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ReportageMonde

En dépit des promesses, la COP30 prise d’assaut par les lobbies du pétrole

Cinq employés de Total, dont son dirigeant Patrick Pouyanné, ont été accrédités à la COP30 dans la délégation française.

Jamais la participation des lobbyistes des énergies fossiles n’avait été si forte qu’à la COP30. Entre greenwashing et réseautage, cette emprise des multinationales fragilise la crédibilité des négociations climatiques.

Belém (Brésil), correspondance

Plus de 1 600 lobbyistes des énergies fossiles ont été autorisés à participer à la COP30. Dévoilé le 14 novembre à l’aube, ce chiffre témoigne une nouvelle fois du poids écrasant de l’industrie des hydrocarbures dans les négociations climatiques internationales. Ces émissaires « sont nettement plus nombreux que presque toutes les délégations nationales », excepté celle du Brésil — pays hôte —, déplore la coalition d’ONG Kick Big Polluters Out à l’origine du décompte.

Lors de son discours d’ouverture, le 6 novembre, le président Lula avait pourtant assuré que « la participation de la société civile et l’engagement des gouvernements infranationaux seront cruciaux ». « Nous serons inspirés par les peuples autochtones et les communautés traditionnelles, pour qui la durabilité a toujours été synonyme de vie », avait-il déclaré.

«  Nous serons inspirés par les peuples autochtones  », avait promis Lula le 6 novembre 2025. Paulo Mumia/COP30

Une promesse formulée après le tollé provoqué par l’immixtion massive de lobbyistes d’industries polluantes lors des précédentes éditions du grand raout climatique. Force est de constater que celle-ci n’a pas été tenue. Proportionnellement au nombre de participants, les représentants des géants de l’hydrocarbure sont même 12 % de plus qu’en 2024, lors de la COP29 en Azerbaïdjan. Un participant sur 25 défend ainsi les intérêts de ce secteur à Belém : une concentration inédite.

Rien d’inattendu pour Bruno Bassi, membre du média De Olho nos Ruralistas, ayant publié une étude sur l’influence des lobbies à la COP : « Il existe une très grande proximité entre le secteur privé, la présidence de la COP et l’État brésilien. »

50 fois plus que les Philippines

À titre de comparaison, ces lobbyistes sont près de 50 fois plus nombreux que les délégués officiels des Philippines, frappés par des typhons dévastateurs au moment même où les négociations battent leur plein à Belém. Ou encore, « plus de 40 fois plus nombreux que la délégation jamaïcaine, encore meurtrie par le récent passage de l’ouragan Melissa », précise le réseau d’ONG. Face à cette armée de lobbyistes, les dix pays les plus vulnérables au changement climatique — dont l’addition des délégations amène à 1 060 représentants — ne pèsent pas lourd.

Parmi les multinationales représentées à la COP30 figurent des géants pétroliers et gaziers comme ExxonMobil, BP et TotalEnergies. Du côté du pays hôte, c’est la présence de Petrobras qui interpelle. Cette entreprise pétrolière brésilienne a lancé, le 20 octobre, des forages exploratoires sur le site de Foz do Amazonas, à 500 km de l’embouchure de l’Amazone. Elle organisera pourtant le 18 novembre une table ronde dans un pavillon sur son initiative ProFloresta+. Ce projet vise à restaurer jusqu’à 50 000 hectares de terres en Amazonie grâce à l’achat de crédits carbone — une stratégie dont l’efficacité est remise en cause par de nombreux environnementalistes.

Dans un courriel envoyé à Reporterre, Petrobras nie chercher « une influence politique ». « La présence de Petrobras à Belém réaffirme l’engagement de l’entreprise en faveur d’une transition énergétique juste », assure l’entreprise.

L’expérience des sommets précédents incite toutefois la société civile à rester sceptique. « Lors de la COP en Azerbaïdjan, il y a même eu des accords [sur des projets fossiles] signés par des lobbyistes avec certains gouvernements », rappelle Nathan Stewart. Pour eux, les COP « ressemblent à un grand salon professionnel qui leur permet de faire du réseautage et d’avoir accès aux décideurs », ajoute le militant.

Le 30 septembre, Kick Big Polluters Out avait envoyé une lettre, signée par 225 organisations de la société civile, demandant à l’Organisation des Nations unies de « ne pas inviter » les pollueurs à la COP. Cette année, dans la procédure d’accréditation, il était proposé aux participantes et participants de confirmer qu’ils étaient alignés sur les objectifs de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, comme ceux de l’Accord de Paris et du Protocole de Kyoto.

Le patron de TotalEnergies accrédité

Cette mesure, facultative et reposant sur la bonne foi, s’est, sans trop de surprise, révélée insuffisante. Les lobbyistes peuvent toujours aisément profiter de leurs contacts au sein des délégations nationales pour obtenir des accréditations à la « zone bleue », réservée aux négociateurs, avec des intitulés flous tels que « conseiller politique », « expert technique » ou « chargé de relations publiques ».

Selon Mediapart, cinq employés de Total, dont son dirigeant Patrick Pouyanné, ont ainsi été accrédités à la COP30 dans la délégation française. Les badges qui leur ont été délivrés leur permettent d’accéder à des espaces pourtant réservés aux négociateurs.

La société civile est majoritairement tenue à l’écart des décideurs. Aline Massuca/COP30

La société civile reste quant à elle majoritairement cantonnée dans la « zone verte », tenue à l’écart des décideurs. « Ce sont toujours ceux qui ont des moyens financiers qui accèdent [aux espaces de décision] », déplore Edite Andrade, indigène du peuple macuxi de l’État de Roraima, depuis le pavillon du Cercle des peuples dans la zone verte.

Des militants autochtones tentent de se faire entendre

Même si le gouvernement a aménagé des logements à l’Université fédérale du Pará pour accueillir les populations autochtones, leur participation à la zone bleue reste entravée par plusieurs obstacles, comme la complexité des démarches pour obtenir une accréditation.

D’après les autorités, 900 représentants autochtones — dont 400 Brésiliens — ont pu recevoir un badge pour cette zone : un chiffre deux fois supérieur à celui enregistré lors de la COP28 à Dubaï, mais encore bien inférieur à celui des lobbyistes d’industries polluantes.

Lassés d’être tenus à l’écart, le 11 novembre au soir, des dizaines d’autochtones ont franchi les barrières de sécurité de la COP pour investir la zone bleue et exiger une représentation plus importante dans les négociations. « Nous savons qu’il y a des gens qui veulent simplement tirer profit [de la crise] du climat pour s’enrichir, sans penser aux autres, souffle Edite Andrade. Mais nous, peuples indigènes, continuerons à défendre notre mère nature. »


À côté des lobbyistes fossiles, ceux de l’agrobusiness

D’autres lobbies que ceux des fossiles ont envahi les couloirs de la COP30. Et notamment, celui de l’agro-industrie. Le 10 novembre, une vingtaine de militants se sont regroupés devant l’Agrizone, à 2 kilomètres de la zone de négociations. Dans ce lieu, des multinationales du secteur, telles que Nestlé et le fabricant de pesticides Bayer, organisent conférences et expositions sur leurs initiatives prétendument « tournées vers une agriculture durable ».

Aux yeux des activistes, il s’agit là de pur greenwashing : « Pendant que l’agro-industrie se peint en vert, notre maison est en train d’être démantelée, nos arbres abattus et nos vies détruites [par cette même industrie]  ! » s’indigne Joelmir Silva, habitant des rives du Xingu, région amazonienne dévastée par l’élevage bovin. « Nous sommes tellement déçus », ajoute Prayash Adhikari, venu du Népal dans l’espoir d’assister à une COP différente des autres.

Avant même l’ouverture de la conférence, le secteur en question avait déjà tenté d’en influencer le déroulement. Le 29 août, 100 députés représentant l’agro-industrie ont cherché à dissuader le gouvernement brésilien de présenter sa feuille de route climatique, au prétexte que celle-ci « criminalisait » l’agro-industrie en la désignant comme principale source d’émissions du pays. Faute d’avoir obtenu gain de cause, les lobbyistes ont dû trouver d’autres moyens pour protéger leur réputation : selon De Olho nos Ruralistas, des multinationales agroalimentaires, souvent accusées de déforestation illégale, ont ainsi sponsorisé la couverture de la COP par les principaux journaux du pays, tels que Folha de S. Paulo et O Globo.

Autre stratégie : présenter biotechnologies, biopesticides et biocarburants comme « solutions » pour réduire le coût environnemental de l’agro-industrie, comme le fait Roberto Rodrigues, l’envoyé du Brésil pour l’agriculture. Ces stratégies permettraient à la filière de poursuivre l’expansion des cultures, et « d’exporter ces pratiques technologiques auprès d’autres pays, principalement du Sud global », souligne Bruno Bassi. « La promotion de fausses solutions est utilisée comme tactique par les lobbyistes pour détourner l’attention de leur responsabilité dans la crise climatique », confirme Nathan Stewart, coordinateur de Fossil Free Politics.

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