En France, la consigne en verre renaît grâce à des pionniers

Durée de lecture : 7 minutes

27 septembre 2019 / Pauline De Deus (Reporterre)

Le réemploi des bouteilles en verre est évoqué timidement dans le projet de loi sur l’économie circulaire, discuté au Sénat ce vendredi 27 septembre. Certains n’ont pas attendu le législateur pour faire renaître la consigne, comme la société Locaverre, dans la Drôme et en Ardèche. Qui espère la généralisation de cette pratique.

  • Chabeuil (Drôme), reportage

Il n’y a pas si longtemps, chacun avait pour habitude de rapporter ses bouteilles en magasin. En échange, on récupérait une pièce : la consigne. Une technique simple et efficace pour réutiliser les pots en verre après les avoir lavés. Mais, au début des années 1990, avec la prolifération des emballages à usage unique, la consigne a disparu. Trente ans plus tard, à l’occasion des discussions du projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, le sujet revient sur le devant de la scène. Cette fois, l’idée n’est pas le réemploi. L’objectif : recycler 90 % de notre plastique d’ici dix ans, comme l’ambitionne l’Union européenne. D’après un « Prérapport sur la consigne » remis au gouvernement le 11 septembre dernier, la consigne serait la seule solution pour y arriver.

En 2012, les emballages plastiques consommés par les ménages français représentaient 1,2 million de tonnes contre 2,6 millions de tonnes pour le verre. Ce matériau n’est pourtant pas une priorité pour le gouvernement, comme l’indique le prérapport. Avec un taux de recyclage de 80 % (contre un peu plus de 20 % pour le plastique), le verre est déjà bien trié par les consommateurs. Les observateurs craignent qu’une consigne ne fasse baisser ce chiffre. Cependant, « le débat devra peut-être être un jour relancé », reconnaît l’auteur du rapport, Jacques Vernier. Un jour, peut-être… En attendant, les chiffres sont formels : les bouteilles en verre, produites le plus souvent pour un usage unique, ne sont issues qu’à 60 % du recyclage. Le reste est inéluctablement constitué de matériaux vierges.

Un « bénéfice environnemental significatif » 

Dans plusieurs pays européens, le réemploi de la bouteille en verre n’a jamais disparu. Mais en France, hormis en Alsace, il faut tout reprendre depuis le début. Seules quelques rares sociétés de lavage ont subsisté depuis les années 1980. Cheveau en région Bourgogne ou encore Boutin Services dans le Val de Loire. Certains producteurs font plusieurs centaines de kilomètres pour laver leurs bouteilles. L’effort est louable mais loin d’être à la portée de tous. Ce sont finalement de modestes expériences, un peu partout en France, qui tentent d’introduire le réemploi du verre. Que ce soit Bout à bout dans les Pays de la Loire, Jean Bouteille dans le Nord ou encore Consilyon, chacun apporte sa pierre à l’édifice.

Dans la Drôme, l’association Locaverre y travaille depuis un peu plus de deux ans. Après moult réflexions et une étude de marché, ils ont décidé d’acheter leur propre machine de lavage en Italie. Réduire les kilomètres parcourus, c’est aussi réduire sa pression sur l’environnement… Et gagner en cohérence. Comme l’a montré une étude de l’Ademe en 2018, pour que le réemploi présente un « bénéfice environnemental significatif », par rapport à l’usage unique, les distances doivent rester faibles. Avec ça, l’association était prête à lancer le projet « Ma bouteille s’appelle reviens ». Cet été, dans l’entrepôt de la brasserie La Pleine Lune, à Chabeuil (Drôme), la machine a commencé à ronronner. Une quinzaine de producteurs sont partenaires : brasseurs, transformateurs de jus, viticulteurs, producteurs de yaourt, etc. Et la liste ne fait que s’allonger. « D’ici fin 2019, on devrait avoir 25 producteurs partenaires et laver plus de 40 000 bouteilles », annonce Clémence Richeux.

Recréer une filière et des normes claires pour que le réemploi s’impose sur le territoire 

Cette bénévole depuis les prémices de l’association, et désormais salariée, connaît le dossier sur le bout des doigts. La rentabilité ? « D’ici quatre ans. » Pour combien de bouteilles ? « 1,5 million sur douze mois. » Les emplois créés ? « Une dizaine dans les années à venir. » L’objectif est ambitieux mais loin d’être impossible. Ce qui semble être une montagne de verre ne représente en réalité que 10 % de bouteilles produites et consommées chaque année en Drôme et en Ardèche. « On mettra plus de temps à atteindre la rentabilité qu’une entreprise classique, mais notre action n’est pas qu’économique… elle est aussi sociale et environnementale », dit la salariée. Le projet, né de subventions publiques, de dons (financement participatif) et d’emprunt, devra compter sur le soutien des institutions pour atteindre son objectif. « Il faut que les pouvoirs publics soient là le temps que le projet mûrisse », estime Clémence.

Clémence Richeux.

Pour l’heure, l’entreprise doit s’attaquer aux dernières difficultés. Un détail, et pas des moindres, pose encore problème : l’étiquetage des bouteilles. « Au lavage, certaines partent et d’autres non, même avec la colle hydrosoluble… se désole Sylvain Riolo, responsable technique et logistique à Locaverre. Et le pire, c’est qu’on ne sait pas pourquoi. » À ses côtés, Thomas Skubich, gérant de la brasserie du Pilat (Loire) acquiesce. « J’ai eu le même problème quand j’ai voulu faire laver mes bouteilles chez Cheveau il y a quelques années. » Ce matin, Thomas est justement venu déposer trois cartons de bouteilles pour tester le lavage. Si tout fonctionne, il travaillera sans hésiter avec le projet Ma bouteille s’appelle reviens de Locaverre.

Thomas Skubich, gérant de la brasserie du Pilat (en rouge), découvre le procesus de nettoyage des bouteilles avec Sylvain Riolo.

Dans l’entrepôt, face à la laveuse, est installé le bureau du responsable technique et logistique. C’est là qu’il discute avec Thomas et cherche des solutions à ce problème d’étiquetage. « Vous pourriez travailler avec des écoles d’ingénieurs », suggère Thomas. Pendant qu’ils discutent, les bouteilles, soigneusement installées sur un petit tapis roulant, partent pour un voyage de 20 minutes à l’intérieur de la bête en inox. Après un trempage, deux lavages et deux rinçages, direction l’insuffleuse, qui renouvelle l’air et évite la condensation. En bout de course, Sylvain inspecte les bouteilles devant un panneau lumineux. Propres et en bon état, elles sont empilées dans des grands chariots avant d’être retournées aux producteurs.

« Pour les premières années, je ne me fais pas de souci. Il y a déjà beaucoup de personnes qui en font la demande. Le reste, c’est de la technique… Ça va venir ! » promet le responsable technique. À terme, l’objectif serait de recréer une filière et des normes claires pour que le réemploi s’impose sur le territoire. Avec un tarif de 18 à 23 centimes le lavage, quel que soit le contenant ou sa forme, cette technique n’est pas beaucoup plus rentable que le recyclage. « Mais ça ne me coûterait pas plus cher non plus », assure le gérant de la brasserie du Pilat. Selon Clémence Richeux, la rentabilité du lavage varie d’un producteur à l’autre : « Certains achètent leurs bouteilles un euro : dans ce cas c’est très rentable. Mais pour ceux qui les achètent 20 centimes, c’est autre chose… »

« Ce qu’il faut, c’est que l’État impose la consigne à tout le monde ! » 

Le défi principal réside dans le changement des mentalités. C’est une culture de consommation habituée à l’usage unique qu’il faut remettre en question. Et une consigne dissuasive pourrait être un moyen d’y arriver. « Dix centimes, ce n’est pas assez. Par contre, si les gens payent 50 centimes de plus pour leur bouteille et qu’ils peuvent récupérer leur argent quand ils la rapportent, là, ils s’efforceront de le faire », argue Thomas Skubich. Mais à la brasserie du Pilat, il n’a pas prévu d’instaurer ce système. Une fois le partenariat avec Locaverre acté, il demandera simplement à ses clients de rapporter les bouteilles et comptera sur la bonne volonté de chacun. « Si on est les seuls à mettre une consigne, certains clients penseront juste qu’on est plus cher. Sans compter que tous les magasins n’accepteront pas de reprendre les bouteilles », explique-t-il, avant de conclure : « Ce qu’il faut, c’est que l’État impose la consigne à tout le monde ! »

Chaque producteur choisit s’il souhaite, ou non, appliquer une consigne monétaire. Quoi qu’il en soit, pour reconnaître les bouteilles à retourner, le consommateur pourra se fier au logo « consigne ».

Le chemin sera long mais il est inévitable pour lutter contre la production et la pollution de masse. D’après plusieurs études, lavées dans un périmètre inférieur à 300 km, les bouteilles en verre rejettent 80 % de gaz à effet de serre en moins que lorsqu’elles sont recyclées. Sans compter la consommation d’eau (réduite de 33 % puisque réutilisée d’un lavage à l’autre) ou celle de l’énergie (75 % d’économie)… Locaverre en est persuadé, son projet finira par faire des petits partout en France : « Une fois la consigne imposée et les contraintes logistiques levées, réutiliser les bouteilles en verre sera une évidence. » Encore faut-il que le gouvernement en fasse une priorité.

Dès le mois d’octobre, le camion de Ma bouteille s’appelle reviens sera sur les routes drômoises et ardéchoises pour les collectes.

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Lire aussi : La « consigne » des bouteilles en plastique, cadeau du gouvernement aux industriels

Source : Pauline De Deus pour Reporterre

Photos : © Pauline De Deus/Reporterre
. chapô : En 2020, le projet Ma bouteille s’appelle reviens deviendra une société coopérative d’intérêt collectif (Scic).



Documents disponibles

  « Prérapport sur la consigne » remis au gouvernement le 11 septembre 2019.
DOSSIER    Déchets

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