Face au manque de neige, le délire technique atteint des sommets

Durée de lecture : 5 minutes

25 février 2020 / Daniel Appell



Sur les pentes du Revard (Savoie), la neige manque et les jours du ski de piste sont comptés. Selon l’auteur de cette tribune, accompagnateur en montagne, « le modèle économique du tout-ski est clairement à l’agonie ». Plutôt que de lancer une réflexion collective et « enthousiasmante » sur l’avenir, c’est le déni qui prime.

Daniel Appell est accompagnateur en montagne et guide naturaliste basé à Montcel (Savoie), sur les pentes du Mont Revard, dans le Parc naturel régional du massif des Bauges.


Courir, sauter, se rouler dans la neige, voilà le joyeux bazar d’une récré normale lorsque j’accompagne des classes de Savoie pour une « sortie raquettes ». De nombreux professeurs des écoles prennent l’initiative de ce type de sortie scolaire pour immerger leurs jeunes élèves dans le milieu montagnard hivernal. Sous le soleil, au milieu des sapins enneigés, faire une belle trace de descente dans la poudre provoque sourires et franches rigolades chez ces jeunes qui, souvent, découvrent ce milieu magique à deux pas de chez eux.

Mais cet hiver 2019-2020 va marquer les esprits différemment. Les raquettes sont devenues inutiles et les roulades dans la neige impossibles. Car à ces altitudes dites moyennes, de 1.300 à 1.500 mètres environ, mis à part quelques journées exceptionnelles, le manteau neigeux est devenu quasi inexistant. Sur les pentes du Revard, le printemps approche et l’hiver n’est pas encore venu. Comment alors faire vivre aux élèves la beauté d’une randonnée hivernale dans une forêt couverte de neige, le froid intense qui vous picote les joues et transforme chaque flocon en un cristal scintillant ? Comment leur dire que le changement climatique est deux fois plus rapide dans les Alpes que dans tout l’hémisphère Nord ? Leur faire aimer ce qui s’écroule sous nos yeux ?

L’aveuglement des élus empêche toute réflexion sur l’avenir, sur fond de chantage à l’emploi

Certes, les températures qui oscillent autour de 0° C peuvent sembler basses. Elles sont, en fait, historiquement hautes, quasi-printanières au cœur de l’hiver. L’Amazonie, l’Australie, brûlent et il en est de même pour les Alpes. Ce ne sont pas des flammes et les fumées qui envahissent le ciel, mais des torrents qui coulent en plein hiver comme ils le faisaient, il y a encore quelques années, au mois d’avril ! Les vaches sont au pré au mois de décembre et les randonneurs se baladent en chemisette au soleil de midi en janvier. Cet hiver, le désastre en cours est devenu incontournable et la vitesse des bouleversements sidérante. Le Revard se situe désormais à l’altitude limite entre la pluie et la neige. Les balades hivernales y seront toujours possibles, sans raquettes, mais les jours du ski de piste sont comptés. Le ski de fond joue lui son avenir à peu de choses : quelques journées plus froides, une petite chute de neige, un peu moins de soleil... Le modèle économique du tout-ski est clairement à l’agonie.

La piste noire tient grâce au damage et à son exposition plein Nord.

Pourtant, pour trop d’élus d’Aix-les-Bains et autres décideurs, le déni climatique est de mise. L’un d’eux ose même affirmer publiquement que la neige sera encore présente dans les dix à quinze années à venir. Cet aveuglement empêche toute réflexion sur l’avenir d’un Revard privé de neige et prolonge, sur fond de chantage à l’emploi, ce modèle économique catastrophique. Le ski de fond, seule activité lucrative encore tenable, devient l’objet de toute leur attention.

Le projet global d’aménagement de La Féclaz (Savoie), mûri au début des années 2010, se met en place. Ont déjà été construits de nouveaux hébergements, un stade de tir pour le biathlon inauguré en 2015 (coût : deux millions d’euros), une piste goudronnée de ski-roue de 4,5 kilomètres pour l’entraînement à l’année des fondeurs. Une retenue collinaire de 25.000 à 30.000 mètres cubes, assortie d’une batterie de 29 canons à neige et de l’extension de la piste de ski-roue, devrait sortir de terre dès ce printemps (4,7 millions d’euros). Le tout pour garantir l’enneigement artificiel de ce stade de neige et accueillir des compétitions internationales. Enfin, la création d’une route est en cours pour fluidifier le flot des voitures individuelles (1,5 million d’euros), moyen de transport toujours privilégié.

Tout ceci entraîne des dégâts environnementaux considérables. Un biotope alpin va être saccagé de façon irrémédiable. Le pastoralisme local sera expulsé de l’alpage. Les énormes volumes d’eau prélevés perturberont les cycles naturels fondamentaux. De nombreuses voix s’interrogent sur la pertinence et la pérennité de ces travaux. Seules les enquêtes d’utilité publique, obligatoires mais consultatives, sont organisées. L’absence d’un véritable débat démocratique est flagrant. Par exemple sur l’hypothèse, retenue pour les études techniques, que les émissions de gaz à effet de serre sont en voie de stabilisation – ce qui permet de rendre l’évolution future des températures en montagne et de la disponibilité des ressources en eau compatibles avec la production de neige artificielle.

Il serait tellement plus enthousiasmant de réfléchir collectivement à un autre avenir

Ailleurs dans les Alpes, le délire technique atteint des sommets. Quand les canons ne suffisent pas, la neige naturelle est ramassée et transférée sur les pistes de ski par camion et hélicoptère. L’eau de fonte des glaciers est pompée puis acheminée en altitude sur leurs bassins de naissance pour que des canons la recrachent sous forme de neige. Le ski artificiel s’impose partout au prix d’une empreinte carbone et de coûts financiers ahurissants. La montagne devient un parc d’attraction générant des profits pour quelques-uns au détriment de l’intérêt collectif.

La crête du Revard vue du Nord-Ouest.

Toute cette géo-ingénierie alpine est censée permettre de continuer à exploiter les montagnes quelles que soient les conséquences environnementales. Fantasme prométhéen de contrôle de la neige, du climat, de la nature. Ce refus obstiné de voir les conséquences de nos actes nous mène vers un avenir redoutable.

Il serait tellement plus enthousiasmant de réfléchir collectivement à un autre avenir. En rassemblant les acteurs locaux, en mobilisant l’énergie et la créativité de tous au service des biens communs pour réinventer le sens et la place de nos montagnes dans nos sociétés. Pouvoir s’émerveiller dans une nature laissée le plus possible à elle-même constitue le premier pas vers le respect, la connaissance et la protection. C’est ainsi que nous construirons une société respectueuse de notre environnement montagnard et un avenir soutenable.





Lire aussi : Dans les Alpes, le changement climatique est déjà une réalité

Source : Courriel à Reporterre

Photos : ©
. chapô : La Croix des Bergers, située en face du Revard, côté interne des Bauges, après une chute de neige.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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