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En Corse, l’Etat ferme les yeux sur le bétonnage du littoral

14 juin 2017 / Audrey Chauvet (Reporterre)



Sur l’île de Beauté, projets hôteliers, résidences secondaires ou établissements de luxe s’affranchissent souvent des règles d’urbanisme, sans que l’État intervienne. Des associations, comme U Levante, bataillent pour faire respecter la loi et protéger le littoral et les terres agricoles du béton.

  • Bastia (Haute-Corse), correspondance

Ce n’est pas une question anodine qui a été posée le 14 février dernier par Cécile Duflot au Premier ministre. « Enclave de non-droit », « mafias », « folie spéculative », « urbanisation anarchique et incontrôlée » : les mots étaient forts et l’alors députée écologiste n’a pas hésité à mettre en cause les élus et préfets coupables, selon elle, de « complaisance dans l’interprétation du droit ». En cause : les permis de construire et les plans locaux d’urbanisme (PLU), dont un grand nombre ne respectent pas la loi sur la protection du littoral, le Padduc (Plan d’aménagement et développement durable de la Corse) ou les zones agricoles et naturelles à protéger. « Ce n’est pas une ingérence de “pinzutu” [sobriquet donné aux Français du continent] mais la défense de l’intérêt commun et ma responsabilité d’écologiste qui m’ont poussée à poser cette question », explique la députée de Paris.

C’est aussi une manière de soutenir l’association de protection de l’environnement U Levante, très active en Corse, dont deux dirigeants ont été victimes, fin 2016, d’attentats contre leurs biens personnels. « Ce sont ces attentats qui nous ont incités à interpeller le gouvernement sur la problématique grave de la spéculation immobilière », dit Lisandru Plasenzotti, membre de la direction d’U Levante. Les « défaillances dans l’application des règles de droit par les services de l’État », comme l’écrit la députée, ce sont « par exemple le fait d’accorder des permis de construire totalement illégaux dans des zones protégées, illustre Lisandru Plasenzotti. Les préfets, qui en sont souvent avertis, ne daignent pas toujours intervenir ou le font très tardivement ».

Ces constructions, à Rondinara, en Corse-du-Sud, ont dû être détruites.

L’association assigne régulièrement en justice ces PLU non conformes à la loi : le tribunal administratif lui donne à chaque fois raison. En avril, U Levante a également remporté une victoire moins courante : elle a fait condamner pour faute l’ancien préfet de Corse du Sud, Stéphane Bouillon, pour des permis de construire illégaux accordés dans la commune de Coti-Chiavari, sur la côte très prisée entre Porticcio et Propriano.

« Un grand nombre de personnalités séjournent régulièrement à Murtoli » 

Ce n’est pas la première fois que l’association a maille à partir avec la préfecture. En juillet 2016, ses militants ont eu une drôle de surprise en recevant de la sous-préfecture de Sartène un courrier indiquant que l’État retirait son recours contre un permis de construire accordé au domaine de Murtoli, un établissement de très grand luxe dont Nicolas Sarkozy, entre autres, est un habitué.

L’épisode est raconté en détail dans l’ouvrage de la journaliste Hélène Constanty, Corse, l’étreinte mafieuse (éd.Fayard) : « Murtoli est une forteresse, les associations ont du mal à savoir ce qui s’y passe, dit-elle. En 2016, pour la première fois, les services de l’État ont décidé d’attaquer les propriétaires pour une construction qui n’était pas de nature agricole, contrairement à ce qui était prétendu. L’avocat d’U Levante a rejoint la procédure et son dossier bien nourri devait appuyer celui, assez faible, des services de l’État. Mais, dans les heures qui ont suivi la réunion durant laquelle l’avocat de l’association a présenté son dossier d’accusation à la préfecture, l’État s’est désisté purement et simplement de son recours. »

La plage d’Arone, dans la commune de Piana.

Ni l’association ni la journaliste n’ont réussi à obtenir une explication de la part de la sous-préfète de Sartène. « Elle était en très bons termes avec le propriétaire de Murtoli », affirme Hélène Constanty. « Un grand nombre de personnalités séjournent régulièrement à Murtoli : des chefs d’entreprise, des membres du gouvernement, des représentants politiques de premier plan… Alors, ils se rendent des services, comme ça s’est toujours fait. On a sous les yeux un système qui s’apparente à une société mafieuse classique, avec des liens entre le monde de l’économie et les représentants de l’État », estime Lisandru Plasenzotti.

« LÉtat, qui subit depuis des années des réductions d’effectifs, n’a plus les moyens d’assurer le contrôle » 

Du côté de la préfecture de Corse-du-Sud, ces accusations n’ébranlent pas Bernard Schmeltz, représentant de l’État en Corse depuis un an. Si la période de réserve due aux élections empêche le nouveau préfet de Corse de nous répondre, il nous a bien été précisé que la préfecture « ne souscrit pas aux propos d’U Levante ». Dans une interview accordée en mars dernier au site Corsenetinfos, Bernard Schmeltz affirmait : « Ma ligne de conduite est d’appliquer la loi, de faire preuve de pragmatisme et de rester étanche à toutes formes de pression. Si les processus juridiques à l’œuvre, auxquels participait l’État, n’ont pas permis d’endiguer le mitage de l’espace et le grignotage progressif des espaces agricoles, ce n’est pas la conséquence de petits arrangements ou de connivence. C’est juste qu’à l’époque, on n’avait pas le même niveau de conscience et on n’appliquait pas, avec la même vigilance et la même notion d’urgence, les règles d’environnement. » Et de laisser à la justice la charge de recaler les PLU illégaux : « Si, lors d’un contrôle de légalité [d’un PLU], nous relevons des éléments susceptibles de donner lieu au constat d’une infraction pénale, nous les transmettons, comme le prévoit l’article 40 du Code pénal, au Parquet, qui décide s’il poursuit ou pas. […] Les services de l’État, qui subissent, depuis des années, des réductions d’effectifs, n’ont plus les moyens d’assurer le contrôle ou l’instruction au cas par cas de tous les permis de construire délivrés en Corse. »

Le Plan local d’urbanisme de la commune de Piana autour de la plage d’Arone.

Ce sont donc les associations qui s’en chargent, au risque d’y laisser des plumes. Après l’attentat contre la maison d’une dirigeante d’U Levante à Sotta en novembre dernier, l’association a reçu une large vague de soutiens, y compris de la part des élus nationalistes Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. « Le soutien des élus de Corse est un fait, mais nous attendons de leur part des changements radicaux qui tardent à venir, regrette Lisandru Plasenzotti. On parle d’un statut de résident pour limiter la spéculation immobilière en Corse, mais il y a des choses concrètes qui pourraient déjà être faites et qui ne le sont pas. Nous restons les seuls garde-fous de ces dérives. »

Et pendant que les préfets, les élus, la justice et les associations bataillent, le littoral corse et les espaces agricoles reculent. Piana, Cargèse, Canari… autant de sites naturels remarquables que la construction de résidences secondaires menace de transformer en villages fantômes durant dix mois de l’année. « L’enjeu va au-delà de la simple protection de l’environnement : ils doivent traduire un choix de société. Car tous les voyants sont au rouge, de la fuite en avant spéculative, des périphériques lotissements dortoirs, des pharaoniques centres commerciaux remplaçant une agriculture de proximité, des stations balnéaires sans âme, du consumérisme à son apogée jusqu’à la profanation de sanctuaires tels que A Rundinara [un site naturel non constructible près de Bonifacio] », s’indigne U Levante. La Corse sauvage, jusqu’à quand ?




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Lire aussi : La Corse victime d’une bétonisation frénétique

Source : Audrey Chauvet pour Reporterre

Photos : U Levante sauf :
. chapô : la baie de Rondinara, en Corse-du-Sud. Flickr (imagea.org/CC BY-ND 2.0)

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