En Catalogne, une communauté écolo et autogérée ouverte sur le monde

5 juillet 2017 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Niché dans les collines du parc naturel de Collserola, à l’ouest de Barcelone, l’écovillage Can Mas Deu occupe depuis quinze ans les murs d’une ancienne léproserie. Près de trente personnes y vivent, prônant l’autogestion, la reconnexion avec la nature et la « désobéissance créative ».

  • Barcelone (Espagne), reportage

Rares sont les écovillages accessibles en métro. Celui Can Mas Deu, aux portes de Barcelone, fait figure d’exception. En sortant de la station Canyelles, il faut cheminer le long du « cami Sant Llàtzer » une piste de terre qui serpente au milieu des pins. Après une vingtaine de minutes de marche, on aperçoit, accrochée à la montagne, une ancienne léproserie, où vivent aujourd’hui les vingt-sept membres de Can Mas Deu. Les papillons virevoltent entre les fleurs sauvages, les enfants jouent à cache-cache dans la cour en riant, les jardins sont verdoyants : la communauté située sur les collines du parc naturel de Collserola est une véritable oasis de tranquillité qui surplombe le nuage de pollution de la capitale catalane.

Esther Cerro vit ici depuis quinze ans. Elle fait partie des résidents historiques qui ont résisté à l’expulsion du site à l’hiver 2001. Au début des années 2000, un groupe de gens appartenant aux mouvements sociaux cherchaient un site pour préparer une rencontre internationale sur le climat. Ils s’installèrent dans cette ancienne léproserie, désaffectée depuis 40 ans. Une occupation qui déplut au propriétaire, l’hôpital de Sant Pau, qui demanda leur expulsion par la police, afin de transformer les bâtiments en résidences privées pour médecins aisés. Mais les habitants résistèrent lors d’un siège de trois jours, soutenu par plusieurs centaines de Barcelonais. L’affaire fut portée devant les tribunaux et le juge déclara alors que « le droit à la vie est plus important que le droit à la propriété ». Cependant, l’acharnement judiciaire a continué. En 2005, le tribunal de première instance de Barcelone estimait que l’hôpital pouvait récupérer l’utilisation du bâtiment tout en reconnaissant la légitimité du projet en cours, exhortant les deux parties à « trouver un accord ».

Depuis, les habitants sont expulsables à tout moment, mais bénéficient d’une certaine « protection » depuis l’arrivée à la mairie d’Ada Colau, une ancienne militante du droit au logement, et de sa liste citoyenne, Barcelona en Comù. La ville de Barcelone fait en effet partie de la structure qui, avec la région et l’archevêché, dirige l’hôpital de Sant Pau. L’épée de Damoclès ne risque pas de se décrocher. Du moins pas avant les prochaines élections, prévues dans deux ans.

Cela fait 15 ans que l’ancienne léproserie de Can Mas Deu est occupée.

« C’est un lieu particulièrement agréable pour se poser, pour réfléchir ensemble » 

Après quinze années d’occupation, Can Mas Deu a désormais acquis une certaine légitimité morale et surtout une utilité sociale, avec la gestion de trente-trois parcelles de potagers communautaires pour les voisins, soit environ soixante à quatre-vingt personnes, principalement des retraités. Il programme aussi de multiples activités sociales et éducatives autour de l’environnement ou de l’agroécologie. Des collectifs politiques et militants y organisent leurs réunions, à l’instar de Barcelona en Comù, dont les membres ont passé de longues soirées à préparer ici leur stratégie électorale. « C’est un lieu particulièrement agréable pour se poser, pour réfléchir ensemble », confirme Emma Avilés, une militante du 15-M [mouvement dit aussi des Indignés, né le 15 mai 2011 avec l’occupation de la place Puerta del Sol à Madrid] active dans différents collectifs, comme la plateforme d’audit citoyen de la dette. La dimension politique est au cœur de la philosophie des habitants et résumée sur le site internet : ici on lutte contre « le monde de l’argent, le bruit et la rapidité » ; on propose de créer un nouveau paradigme, « une proposition de coopération collective et de coexistence entre les générations » et on veut soustraire les espaces publics de la logique mercantile.

Can Mas Deu gère 33 parcelles de potagers communautaires pour les voisins, soit environ 60 à 80 personnes, principalement des retraités.

Pour les curieux avides de comprendre le fonctionnement de cet îlot de résistance, né d’un « acte de désobéissance civile créative », Can Mas Deu organise des portes ouvertes tous les dimanches. Les visiteurs se retrouvent au point d’accueil, devant un bâtiment abritant le bar associatif servant des produits locaux et bio, principale source de revenus pour la communauté. Les rayonnages de la bibliothèque sont remplis d’ouvrages sur l’agriculture, les luttes sociales, ou encore le féminisme, à lire confortablement installé dans de moelleux canapés. Plusieurs classeurs recensent l’ensemble des lieux occupés et communautés autonomes dans toute l’Espagne. Un mur est recouvert de petites annonces de gens cherchant à intégrer un écovillage ou à réunir un collectif pour lancer son projet. Au fond, un « magasin » où l’on s’échange gratuitement des vêtements.

Les rayonnages de la bibliothèque sont remplis d’ouvrages sur l’agriculture, les luttes sociales, ou encore le féminisme.

Esther Cerro nous guide pour un tour complet des espaces communs, et parfois d’endroits plus personnels. Un homme nous invite à l’intérieur de sa modeste maison, afin d’en apprécier la charpente intérieure, qu’il a réalisée lui-même. Juste à côté, c’est l’heure du barbecue familial. S’ils prônent l’autogestion, les habitants de Can Mas Deu sont loin de vivre en autarcie et sont ravis de partager un peu de leur quotidien, sans pour autant se laisser envahir.

Esther Cerro vit depuis 15 ans à Can Mas Deu.

« Au début du projet, les gens venaient à n’importe quelle heure et n’importe quel jour. Il était difficile de s’organiser et surtout de rendre cet accueil soutenable à long terme. Progressivement, nous avons dû poser des règles et mettre en place ces journées portes ouvertes le dimanche », confie Esther Cerro, qui vit ici avec ses deux filles. Aujourd’hui, plus question de se laisser phagocyter par le passage permanent des visiteurs. Ceux qui souhaitent venir en-dehors du dimanche doivent aujourd’hui prévenir par courriel. Il n’y a pas plus de cinq invités, qui peuvent séjourner deux semaines au maximum. Une recette qui fonctionne : Can Mas Deu a célébré ses quinze ans de « résistance » en mai dernier.

« Il existe une cohésion du groupe, fondée sur des compromis ainsi qu’une bonne gestion des conflits » 

Les habitants ont également appris à trouver un équilibre entre vie personnelle et vie communautaire, chacun s’aménageant comme il peut des moments d’intimité. « Nous sommes tous liés, sans pour autant être tous forcément de très bons amis. Il existe une cohésion du groupe, fondée sur des compromis ainsi qu’une bonne gestion des conflits », explique Claire Fausset, une Anglaise qui vit ici depuis une année. Elle se souvient notamment de l’été 2016, lorsque la sécheresse les avait contraints à d’importants rationnements d’eau. Un moment difficile, où les tensions étaient vives. Pour résoudre les conflits, il existe une commission « communiquons » composée de deux personnes, chargées de faciliter la médiation. Des journées sont également dédiées à prendre le « pouls émotionnel des membres ».

Claire Fausset vit à Can Mas Deu depuis une année.

La clé de la longévité tient également dans l’organisation et la répartition du travail communautaire : soit six heures tous les jeudis pour nettoyer la maison, réparer les bâtiments, s’occuper du potager, du poulailler, des courses. Chaque heure est comptabilisée dans un fichier Excel pour que, à la fin de l’année, tous les membres aient effectué au moins 70 % du temps de travail communautaire. Sans quoi, il leur faudra compenser. « C’est une façon de répartir les tâches, même si cela inclut seulement le travail visible. Tout ce qui est plus intangible, comme s’occuper des autres, est plus dur à compter. Par exemple, que vaut une après-midi passée à s’occuper des enfants ? » s’interroge Esther Cerro. Deux fois par mois, chacun doit préparer un repas pour l’ensemble de la communauté. Enfin, tous consacrent un peu de temps à l’organisation d’évènements, à l’accueil du public, la rénovation les bâtiments. La vie en communauté est assez chronophage. C’est pourquoi la plupart des habitants n’exercent qu’une activité à temps partiel : ils enseignent l’anglais, le yoga ou font de la restauration… Côté financier, chacun contribue aux frais communs à hauteur de 65 euros par mois, comprenant notamment la nourriture sèche, internet, l’usage de la fourgonnette.

Le mur des petites annonces.

Ce dimanche du mois de mai, Can Mas Deu a accueilli près d’une centaine de personnes, venues visiter, déjeuner et assister aux spectacles. Cette fois-ci, c’est une école autogérée voisine, la Pinya, qui a pris en charge l’organisation de la journée. De quoi soulager un peu Claire Fausset, en charge de coordonner les activités du centre. « Ici, nous avons une forte relation avec les lieux occupés environnants, de même qu’avec les gens du quartier. C’est vraiment ce qui me plaît », explique-t-elle. Militante engagée depuis de nombreuses années, elle avait déjà vécu dans un lieu comparable à Leeds, en Angleterre, mais assure avoir trouvé ici son « utopie ». Toutefois, vivre dans un tel endroit, a priori enchanteur, n’est pas donné à tout le monde. « Il ne faut pas idéaliser : il y a autant de côtés positifs que de côtés négatifs. Pour que le groupe fonctionne, il faut être disposé à changer les choses, à travailler sur les conflits, à être capable d’écoute et d’empathie, à penser le bien commun », conclut Esther Cerro.




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Lire aussi : Ni capitalisme, ni Etat - la Coopérative intégrale s’épanouit à Barcelone

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre

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