepherd a missionné Richard pendant cinq mois en Méditerranée, dont plusieurs semaines à Lesbos, l’île grecque où arrivent les migrants parce qu’elle est située à 4 milles marins de la Turquie. « Si on voit des migrants en train de couler, on les prend à bord, bien sûr, c’est du sauvetage en mer. Mais si leur vie n’est pas en danger, on n’a pas le droit de les recueillir, car on serait considérés comme passeurs. Ce sont les gardes-côtes de différents pays d’Europe, sous l’égide de l’agence Frontex, qui surveillent les bateaux de migrants et essayent d’arrêter les passeurs. Il y a aussi des spécialistes espagnols du secours en mer avec leurs Zodiacs médicalisés. Ils récupèrent les migrants en danger. » La mission de Sea Shepherd à Lesbos a été de nettoyer les abords de l’île. Les plongeurs ont récupéré, en quelques semaines, 38 dinghies (canots pneumatiques) et autant de moteurs hors-bord.

En attendant un prochain départ, Richard retrouve son port d’attache de La Rochelle où il organise les missions de l’ONG à terre : principalement le nettoyage des plages. Sea Shepherd compte quatorze groupes locaux à travers la France. À terre, il faut transmettre, informer, sensibiliser sans relâche. Enseignant vacataire au lycée maritime et aquacole de La Rochelle, Richard Mérigeaux communique son expérience aux étudiants qui se destinent aux métiers de la mer. « Les jeunes comprennent mieux et sont plus à l’écoute que ceux de ma génération, qui a été la plus pollueuse. Quand j’étais jeune, la réussite, c’était d’avoir une grosse maison, une grosse voiture, le chauffage à fond, et on se fout du reste. Après avoir travaillé sur des bateaux de milliardaires qui valent des fortunes, j’ai trouvé un autre sens à mon métier. Je n’ai pas besoin de luxe. Il y a longtemps que j’ai fait ce choix. Je sais que je finirai ma vie avec un monde pollué, abimé. Ce que je fais aujourd’hui, c’est pour les jeunes. Ceux qui ont 20 ans sont plus sensibilisés qu’auparavant. Ça me donne de l’espoir. »




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Lire aussi : Paul Watson : « C’est la nature qui réglera le problème »

Source : Dominique Agniel pour Reporterre

Photos :
. chapô : Richard Mérigeaux au port de La Rochelle. © Dominique Agniel/Reporterre
. le « Columbus Sea Shepherd » : Wikipedia (Copyleft/CC BY-SA 3.0)
. dauphins : © Sea Shepherd
. le « Brigitte Bardot » : Wikipedia (Lionel Allorge /CC BY-SA 3.0)

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