Trump enferme les migrants au milieu « des serpents et des alligators »
Alligator Alcatraz est situé à une vingtaine de kilomètres de la réserve autochtone des Miccosukee. - © Edward Maille / Reporterre
Alligator Alcatraz est situé à une vingtaine de kilomètres de la réserve autochtone des Miccosukee. - © Edward Maille / Reporterre
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En vue d’augmenter les expulsions, un centre de détention pour migrants a ouvert en Floride. Des organisations de défense de l’environnement et un peuple autochtone craignent les conséquences pour l’écosystème local.
Collier County (Floride, États-Unis d’Amérique), reportage
Betty Osceola gare son 4x4 à quelques mètres de la route. Elle enlève ses chaussures et se met à marcher dans le marécage. Ses tibias trempent dans l’eau couverte d’herbes basses. La membre de la tribu Miccosukee arrive à un étang, où, enfant, elle venait se baigner. À 58 ans, la militante écologiste se bat depuis des années pour protéger cet écosystème de zones humides. Les Everglades, dans le sud de la Floride, sont désormais menacés par le centre de détention pour personnes migrantes, Alligator Alcatraz, situé à moins de 2 kilomètres.
Donald Trump a fait de la lutte contre l’immigration illégale l’une des priorités de son mandat, voulant expulser les personnes sans titre de séjour, avec un objectif de 3 000 arrestations par jour par la police de l’immigration (ICE). Ces politiques ont été accompagnées de nombreuses violations des droits des personnes migrantes et d’arrestations de personnes qui ont un titre de séjour ou la nationalité étasunienne.
Lors d’une visite juste avant l’ouverture d’Alligator Alcatraz en juillet, le président étasunien a affirmé que les alligators feraient office de policiers si des détenus s’échappaient. Le centre, qui dispose d’une capacité de 3 000 places — le nombre de détenus n’est pas communiqué —, est opéré par l’État de Floride, pour assister les autorités de l’immigration.
Des organisations de défense des exilés ont depuis critiqué le centre pour ses conditions de détention et des atteintes aux droits humains, faisant état de vers dans la nourriture, d’espaces inondés avec des excréments, ou du fait que des soins médicaux seraient refusés aux détenus. Le gouvernement a nié ces accusations.
Des conséquences pour la vie des Miccosukee
Quand les autorités ont présenté ce centre, « comme étant au milieu de nulle part, entouré d’alligators et de serpents, et qu’il n’y aurait personne autour, cela m’a vexée : pour les alligators et les serpents, et pour les gens qui vivent ici. Je me suis dit “et moi alors ? Et les Miccosukee, et les Seminole qui vivent près d’ici ?” regrette Betty Osceola, également propriétaire d’un site de visites en hydroglisseur. Même en 2025, les personnes autochtones ne sont pas considérées comme des personnes. » Un peu moins d’une vingtaine de « camps traditionnels » des Miccosukee se trouvent dans la région.
Alligator Alcatraz est situé à une vingtaine de kilomètres de la réserve des Miccosukee. Au sein du bâtiment administratif, le président de la tribu, Talbert Cypress, s’inquiète des répercussions du centre. Quand il a entendu parler du projet, il a eu de nombreuses interrogations : sur le caractère permanent des infrastructures, sur la pollution lumineuse et sonore, les camions qui viennent, et les déchets. La tribu a contacté les élus locaux et nationaux. « Ces questions ont été pratiquement toutes ignorées, et le lieu a été construit en quelques semaines. »
Pour les Miccosukee, le centre de détention a des conséquences importantes sur leur vie sociale et culturelle, en bloquant l’accès à des sites funéraires, des lieux de cérémonies et des zones de cueillette de plantes médicinales. « Ce qu’ils sont en train de faire aura des conséquences pour la vie des plantes et la nature », assure le président, mettant en avant le lien que les Miccosukee entretiennent avec les Everglades.
« C’est la raison pour laquelle notre tribu, et les Seminole [un autre peuple autochtone dont une partie vit en Floride], existent encore. » Au XIXᵉ siècle, lorsque l’armée a cherché à déplacer les populations autochtones dans l’Ouest, certains Seminole, et les Micussokee se sont réfugiés et cachés dans le sud de la Floride. « Nous avons pu survivre à cette guerre grâce aux Everglades. »
« Cela perturbe l’écosystème »
D’où l’importance pour la tribu d’œuvrer à la protection de cette région, régulièrement menacée par des projets immobiliers, le changement climatique et la montée des eaux. Talbert Cypress souligne les efforts passés de Donald Trump et du gouverneur républicain de Floride, Ron DeSantis, pour protéger les Everglades, avant cette volte-face avec Alligator Alcatraz. En juin, les Miccosukee ont rejoint une plainte déposée par deux organisations, car aucune étude environnementale n’a été menée en amont du projet. Ils dénoncent les conséquences liées à la construction du site, mais aussi à son fonctionnement.
La Floride a édifié ce centre sur un petit aéroport. Contrairement aux autres centres de détention qui sont souvent des structures comparables à des prisons, Alligator Alcatraz est une série de grandes tentes prévues pour accueillir les détenus. Environ 8 hectares d’asphalte ont été coulés sur le sol, selon les associations. « Cela peut créer des dégâts significatifs », s’alarme Eve Samples, dans son bureau à Stuart, au nord de Miami, et dont l’organisation fait partie des requérants. Une nouvelle couche d’asphalte contient des contaminants, qui peuvent ensuite être emportés par l’eau de pluie et se retrouver dans les zones humides.
Les eaux des Everglades s’écoulent du nord au sud, depuis le lac Okeechobee. Elles traversent les marais et prairies humides, filtrent naturellement les sédiments, et nourrissent les nappes phréatiques avant d’atteindre les côtes. « Les Everglades ont besoin d’une eau très propre », explique Eve Samples. Dans cet écosystème très fragile, une pollution à un endroit peut avoir des conséquences ailleurs.
Eve Samples craint aussi les potentielles fuites de fluides, comme de l’huile, des véhicules, qui se garent sur place. « Cela perturbe l’écosystème », explique-t-elle. Les inquiétudes concernent aussi les éventuelles fuites d’eaux usées et les générateurs pour l’électricité.
809 hectares retirés aux panthères de Floride
Alligator Alcatraz menace aussi la faune, notamment avec les lumières allumées la nuit. Lors des audiences au tribunal qui se sont tenues dans le cadre de la plainte, un expert des panthères de Floride, dont l’espèce est menacée, a estimé que la lumière du centre leur retirait 809 hectares, l’équivalent d’environ 1 134 terrains de football, de leur habitat.
« D’autres espèces protégées telles que la chauve-souris bonnetée de Floride, le rapace milan, des escargots, et des oiseaux échassiers, comme le tantale d’Amérique sont menacées », dit Elise Bennett, directrice pour la Floride et les Caraïbes du Centre pour la diversité biologique, dont l’organisation a aussi porté plainte. « Chaque jour où ce centre est opérationnel, il cause des dommages importants à l’écosystème environnant et aux espèces en danger », explique-t-elle au téléphone.
Le gouverneur a affirmé que la pollution liée à Alligator Alcatraz ne sera pas supérieure à celle antérieure de l’aéroport. « L’aéroport était très peu utilisé », contre-attaque Eve Samples. Le gouverneur républicain s’est défendu, assurant que le centre était temporaire, sans aucune conséquence pour les Everglades, et qu’il n’y aurait pas d’installation permanente de ligne d’égouts. Tout cela est nécessaire pour assurer la sécurité publique face à la menace que représente l’immigration illégale, selon les autorités.
Dans le bureau d’Eve Samples, un portrait de Marjory Stoneman Douglas, la fondatrice de l’association, est accroché au mur. Son combat a permis de considérer les Everglades comme un trésor environnemental, loin de la vision passée d’un marécage dangereux.
La piste d’atterrissage où a été installé le centre de détention est tout ce qu’il reste d’un projet de création d’un plus grand aéroport, datant de la fin des années 1960, et qui a été abandonné. La lutte pour protéger cette région a permis la création de la Réserve nationale de Big Cypress comme un parc national, mais plus souple en termes de protection environnementale.
« C’était l’époque d’un réveil environnemental dans le pays », raconte Eve Samples, citant les lois nées dans les années 1970. « Nous avons tissé ensemble ces protections environnementales, en tant que pays. Et aujourd’hui, ce tissu est mis à l’épreuve. La question est de savoir si les coutures tiendront. »