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En montagne, éleveurs et bergers vivent déjà le changement climatique

4 juin 2018 / Delphine Piazza-Morel et Baptiste Nettier (The Conversation)

3.000 alpages existent dans le massif alpin, de plus en plus confrontés à un changement climatique plus sensible qu’ailleurs. Il modifie la pousse de la végétation et complique le travail des bergers.

Delphine Piazza-Morel et Baptise Nettier sont chercheurs à l’Irstea.


Pour les éleveurs et les bergers de montagne, le changement climatique est déjà une réalité perceptible. La prise de conscience, assez brutale, de ce phénomène date d’une série d’années très sèches débutée en 2003. Aux prises directes avec les conséquences du réchauffement, ils doivent désormais trouver des solutions pour s’y adapter.

Dans le massif des Alpes, depuis 1900, la température a ainsi augmenté de 2 °C, provoquant des effets en cascade et impactant directement les activités humaines, et tout particulièrement les activités agricoles.

La diminution des chutes de neige en est la principale conséquence. Le niveau des précipitations a changé en proportion : il y a de plus en plus de précipitations liquides et de moins en moins de précipitations solides, du fait des températures plus élevées.

Par exemple, au Col de Porte en Chartreuse, la durée moyenne de l’enneigement s’est réduite de plus d’un mois en moyenne montagne depuis les années 1970 et la hauteur moyenne de neige a diminué d’environ 40 cm dans les Alpes du Nord.

Une augmentation du déficit hydrique dans les sols est également mise en évidence. Là encore, ce n’est pas dû à une baisse des précipitations mais à une augmentation des températures, causant une hausse de l’évaporation de l’eau du sol et de la transpiration d’eau par les plantes.

À Embrun, le déficit hydrique calculé sur la période de végétation (avril à septembre) a ainsi augmenté de près de 50 % entre les années 1970 et aujourd’hui.

Les ressources fourragères impactées

En montagne, l’activité agricole dominante concerne l’élevage d’herbivores (bovins, ovins, caprins principalement). L’alimentation des animaux s’appuie sur la récolte de fourrages pour la nourriture hivernale des troupeaux (de 2 à 6 mois selon les régions), et sur le pâturage d’une diversité de milieux le reste de l’année, depuis des prairies jusqu’aux milieux embroussaillés.

L’été, les alpages assurent l’essentiel de l’alimentation des troupeaux pour les exploitations de montagne, mais aussi pour les exploitations transhumantes des plaines alentour. Ce sont des espaces d’altitude dont la ressource fourragère est exclusivement estivale.

À l’échelle du massif alpin, on recense plus de 3.000 alpages, qui permettent de nourrir, pendant 3 à 4 mois, la moitié des bovins et les trois quarts des ovins recensés dans le massif et son bassin de transhumance (correspondant à l’ensemble de la région PACA).

Pour l’élevage, l’impact du changement climatique se fait donc d’abord ressentir sur les ressources fourragères. L’impact le plus important et le plus redouté est celui des sécheresses, qui vont directement affecter la quantité de ressource produite. Mais le réchauffement climatique a aussi des conséquences sur la phénologie des plantes, c’est-à-dire la vitesse à laquelle elles vont grandir, fleurir puis mûrir.

Avec un déneigement de plus en plus précoce et des températures plus chaudes durant la période de végétation (le réchauffement est plus marqué en période estivale), le rythme de développement des plantes est de plus en plus rapide. Autrement dit, la date à laquelle une prairie va atteindre, et dépasser, un stade donné a tendance à être de plus en plus précoce. Mais cette date est surtout de moins en moins prévisible.

L’année 2017 en est une bonne illustration : avec un très faible enneigement et des températures clémentes au printemps, la pousse de l’herbe était déjà amorcée fin avril, avec un bon mois d’avance. Mais une période de froid est survenue, bloquant la croissance de cette végétation, si bien qu’à la date habituelle de montée des troupeaux, la verdure manquait parfois.

Chocs à répétition

Les inquiétudes se portent aussi sur la ressource en eau pour l’abreuvement des troupeaux, le nettoyage des installations de traite ou de transformation fromagère. Hormis le cas des alpages alimentés par la fonte des glaciers, le débit des sources et des torrents a tendance à diminuer, alors même que les besoins des animaux augmentent logiquement avec la chaleur.

Tous ces changements ne se font pas de manière progressive. Ils émergent souvent au travers de chocs, d’aléas de plus en plus marqués, tels que des sécheresses récurrentes, des printemps de plus en plus précoces… lesquels n’empêchent pas de temps en temps un été pluvieux (2014) ou un printemps très froid et tardif (2013).

Cette variabilité constitue au final la principale difficulté pour la gestion d’une saison à l’autre. Éleveurs et bergers doivent trouver des marges de manœuvre pour assurer l’alimentation de leurs troupeaux sans dégrader les végétations. Les moyens dépendent des régions et de l’intensité des aléas, des caractéristiques des alpages, comme la diversité des végétations présentes, l’étagement altitudinal, ou encore des besoins des animaux estivés et l’expérience des bergers.

Face à la complexité du sujet, il paraît illusoire de penser que les chercheurs vont pouvoir concevoir et proposer un éventail de solutions techniques « clés en main ». En tant que chercheurs, les problèmes posés par le changement climatique nous obligent à adopter une posture qui vise plus à comprendre les pratiques des acteurs et les accompagner ; et cela pour plusieurs raisons.

Avant tout, parce que l’on est en montagne et que les leviers techniques habituels de l’agriculture (irrigation, sélection variétale) sont très limités par les contraintes du relief et du climat.

Ensuite, parce que l’on est confronté à une grande diversité de fonctionnements : chaque alpage mettra en œuvre des stratégies bien spécifiques. Face à ces différences, les éleveurs et les bergers sont les plus expérimentés pour trouver des solutions en vue de l’adaptation.

Enfin, parce que les éleveurs doivent s’adapter dès aujourd’hui, avec une urgence incompatible avec le temps long de la recherche.

Dans ce contexte, le travail du chercheur sera d’accompagner la réflexion des éleveurs. Il consistera à observer et comprendre les stratégies à l’œuvre, pour essayer d’en dégager des logiques d’ensemble. Ce travail conduit à construire de nouveaux cadres de réflexion et de nouveaux outils méthodologiques pour accompagner l’adaptation.

Le réseau des alpages sentinelles a été conçu dans cet esprit. Sur un échantillon d’alpages et d’exploitations, des suivis permettent de comprendre les impacts du changement climatique et les stratégies d’adaptation ; ils fournissent une matière qui est mise en discussion entre des chercheurs, des gestionnaires d’espaces protégés, des techniciens agricoles et pastoraux, des éleveurs et des bergers.

Démarche participative et interdisciplinaire

L’adaptation au changement climatique oblige aussi à décloisonner les secteurs d’activité. Bien souvent, les mesures mises en œuvre en agriculture ont des conséquences sur d’autres activités ou nécessitent une coordination avec des acteurs non agricoles, et inversement.

Partant de ce constat, le projet Adamont a été initié en partenariat étroit entre des acteurs socioprofessionnels et des chercheurs dans une logique de démarche participative. Il fait le pari d’aborder la question de l’adaptation à l’échelle du territoire dans sa globalité et de regarder d’emblée l’ensemble des activités concrètes et leurs interactions.

L’exemple le plus typique analysé dans le cadre du projet sur le territoire du Parc naturel régional du Vercors est sans doute celui du partage de l’eau. À cause du réchauffement climatique, les besoins en eau pour l’abreuvement des troupeaux augmentent, alors que les ressources diminuent.

Parallèlement, les besoins augmentent aussi pour la population du Vercors, pour les touristes, et surtout pour l’enneigement des stations, fortement impactées par le réchauffement. La ressource étant limitée, il paraît indispensable de penser l’adaptation de manière conjointe pour ces différents secteurs.

Dans ce contexte, axer le travail de recherche dans l’objectif d’une approche intégrée permet de favoriser le croisement interdisciplinaire, de décaler le cadre de réflexion méthodologique et de tenir compte de l’ensemble des interactions à l’échelle du territoire.

Dans le Parc naturel régional du Vercors, les besoins en eau augmentent alors que les ressources diminuent. Un projet de partage d’eau a été mis en place. akunamatata/Flickr, CC BY-ND

Des dispositifs de recherche tels qu’alpages sentinelles ou Adamont montrent tout l’intérêt de ce type d’approche et obligent à repenser la place et l’approche du chercheur. Celui-ci ne peut plus être un simple producteur de savoir mais doit davantage se positionner en accompagnement de la réflexion sur les territoires, en apportant méthodes, cadres de réflexion et prise de recul sur le sujet.

The ConversationLe chercheur peut aussi se trouver dans le rôle de médiateur, plus ou moins externe au territoire et aux enjeux locaux. Cette posture, si elle semble tout à fait intéressante et pertinente, va à l’encontre de l’image du chercheur dans la société, notamment l’image du « savant » véhiculée par les médias. Il nous semble qu’il faille faire connaître et reconnaître cette forme de recherche en valorisant diverses formes de productions, telles que des documents de vulgarisation ou des démarches d’accompagnement.




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Lire aussi : La biodiversité des sommets évolue (trop) rapidement

Source :

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Photo chapô : Alpage de Barneuza, val d’Anniviers (bulbocode909)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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