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Reportage — Climat

Entre géopolitique et changement climatique, la Crimée lutte pour l’accès à l’eau

La péninsule de Crimée, territoire ukrainien annexé par la Russie en 2014, souffre d’une pénurie d’eau sans précédent. Si le conflit diplomatique joue un rôle, l’Ukraine ayant fermé le principal canal d’approvisionnement, la Crimée pâtit des conséquences du changement climatique. Et les solutions manquent.

  • Simferopol et Bakhtchissaraï (Crimée), reportage

À quelques kilomètres au sud-est de Simferopol, la capitale de la Crimée [1], un immense lac artificiel de 35 millions de mètres cubes est presque vide. Le niveau de l’eau est tellement descendu qu’il faut parcourir des centaines de mètres pour atteindre sa surface. Une situation dramatique pour les 330.000 habitants de la ville, qui en dépendent.

Depuis le début de l’année, la péninsule de Crimée fait face à une sécheresse sans précédent. Les deux zones les plus touchées sont les régions de Simferopol et de Bakhtchissaraï. « Les réservoirs artificiels de Crimée sont remplis en moyenne à 15 % de leur capacité. On est largement sous le seuil critique de 30 % », souligne Grigory Prokopov, maître de conférences à l’Université fédérale de Crimée, spécialiste en hydrogéologie.

Le lac artificiel de Simferopol s’étend sur près de 5 km de long. Début novembre, ses réserves étaient estimées à moins de 5 millions de m3 d’eau sur un volume total de conception de 35 millions.

Face à l’aggravation du problème, des mesures ont été prises en urgence comme le forage de nouveaux puits ou la construction, durant l’été, d’une conduite pour transférer de l’eau du réservoir de la région voisine de Belogorsk vers celui de Simferopol. La ville a également limité l’approvisionnement en eau dans certains quartiers à quelques heures, matin et soir, et installé d’énormes cuves en plastique bleu remplies d’eau potable dans les zones sensibles : hôpitaux, écoles, jardins d’enfants, quartiers résidentiels…

Non seulement l’eau manque, mais sa qualité se détériore. Svetlana Nicolaïevna vit dans un immeuble de la rue du Maréchal Joukov, à Simferopol. Dans sa cuisine, elle conserve des prélèvements d’eau qu’elle a réalisés récemment : leur couleur va du beige au orange foncé. « Nos réseaux sont tellement vieux et en mauvais état que l’eau est sale et rouillée. Certains jours, on ne peut même pas se laver, cette eau est juste bonne à être jetée aux toilettes, et encore… » confie-t-elle à Reporterre. La femme d’une cinquantaine d’années est en colère. « Depuis le 1er août, on est en restrictions d’eau, on doit acheter de l’eau potable mais on continue à payer le tarif plein. Ce n’est pas normal, estime-t-elle. On a alerté les services municipaux, qui restent silencieux. »

Habitante de Simferopol, Svetlana Nicolaïevna fait des prélèvements réguliers de l’eau qui sort de son robinet (elle ne souhaitait pas que son visage soit pris en photo).

Les problèmes d’eau sont récurrents en Crimée depuis l’annexion du territoire alors ukrainien par la Russie, il y a six ans. En guise de protestation, l’Ukraine a coupé le canal de Crimée du Nord, qui assurait jusqu’à 85 % de l’approvisionnement en eau de la péninsule. La construction de ce canal avait été décidée, dans les années 1960, pour faire face aux énormes besoins en eau de l’agriculture soviétique, notamment la culture du riz, intensivement développée dans la péninsule. Alimenté par le fleuve Dniepr, le canal d’une longueur de 400 kilomètres fournissait 22 gros réservoirs et plus de 10.000 canaux secondaires.

« Même les rivières qui ne s’asséchaient pas auparavant ont commencé à s’assécher » 

Pour compenser la perte de l’eau du canal, les forages se sont multipliés en Crimée, dont de nombreux puits sauvages non enregistrés. « Depuis 2014, on a déjà trop pompé, alerte Andreï Artov, responsable d’Écologie et paix, une ONG active en Crimée depuis 1986. Il faut absolument arrêter, car cela provoque la salinisation des nappes souterraines. » Dans les zones proches de la mer, l’eau de mer prend la place de l’eau douce quand elle vient à manquer dans les nappes phréatiques.

« Quand ils sont arrivés, les fonctionnaires russes ont affirmé qu’il y avait beaucoup d’eau en Crimée et qu’elle se trouvait dans des nappes souterraines horizontales. Ils n’avaient pas réalisé que ces nappes étaient approvisionnées par le canal de Crimée du Nord lui-même, grâce à tout un système de structures hydrauliques assurant leur remplissage par infiltration », déplore Margarita Litvinenko, écologiste à Sébastopol. Pour elle, une autre erreur a été de ne pas maintenir en état le canal : « La végétation et les arbres ont envahi toute l’infrastructure. Si on a besoin de le réutiliser, il faudra du temps pour le restaurer. »

Alimenté par le fleuve Dniepr, le canal de Crimée du Nord, d’une longueur de 400 kilomètres, fournissait 22 gros réservoirs et plus de 10.000 canaux secondaires.

Depuis la fermeture du canal, les zones nord et est de Crimée ont été les premières à souffrir de pénuries d’eau, où de nombreux agriculteurs ont dû changer de production ou mettre la clé sous la porte. La sécheresse s’est étendue cette année vers l’ouest et le sud. Après Simferopol à la fin de l’été, la ville côtière de Sébastopol, dans le sud-ouest de la péninsule, a déclaré le régime d’alerte élevé mi-octobre, estimant que ses réserves couvriraient moins de trois mois de consommation.

La dégradation de la situation cette année s’explique par des conditions météorologiques exceptionnelles en 2020 : une absence de neige pendant l’hiver et un printemps sans pluie. Les réserves en eau, déjà basses en 2019, n’ont pas pu se reconstituer avant l’été, traditionnellement chaud en Crimée. Selon le centre hydrométéorologique de Crimée, 2020 s’annonce comme la plus sèche jamais enregistrée en 150 ans d’existence de mesures. Or, les scientifiques observent que la faible quantité de précipitations s’inscrit dans une tendance durable. « Depuis quelques années, les conditions climatiques changent et, même les rivières qui ne s’asséchaient pas auparavant ont commencé à s’assécher », souligne Grigory Prokopov.

À Bakhtchissaraï, le lac artificiel qui alimente la ville est également presque vide.

Dans une vallée tranquille de la région de Bakhtchissaraï, située au pied de l’ancienne cité troglodyte d’Eski Kermen, Maxime Gorkovenko partage un domaine agricole de quatre hectares avec son père, producteur de pêches et vigneron. Pionnier de l’agriculture biodynamique en Crimée, le jeune homme veut relancer les vieux cépages autochtones de Crimée, presque disparus. « Malheureusement, 30 % de mes plantations n’ont pas survécu au manque d’eau cette année, dit-il. C’est une grosse perte. » L’agriculteur, qui prévoit d’installer des réservoirs pour recueillir de l’eau de pluie, sait qu’il doit s’adapter au changement climatique. « Il fait de plus en plus chaud. Il faut repenser les techniques de culture. Avec mon père, on fait avec ce que la nature nous donne, sans arrosage, en utilisant des méthodes de conservation de l’humidité », explique Maxime Gorkovenko.

Le jeune agriculteur Maxime Gorkovenko promeut une agriculture peu consommatrice d’eau.

« L’approvisionnement en eau de la Crimée n’est pas une question politique mais humanitaire » 

En Crimée, le gaspillage de l’eau, lié notamment à la vétusté des infrastructures et à leur manque d’entretien, accentue de façon dramatique le problème de raréfaction de cette ressource. À Simferopol et Sébastopol, de l’aveu même des autorités, 60 à 70 % (!) de l’eau circulant dans les réseaux urbains est perdue en raison du mauvais état des tuyaux.

« Si on avait réduit les pertes, même de 20 à 30 %, on aurait encore de l’eau pour au moins un an et demi », se désolent Ilya Bolchedvorov et Oleg Kotcherov, activistes et blogueurs à Simferopol, qui dénoncent l’incompétence des autorités dans la gestion de l’eau et la corruption locale. « Le pire, c’est que les travaux de réparation du réseau ont été financés dès 2014, mais rien n’a été fait depuis », déplorent-ils.

Oleg Kotcherov (à gauche) a créé la chaîne YouTube « Crimea Days » en 2017. Avec Ilya Bolchedvorov, ils publient des vidéos où ils dénoncent les problèmes de corruption ou de clientélisme et défendent les droits des citoyens.

Toutefois les critiques passent mal en Crimée, où les autorités aiment faire valoir les améliorations apportées au quotidien grâce au rattachement de la péninsule à la Fédération de Russie. Pour avoir filmé le 17 octobre une personne tenant une pancarte – seule forme de contestation spontanée autorisée en Russie - blâmant l’inaction des autorités locales face à la pénurie d’eau, Ilya Bolchedvorov a subi une violente perquisition à son domicile, devant sa femme et ses enfants, suivie de plusieurs heures de garde à vue puis d’une amende de 20.000 roubles (220 euros) pour « trouble massif à l’ordre public ». « On dit simplement la vérité, se défend l’activiste de 45 ans. L’approvisionnement en eau de la Crimée n’est pas une question politique mais humanitaire, qui doit être portée au niveau international. Comment peut-on couper l’eau à 2,3 millions de personnes ? » A Kiev, la capitale ukrainienne, les autorités indiquent que la réouverture du canal de Crimée du Nord ne pourra reprendre qu’après la « désoccupation de son territoire », en précisant que, en attendant, il est de la responsabilité de la Russie de fournir de l’eau à la population.

De leur côté, les autorités de la péninsule de Crimée assurent qu’elles n’ont pas besoin du canal de Crimée du Nord pour résoudre le problème d’approvisionnement en eau de la péninsule. Depuis 2014, des idées ont été avancées pour trouver de nouvelles ressources, sans qu’aucune des solutions proposées ne fasse l’unanimité et soit adoptée. Pour approvisionner Sébastopol, un ancien projet de détournement de la rivière Kokkozka, dans la vallée de Belbek, a été remis sur le tapis en 2020 et approuvé par Vladimir Poutine. Mais il a été suspendu cet automne devant la protestation des habitants de la vallée, craignant d’être eux-mêmes assoiffés. « Cette décision aurait créé conflit entre Sébastopol et le reste de la Crimée et aurait nuit au prestige du pouvoir russe, ce qu’il ne veut surtout pas », analyse Oleg Kotikov, 65 ans, ardent meneur de la contestation de la vallée.

Les autorités locales comptent sur le soutien de la Fédération de Russie, qui est prêt à dépenser beaucoup d’argent. Un plan sur quatre ans de 48 milliards de roubles (530 millions €), dont 45,9 milliards du budget fédéral, a été annoncé courant octobre par le gouvernement russe. Il prévoit notamment que 8 milliards de roubles (89 millions €) soient consacrés à l’édification d’usines de désalinisation. Mais où trouver l’énergie pour faire tourner de telles installations alors que la Crimée est déjà en déficit ? Et que faire des rejets de saumure chargés de substances chimiques toxiques ? Une option qui semble encore poser beaucoup de questions avant de pouvoir apporter une réelle solution.

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