Mégadécharge : un fleuve corse bientôt sauvé
Long de 89 km, le Tavignanu alimente une plaine fertile. Il est menacé par un projet de centre de stockage de déchets. - Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 Deed / jean françois bonachera
Long de 89 km, le Tavignanu alimente une plaine fertile. Il est menacé par un projet de centre de stockage de déchets. - Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 Deed / jean françois bonachera
Durée de lecture : 6 minutes
La décennie de lutte contre un centre d’enfouissement de déchets, près du fleuve corse Tavignanu, commence à porter ses fruits. La préfecture de Haute-Corse a annulé une dérogation à la protection d’espèces protégées sur le site.
Ghjuncaghju (Haute-Corse), reportage
Ici, le calme n’est troublé que par le clapotis de l’eau. Venue tout droit de la montagne corse, elle frappe sur les rochers. Seuls les chasseurs et les pêcheurs s’aventurent dans cette vallée abrupte. Mais depuis 2016, elle attire aussi la société Oriente Environnement. Celle-ci compte bien implanter là, sur la rive de l’un des méandres du fleuve Tavignanu, un centre de stockage. Il recevrait 80 000 tonnes de déchets ménagers et 40 000 tonnes de terres amiantifères par an.
C’était sans compter la lutte de défenseurs de l’environnement, et notamment du collectif Tavignanu Vivu. Le 29 novembre dernier, la préfecture de Haute-Corse a pris un arrêté en leur faveur. La dérogation à la protection d’espèces protégées sur le site du projet n’a pas été accordée au groupe. Déposée en juin 2023 par la SARL Oriente Environnement, elle devait autoriser la destruction, l’altération, la dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos et la perturbation intentionnelle d’espèces animales protégées. Une défaite juridique pour la société.
« L’arrêté remet complètement en cause le projet »
« Ce projet ne permet pas de solution alternative, ne répond pas, par sa nature, et compte tenu de ses intérêts économiques et sociaux, à une raison impérative d’intérêt public et nuit au maintien […] des populations d’espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle », justifie le document signé par le préfet de la Haute-Corse. Le Conseil national de protection de la nature (CNPN) conseille, lui aussi, « d’abandonner le projet et de trouver un site alternatif ».
Cette demande de dérogation concernait « la perturbation de 29 espèces animales protégées et l’altération d’environ 35 hectares d’habitats naturels et la destruction permanente d’environ 18 », comme l’énonce l’arrêté. Parmi les espèces concernées, on trouve l’alose feinte du Rhône. « La seule zone de frayère de ce poisson en Corse se situe dans le fleuve Tavignanu », indique le conseil national de protection de la nature (CNPN).
L’absence de garantie totale de confinement des déchets sur le long terme, l’instabilité reconnue de la zone, les fortes présomptions d’eaux souterraines traversant le méandre sont associées à un trop fort risque de nuisance sur les populations d’aloses, dont l’intérêt patrimonial est reconnu comme très fort.
Longtemps, on a pourtant assisté à une lutte entre un pot de terre et un pot de fer. Le projet de Ghjuncaghju avait même été, lors du dépôt de son permis de construire en 2016, déclaré « d’intérêt public ». Comment, sinon, assuraient ses promoteurs, gérer les déchets de l’île sachant que les deux seuls autres centres d’enfouissement de l’île ont une durée de vie limitée ? Certains Corses n’entendaient pas pour autant sacrifier le deuxième plus long fleuve de Corse, dont la partie concernée par le projet est classé site Natura 2000. Sur les murs qui bordent la RT50 qui mène d’Aleria à Corte, portion routière sur laquelle se trouve le projet, les inscriptions « Non à la mort de Tavignanu ! » côtoient à présent celles en référence à la lutte armée du front de libération national de la Corse (FLNC).
Un espoir de faire abandonner le projet ?
Après de multiples péripéties judiciaires, de procès en appel, de mobilisation populaires et politiques, le collectif Tavignanu Vivu savoure sa victoire. « C’est une décision qui est extrêmement importante », souligne Pascale Bona, une des membres actifs qui peine à cacher sa joie. Cette fromagère s’est engagée dans la lutte dès ses premières heures. « Nous caressons à nouveau l’espoir de faire annuler le projet car l’arrêté le remet complètement en cause. En plus, nous voyons que la population est derrière nous », assure-t-elle.
Des manifestations à Ajaccio et Aleria ont été organisées ainsi que certaines sur le site du projet, réunissant parfois plus de 300 personnes. Même Jean-François Bernardini, leader du groupe du célèbre groupe de musique corse traditionnelle I Muvrini, s’est exprimé à plusieurs reprises sur le sujet. Les soutiens sont politiques aussi. L’assemblée de Corse a ainsi voté en décembre 2021 une motion visant à reconnaître les « droits du Tavignanu », attribuant au fleuve une personnalité juridique à part entière. Une première.
« Cela nous conforte dans l’idée qu’il faut continuer à se battre et ne rien céder, poursuit-elle. Nous sommes soutenus au niveau politique. Cela nous aide à tenir car ce n’est pas toujours facile. »
Le collectif Tivagnanu Vivu a déposé une pétition auprès du Parlement européen, avec l’aide grâcieuse du cabinet d’avocats Vigo. Cette pétition a été acceptée par la commission des pétitions du Parlement, indique le collectif [1]. De ce fait, la Commission européenne doit enquêter sur le sujet auprès des autorités françaises.
« La lutte n’est pas terminée, dit Michèle Salotti, membre d’U Levante. Les porteurs du projet sont confrontés à un problème. »
Un de plus. Le groupe avait déjà du composer avec les espaces stratégiques agricoles (ESA) : cette carte, sur laquelle se trouve le projet, sanctuarise 105 000 hectares de terres à haut potentiel agricole en Corse. Elle avait été suspendue par le tribunal administratif de Bastia en 2022, avant d’être rétablie l’année d’après. Ce qui, pense U Levante, peut mettre des « bâtons dans les roues » à la SARL.
Nous avons tenté de joindre Oriente Environnement mais malgré nos multiples appels, les dirigeants sont restés injoignables.
Une agriculture menacée
Oranges, vignes, clémentines, légumes... La plaine de la vallée du Tavignanu est l’un des greniers de la Corse. La majorité des clémentines de Corse exportée sur le continent provient d’ailleurs de la commune d’Antisanti, située le long du fleuve. « C’est une hérésie d’enfouir des poubelles près d’un cours d’eau comme celui-là, dit Anthony Baldovini. Ce berger et agriculteur n’a eu de cesse de clamer son opposition à chaque rassemblement. On sait en Corse que la ressource en eau va devenir un enjeu majeur dans les prochaines années. Et pas que pour les agriculteurs parce que dans le Tavignanu, il y a même des captages d’eau potable. On ne peut pas décemment concevoir de mener au bout ce projet. Et il semblerait que l’État prenne sa part de responsabilité dans la défense de l’intérêt public. »
Si le dernier arrêté du préfet de Haute-Corse reste encore suspendu à un éventuel recours déposé par les porteurs du projet — ils ont jusqu’au 29 janvier — le combat du collectif Tavignanu Vivu se matérialise enfin par des victoires.