123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageLuttes

Expropriation, surveillance... L’A69, un « enfer » pour les agriculteurs

Une dizaine de tracteurs étaient présents dans le Tarn à la mobilisation contre l'A69 des 21 et 22 octobre 2023.

Plusieurs agriculteurs ont dénoncé le projet d’autoroute A69, lors de la mobilisation du 21 octobre dans le Tarn. Malgré les pressions et les champs coupés en deux, beaucoup restent silencieux.

Saïx (Tarn), reportage

Le ronronnement des moteurs d’une dizaine de tracteurs a donné le top départ de la mobilisation contre l’autoroute Toulouse-Castres, les 21 et 22 octobre. Les engins agricoles et les paysans ont ouvert le bal d’une mobilisation joyeuse et familiale. « Debout les Tarnais de la terre » clamait une pancarte, sur l’un des véhicules.

Les drapeaux jaunes de la Confédération paysanne étaient légion dans la foule. Le syndicat agricole est vent debout contre le projet autoroutier et l’a rappelé une nouvelle fois ce week-end. Les 366 hectares — dont 316 de surfaces agricoles — que consommera l’autoroute sont « des terres perdues à tout jamais, c’est irréversible », insiste Laurence Marandola, porte-parole nationale de la Confédération paysanne, embarquée sur la remorque d’un tracteur.

  • Une centaine d’exploitations amputées

Entre 80 et 100 agriculteurs sont directement affectés par le tracé de l’autoroute. « C’est un drame pour ces fermes-là, poursuit Laurence Marandola, également éleveuse de lamas en Ariège. Les expropriations, ce n’est que de l’argent, ça ne remplace pas notre métier qui est de semer, cultiver, produire de l’alimentation. »

C’est justement le cas de Jean-Guillaume Cadastraing, syndiqué à la Confédération paysanne et qui a rallié les rangs des manifestants. Il loue une dizaine d’hectares seulement pour son élevage de brebis en bio à Soual. « Le concessionnaire me prend 50 % de ma SAU [surface agricole utile], souffle-t-il, le regard sévère. J’ai valorisé cette terre, j’ai créé des prairies multiespèces pour produire du foin qualitatif. Tout ça n’a pas de prix ! Ça n’a pas de sens de me l’enlever, c’est mon outil de travail ! »

Entre 80 et 100 agriculteurs sont directement affectés par le tracé de l’autoroute. Ici lors de la mobilisation du 21 octobre 2023. © Anouk Passelac / Reporterre

Les agriculteurs affectés par l’autoroute étaient peu nombreux dans le cortège et ont peu pris la parole publiquement. « On ne les a pas entendus, parce qu’ils sont en grande difficulté et que c’est extrêmement douloureux, explique Laurence Marandola. D’autres ont été achetés par la Chambre d’agriculture. » L’institution, aux mains de la FDSEA (les sections départementales du syndicat FNSEA), communique peu et n’a jamais donné les chiffres exacts des paysans touchés par le tracé de l’autoroute.

Pour Jean-Guillaume Cadastraing, il est aussi difficile de s’exprimer publiquement si l’on ne veut pas subir de pression. Lui qui a refusé les fouilles préventives d’Atosca — le concessionnaire de l’autoroute — sur son terrain en sait quelque chose : « J’ai des visites régulières des gendarmes, je suis surveillé, on m’embête pour un permis de construire. » L’éleveur indique avoir retrouvé un traceur GPS sur un de ses engins agricoles...

  • 1 000 hectares impactés

En plus de la centaine d’exploitations qui se trouvent sur le tracé, le syndicat estime à un millier les exploitations coupées en deux, dont les parcelles se retrouveront de part et d’autre de l’axe. « Ils vont devoir faire des kilomètres pour traverser l’autoroute et aller aux champs de l’autre côté, explique Laurence Marandola. Si la parcelle est plus difficile d’accès, on va simplifier l’itinéraire technique de la parcelle, faire moins de rotations des cultures et utiliser plus de pesticides… voire abandonner le champ. »

Jean-Luc Hervé, agriculteur et ancien porte-parole de la Confédération paysanne du Tarn, lors de la mobilisation du 21 octobre 2023. © Anouk Passelac / Reporterre

Hormis les 366 hectares d’emprise, 80 hectares vont être impactés temporairement par les travaux avant d’être restitués. « Sans compter les zones d’activités qui sont en train de se créer avec l’arrivée de l’A69. Au total, on craint de perdre un millier d’hectares », calcule Jean-Luc Hervé, ancien porte-parole de la Confédération paysanne du Tarn.

  • Disparition de nappes phréatiques

Les conséquences vont bien au-delà de la « simple » perte de terres. En janvier dernier, une centaine d’agriculteurs tarnais signait une lettre ouverte alertant sur les effets de l’autoroute et évoquant la « destruction irréversible de nappes phréatiques, de cours d’eau et de bassins indispensables à l’irrigation des exploitations agricoles comme au maintien des refuges de biodiversité ».

À ce propos, l’éleveur laitier Bruno Cabrol est très inquiet. Sur la quarantaine d’hectares qu’il exploite, le tracé de l’A69 va lui prendre 2,5 hectares « en plein milieu ». L’infrastructure va décaisser jusqu’à 8 mètres de terres alors qu’une nappe phréatique se situe, elle, à 3 mètres de profondeur. « Cette eau, je ne l’aurai plus pour mes cultures, je vais avoir besoin de plus d’irrigation », déplore l’éleveur.

  • Exploitations redécoupées

La question de l’eau n’est pas la seule raison de la colère de cet agriculteur qui a accepté d’accueillir sur ses terres la mobilisation du 21 et 22 octobre. Bruno Cabrol craint aussi les opérations de remembrement : à l’issue du chantier de l’A69 et pour garantir à chaque agriculteur de récupérer 95 % de sa SAU, les exploitations seront redécoupées.

L’éleveur risque de céder des terres valorisées et d’en récupérer chez un voisin qui aura travaillé les sols différemment. « Moi j’ai mis 10-15 ans à obtenir un sol de qualité avec des méthodes culturales résilientes », souffle-t-il en montrant une poignée de terre.

De son côté, Jean-Guillaume Cadastraing habite dans l’une de ces zones. Il devra donc retrouver des terres qui ne seront pas contiguës aux siennes : « Pour un éleveur, c’est l’enfer, je ne vais pas transporter mes bêtes. » « L’autoroute va bouleverser le fonctionnement des exploitations », certifie Jean-Luc Hervé. Et ce, de façon durable.

legende