En Ukraine, un jardin pour soigner les traumatisés de la guerre
Une patiente du « jardin thérapeutique », soignée pour dépression et paranoïa, à Kyiv en août 2024.. - © Cerise Sudry-Le Dû / Reporterre
Une patiente du « jardin thérapeutique », soignée pour dépression et paranoïa, à Kyiv en août 2024.. - © Cerise Sudry-Le Dû / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
À Kyiv, les Ukrainiens, militaires ou non, peuvent apaiser les blessures invisibles de la guerre dans un jardin « thérapeutique ». Séduits, les soignants de l’hôpital de la ville commencent à suivre des formations en hortithérapie.
Kyiv (Ukraine), reportage
Anna Sobur n’avait jamais utilisé une perceuse. Mais cet après-midi, elle perce à la chaîne d’immenses planches de bois destinées à faire des jardinières. « J’ai appris à m’en servir grâce aux autres bénévoles. Rien que le fait de travailler la terre, le bois, fait que je me repose ici. » La trentenaire, casquette sur la tête, vient de Zaporijia, à une cinquantaine de kilomètres de la ligne de front. La centrale nucléaire de la ville ukrainienne sert désormais de base militaire aux troupes russes.
« J’étudie la psychologie, alors quand j’ai entendu parler d’un jardin thérapeutique, j’étais curieuse. J’ai appris beaucoup de choses ici », dit-elle. Elle vient chaque week-end depuis deux mois dans cette miniforêt du centre de Kyiv, la capitale, pour percer, poncer, scier, jardiner... « Et puis je me suis aussi fait beaucoup d’amis ! » Les jardinières qu’elle finit de fabriquer, qui seront remplies de plantes grimpantes, viendront orner les cinq cabanes en bois disposées ça et là sur ce terrain en pente de 4 500 m2. Elles accueillent celles et ceux qui cherchent de l’apaisement.
Nous voilà dans le premier « jardin-thérapie » de la ville, conçu par l’urbaniste danois Mikael Colville-Andersen, inauguré au début de l’été. Il vise à aider à soigner les blessures invisibles des vétérans de la guerre, ainsi que celles des civils, rongés par un quotidien rythmé depuis deux ans par les enterrements, les alertes aériennes quotidiennes, les bombardements... Une quarantaine de volontaires sont venus, parfois chaque week-end, pour aider à construire l’endroit, dès le mois de mars. « Le premier week-end, il y avait près de 300 personnes, se félicite Mikael Colville-Andersen. Ils ont exhumé 260 tonnes de détritus. La forêt dans laquelle nous sommes servait de dépotoir. On a même retrouvé une vieille prothèse des années 1960 ! »
Du haut de ses 18 ans, Darina Roshchok, étudiante en architecture, a appris à bon nombre de volontaires à se servir des outils. Participer était, pour elle, primordial : « Nos proches, nos amis sont sur le front, et ce projet me donne le sentiment que je participe à aider mon pays d’une certaine manière », dit doucement la jeune femme, un K-Way « therapy garden » sur le dos. Pour Mikael Colville-Andersen, l’idée de construire un jardin thérapeutique s’est très vite imposée : « Depuis plus de 2 000 ans, on sait que la nature aide à panser les plaies de l’âme. Certains scientifiques se sont sérieusement penchés sur la question et ont trouvé que les jardins, quand certains critères étaient respectés, pouvaient même guérir les traumatismes », détaille-t-il. Il s’est appuyé sur une discipline encore peu connue en France, et encore moins en Ukraine : l’hortithérapie. Soit la thérapie… par le jardin.
Recherche adaptée à la guerre
En France, une fédération s’y intéresse de près et tente de la faire connaître. « Une étude vient de paraître, conduite au CHU de Saint-Étienne, qui conclut à la supériorité de la thérapie horticole comme intervention non médicamenteuse sur les autres thérapies, comme l’art-thérapie ou la musicothérapie, s’enthousiasme Philippe Walch, président de la fédération française Jardin Nature Santé qui regroupe 110 membres dont une dizaine de médecins. La durée de séjour à l’hôpital diminue de 30 %, il y a aussi 40 % de demandes d’antalgiques en moins ! »
Ce paysagiste de 66 ans est intarissable sur la discipline, qui fait même l’objet d’un diplôme universitaire et de formations en lycée agricole. « La première chose, dans un jardin thérapeutique, c’est que l’anxiété doit baisser. Il ne doit pas y avoir trop de bruit de fond. Puis, il doit donner envie de déambuler. Même si certains patients font seulement quinze pas, ça déclenche de la sérotonine et de la dopamine. »
Ici, trois niveaux ont été conçus. Le premier, en haut d’une pente, consiste en deux « cabines » en bois, permettant de s’asseoir seul et destinées à traiter les cas dépressifs les plus sévères. « Le plus important, c’est d’avoir cette vue qui porte large ainsi qu’une paroi derrière soi : comme ça on a le sentiment qu’aucun ennemi ou aucun animal ne peut venir nous déranger, détaille Mikael Colville-Andersen. La théorie est confirmée par Philippe Walch : « Le jardin à la française [basé sur la symétrie et avec une grande perspective], ça ne marche pas du tout. Un schizophrène à Versailles peut avoir une crise d’angoisse direct, la vue porte à l’infini ! »
À Kyiv, la recherche a été bouleversée par la guerre. « Je m’entretiens avec des vétérans et ces entretiens me permettent d’adapter la recherche, indique Mikael Colville-Andersen. Certains patients sont extrêmement paranoïaques — à cause des drones notamment — et ont besoin de voir le ciel pour être sûrs qu’ils sont en sécurité. Donc certaines de nos cabines n’ont pas de toit. »
Commencer le processus de guérison
Le jardin sur lequel est installé le Danois a été confié par la municipalité de quartier, et jouxte d’ailleurs un hôpital psychiatrique. Son directeur, Viacheslav Mishyiev, a tout de suite été séduit par le concept. « Nous avons 1 125 patients sur notre hôpital de Kyiv, plus d’une centaine sont d’anciens militaires. Ils souffrent de pathologies variées, syndrome post-traumatique, troubles cognitifs, dépression…, détaille-t-il. Beaucoup se sont déclarées avec la guerre, certaines étaient en “sommeil”, les combats les ont fait ressortir. »
Ses équipes médicales commencent à suivre des formations pour intégrer l’hortithérapie dans leurs programmes de réhabilitation, qui mêlent psychologie, psychiatrie et réhabilitation physique. Anna [*], 51 ans, est là depuis trois mois. La mère de famille, soignée pour un symptôme dépressif, a régulièrement la voix qui se brise et des larmes dans les yeux. Elle vient désormais presque tous les jours se promener, s’asseoir ou contempler le paysage. « Mon anxiété se réduit quand je m’assois là », sourit-elle. Elle qui a longtemps travaillé dans l’administration militaire connaît nombre de collègues revenus du front avec des blessures psychiques invisibles.
Oleksandra [*], elle, s’est installée dans une des cabines pour nous parler. La jeune femme de 28 ans souffre de paranoïa. Elle vient au jardin autant qu’elle peut entre ses traitements : « J’y allais avant même que le jardin ne soit ouvert, ça m’apaisait. Bien sûr que la guerre rajoute à notre angoisse. Mais j’ai désinstallé toutes les alertes sur mon téléphone pour être comme dans une bulle ici. » Alors qu’elle nous parle, une psychologue passe derrière elle, accompagnée d’un patient.
Les plans et le design vont être mis à disposition de tous, en open source, pour que chaque ville puisse s’en emparer et construire ses propres installations. Deux municipalités, Ternopil et Rivne (à l’ouest du pays), sont intéressées. Pour Mikael Colville-Andersen, « bien sûr [que] le combat continue. Mais c’est ok de commencer le processus de guérison. Et le plus tôt possible. Car le plus longtemps on attend, le plus tourmenté sera ce pays pour les prochaines générations ». Perceuse à la main, Anna enchérit : « La santé mentale est un enjeu crucial ici. Pour notre avenir, celui de toute la société ukrainienne. »