En Corée du sud, la lutte tenace pour protéger un joyau écologique d’une base militaire

23 février 2015 / Ben Cramer

Le 31 janvier, sur l’île de Jeju située à 85 kilomètres au sud de la péninsule coréenne, les forces militaires et la police anti-émeutes s’en sont pris aux manifestants qui résistent depuis huit ans à la construction d’une base militaire.

Le projet a été conçu en 2002, le chantier a démarré en 2007. La base navale doit être opérationnelle d’ici la fin de l’année (2015). Voici pour le calendrier. Mais la marche forcée vers la militarisation du site a de quoi étonner. Jeju est répertorié depuis 2007 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Qu’en sera-t-il demain de la préservation du meilleur et du durable ?

Des plongeuses surnommées « haenyo » ou filles de la mer qui, selon la tradition, plongent en apnée pour récolter les fruits de mer et les algues, vont céder la place aux vigiles casqués qui surveillent le sarcophage de béton. Les pêcheurs vont devoir se recycler ou périr tandis que les dauphins qui migrent au cours de l’été depuis l’Alaska risquent fort de changer d’itinéraire.

Cette insulte à la nature, cette catastrophe écologique n’auraient-elles pas dû émouvoir les 4.000 personnes - dont le Secrétaire général (sud-coréen) des Nations Unies ? - qui ont assisté en août 2012 à la cérémonie officielle d’ouverture du congrès de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) ?

Jeju, la fin d’un mythe ?

L’île paradisiaque attire les candidats aux voyages de noces et tous les amoureux. C’est aussi et surtout une « île de paix ». Ce surnom, elle le doit au président Roh Moo-Hyun qui, en 2006, à la surprise générale, a reconnu la responsabilité des dirigeants dans la répression de l’insurrection d’avril 1948. Celle-ci avait coûté la vie à 15.000 ou 30.000 insulaires, dont 170 villages qui ont été rayés de la carte en guise de représailles ; avec l’aval des généraux américains (1).

Alors que l’histoire des lieux est écrite en lettres de sang, que les insulaires de Jeju ont hérité d’une réputation de résistants, le gouvernement de Séoul considère depuis belle lurette que l’accaparement de cette terre de quarante hectares à des fins militaires n’est pas négociable. Certes, le projet ne plaît pas à tout le monde mais les autorités ont su truquer un référendum.

Elles ne comptent pas céder aux 125 organisations non gouvernementales à travers le pays (écologistes, pacifistes, chrétiens, bouddhistes), ni aux différentes communautés religieuses y compris l’Eglise catholique du Japon (dont l’archevêque de Nagasaki), ni aux témoignages de solidarité des habitants d’Okinawa et de Hawaï qui connaissent des tragédies similaires. Après tout, Seoul a investi plus de 900 millions de dollars dans ce projet, béton armé compris. Last but not least, Séoul obéit aussi à des impératifs… stratégiques.

L’ombre de l’Oncle Sam

Si l’on en croit la version officielle, il en va de la sécurité du pays, un pays qui doit faire face à son voisin imprévisible et menaçant. « La base doit permettre de contrer les provocations du Nord », assène l’amiral sud-coréen Koo. Sauf que... Jeju est la zone la plus éloignée de la patrie de Kim Jong Un. L’épouvantail nord-coréen a bon dos !

La géographie, une fois de plus, nous fournit la clef des enjeux stratégiques. Si Jeju (surtout le village de Gangjeong) se convertit en avant-poste américain en mer de Chine orientale, c’est parce que l’île qui fait face à Shangaï est située à moins de 500 km de la côte chinoise.

Si le port a été conçu pour accueillir un porte-avions, « alors que la marine sud-coréenne n’en possède pas », comme le fait remarquer l’évêque de Jeju, c’est parce que des porte-avions de la US Navy vont mouiller dans ce port et parader dans les environs. La bénédiction de l’oncle Sam est d’un sacré atout : le protecteur et « allié » maintient au pays « du matin calme » pas moins de 30 000 hommes depuis 60 ans.

Une cause perdue ?

Aujourd’hui, des manifestants sont emprisonnés car ils refusent l’accès à des habitations censées loger 7000 marins. Des familles s’entredéchirent car certains villageois ont succombé aux primes de collaboration et aux dédommagements qu’ils sont obligés de restituer si jamais ils se prononcent contre la base et contre la présence d’une armada dans une zone à hauts risques.

Celui ou celle qui s’oppose au passage d’un camion ou s’assoit à l’entrée du complexe de coordination des travaux est poursuivi pour « obstruction aux affaires privées » (« obstruction of business »), qu’il soit prêtre, militant ou pêcheur.

Ces violations des droits humains ont été dénoncées par la rapporteuse spéciale des Nations unies suite à une visite effectuée en Corée entre mai et juin 2013. Mais l’ONU fait la sourde oreille. « L’ONU a baissé les bras », s’indigne le maire du village de Gangjeong. Lors de sa tournée européenne, en octobre 2013, il a estimé que son compatriote Ban Ki Moon devrait donner sa démission.

Le pouvoir n’est pas impressionné par les sit-in. Circulez, y a rien à voir : la base est en cours de finition. Elle pourra accueillir plus d’une vingtaine bâtiments de guerre. Parmi eux, des croiseurs et trois destroyers (sud-coréens) capables de tirer de leur plate-forme des missiles anti-missiles (le système AEGIS), des missiles born in the USA, produits par Lockheed Martin.

Les militants risquent de se retrouver devant le fait accompli. Le rapport de forces n’est pas en leur faveur. Jeju, cette île de la résistance écolo-pacifique, risque de ne pas être un nouveau Larzac.


Note

1- Mentionner ce massacre était interdit par la loi jusqu’en 2006.


Complément d’informations :

- Le site des opposants : Save Jeju now



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Lire aussi : En Corée du sud, un projet de croissance verte conduit à un désastre écologique

Source : Ben Cramer pour Reporterre

Ben Cramer est l’auteur de Guerre et Paix et Ecologie – les risques de militarisation durable, édition Yves Michel.

Photos :
. Chapô : Save Jeju
. Pancartes et policiers : Organization notes (Bruce K. Gagnon)

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