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Enquête — Chasse

Faisans, perdrix : élevés pour être « flingués » par les chasseurs

Chasse de perdrix et de faisans près de Toulouse, en janvier 2022.

En France, plusieurs millions de faisans et de perdrix — des animaux sauvages — sont élevés dans de petites cages dans le but d’être relâchés… et abattus pendant la saison de chasse.

Ce week-end, il ne sera pas rare de croiser un faisan au bord des routes de campagne. Reconnaissable à son beau plumage coloré, ponctué de rouge et de reflets bleutés, cet oiseau réapparaît toujours dans les paysages ruraux, en fin de semaine, dès la mi-septembre.

La raison ? Les lâchers de gibier pour l’ouverture de la saison de chasse. Celle-ci débutera le 11 septembre dans les départements du sud de la France – à partir du 18 ou du 25 septembre pour les autres – et s’achèvera au début de l’année 2023 [1].

Pendant toute cette période, les chasseurs vont (entre autres) traquer des faisans et des perdrix. Des oiseaux sauvages, qui, pour la plupart ne le sont plus. Ils sont en effet nombreux à être élevés en captivité pendant des mois, afin d’être vendus aux chasseurs – qui les relâchent quelques jours avant le début de la chasse, puis cherchent à les abattre.

La pratique existe « depuis des siècles », affirme le naturaliste Pierre Rigaux. Mais les élevages de gibier de chasse se sont particulièrement développés dans les années 1970, quand la petite faune sauvage (lièvres, lapins, oiseaux...) a disparu des campagnes françaises. « Il a fallu apporter un complément de gibier pour pouvoir pratiquer la chasse sans créer ou détériorer le capital central des populations », justifie Jean-Christophe Chastang, président du syndicat national des producteurs de gibier de chasse (SNPGC), dans une interview accordée à Chassons TV.

La pratique se poursuit depuis. Mais pas uniquement pour la chasse, insiste Nicolas Rivet, directeur général de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). « Il y a différents moments où on remet en nature du gibier, avec des objectifs complètements différents, explique-t-il à Reporterre. Il y a du gibier de tir bien sûr, mais aussi du gibier reproducteur, lâché à la fin du printemps, et du gibier de repeuplement. L’objectif est de réintégrer des faisans à certains endroits, en relâchant des oiseaux, mais aussi en aménageant le territoire, en replantant des haies, ou en interdisant le tir des poules faisanes par exemple. »

10 à 15 millions d’oiseaux élevés en France

Combien existe-t-il d’élevages de gibier aujourd’hui, et combien d’animaux y sont élevés ? Difficile de le savoir. Aucun travail de recensement n’est rendu public par les préfectures ou les fédérations de chasse.

En 2013, le SNPGC donnait plusieurs chiffres : 1 500 élevages en France pour 14 millions de faisans élevés, 5 millions de perdrix grises et rouges, 1 million de canards colvert… Depuis, Jean-Christophe Chastang a affirmé au journal 20 minutes qu’une enquête était en cours pour mettre à jour ces chiffres. D’après une première estimation, il y aurait désormais « 350 à 400 éleveurs » qui produiraient chaque année en France « 10 à 15 millions d’oiseaux » – essentiellement des perdrix et des faisans. Une partie est exportée, notamment en Angleterre, en Espagne et en Italie.

Lâcher de perdrix la veille d’un jour de chasse en Bretagne par une societe locale de chasseurs. © Arnaud Le Vu / Hans Lucas / via AFP

« Les éleveurs sont obligés de noter les entrées de leur élevage, et les sorties (les ventes aux chasseurs), précise Pierre Rigaux. On peut savoir le nombre d’oiseaux vendus, mais ça ne veut pas dire qu’on saura où ils sont lâchés, ni par qui, ni même si c’est en France ou à l’étranger. » « Tout ça mériterait d’être cadré beaucoup plus que ça ne l’est », estime Yves Verilhac, directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).

Contactés, ni le syndicat national des accouveurs (SNA, pour la partie reproduction), ni le SNPGC (pour la partie élevage) n’ont répondu à nos demandes d’interview dans les délais impartis.

Emprisonnés dans des cages pour leurs œufs

Car il existe deux volets distincts dans ce secteur : la reproduction des animaux, et leur élevage en tant que tel. Les élevages de reproduction sont reconnaissables à leurs rangées de centaines de cages, posées les unes à côté des autres, en extérieur. Les oiseaux sont généralement deux par cage pour les perdrix (un mâle et une femelle), et dix par cage pour les faisans (un coq et huit à neuf poules faisanes). La hauteur des cages, suspendues au-dessus du sol, est de 10 centimètres. Le plancher des cages est grillagé, pour que les déjections des oiseaux tombent par terre, et incliné, pour que les œufs puissent être récupérés et placés dans des couveuses, où il pourront éclore. [2]

Ces animaux dits « reproducteurs » restent emprisonnés là, par tous les temps, jusqu’à l’âge de deux ou trois ans, où ils sont vendus aux chasseurs. « C’est de l’élevage d’animaux sauvages en batterie, dénonce Muriel Arnal, présidente de l’association de défense des droits des animaux One Voice. Ce sont pourtant des animaux territoriaux, qui ont besoin de vastes espaces. »

« C’est de l’élevage en batterie »

En France, ces exploitations appartiennent principalement à l’entreprise Gibovendée. « Leader de la reproduction du gibier en France et en Europe », comme l’indique son slogan. En 2020, l’association de défense des droits des animaux L214 a publié des vidéos d’un élevage appartenant à Gibovendée, situé à Missé (Deux-Sèvres). On y voyait des oiseaux agités, tentant de s’envoler hors de leur cage, et se cognant contre le plafond de celle-ci. Certains se coinçaient la tête dans le passage réservé aux œufs, agonisant. La poubelle était jonchée de cadavres. Rebelote en 2022 : One Voice a diffusé des images similaires, provenant d’un autre élevage de Gibovendée, situé cette fois à La Peyratte (toujours dans les Deux-Sèvres).

L’un des plus grands élevages d’animaux pour la chasse situé à Missé dans les Deux-Sèvres, détenu par Gibovendée. Capture d’écran d’une vidéo de L214

One Voice et L214 se sont donc opposées à l’agrandissement de cet élevage de La Peyratte, qui compte désormais 95 200 emplacements volaille. En vain. L’extension a été validée, a posteriori, par la préfecture. « Les éleveurs se forment régulièrement sur l’élevage, le bien-être animal et même l’éthologie », peut-on lire dans le rapport du commissaire-enquêteur justifiant l’autorisation. Sollicitée, l’entreprise Gibovendée n’a pas répondu à nos questions.

Même non chassés, ils n’arrivent pas à survivre dans la nature

Une fois les poussins sortis de leur coquille dans les élevages de reproduction, ils sont placés en bâtiment sur le même élevage, ou mis dans des caisses et transportés dans une exploitation qui ne pratique pas la reproduction. Là-bas, ils sont aussi installés dans un hangar chauffé.

« Dans la nature, ce sont des animaux qui vivent avec leur mère, ou par petits groupes sociaux, rappelle Pierre Rigaux, qui a enquêté sur une trentaine d’élevages. Là, au contraire, ils sont sans leurs parents, dans des hangars dans lesquels il y a des milliers de poussins du même âge et de la même espèce. » Pour éviter les agressions, les oiseaux sont maintenus dans l’obscurité. Les éleveurs leur installent des couvre-becs. « Quand les oiseaux commencent à être en âge de pouvoir voler, il y en a régulièrement qui s’envolent, poursuit Pierre Rigaux. Il y a des mouvements de panique, ils se fracassent au plafond, aux poutres métalliques. » Dans ces bâtiments, la charte de qualité du SNPGC impose aux éleveurs de respecter une densité de 35 faisans maximum par mètre carré, et de 50 perdrix maximum par mètre carré. Au bout de quelques semaines, les oiseaux passent du hangar aux volières extérieures.

À première vue, ces volières – des longs champs où des filets sont installés à plusieurs mètres de hauteur pour empêcher les oiseaux de s’enfuir – donnent une impression d’espace, après des semaines passées en bâtiment. Mais même cette étape pose problème, selon Pierre Rigaux : « Dès qu’il y a un moment de panique, tous les oiseaux partent en vol dans un effet de groupe, et se fracassent sur le filet. Il y a des oiseaux qui se prennent le cou dans les mailles du filet, qu’on retrouve pendus. Ça, c’est lié au côté encore un peu sauvage de ces animaux-là. »

Un faisan mâle. Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / cedric deplanque

Enfin, au bout de quelques mois d’existence, vient le moment de la vente. Les oiseaux sont rabattus et mis dans des caisses pour être transportés. Ils sont ensuite relâchés par les chasseurs – le président de la SNPGC préfère parler de « remise en nature ». « Tout est maltraitance, du début – grandir dans l’obscurité sans ses parents – jusqu’à la fin, être relâché dans la nature, quelque chose qu’ils ne connaissent pas, qui les effraie, où ils n’arrivent pas à se nourrir. Ils sont victimes de toutes les prédations possibles », dénonce Muriel Arnal, de l’association One Voice.

En effet, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a fait remarquer, dans un avis publié en 2016, que « des taux de mortalité très importants sont constatés dans les jours et les semaines » suivant les lâchers, y compris ceux « de repeuplement ». « Ces taux peuvent aller de 45-55 % jusqu’à 60-80 % », poursuit l’Anses, soulignant une « inadaptation de ces oiseaux à l’environnement » et une « prédation importante et rapide par des carnivores ou des rapaces ». Ainsi, même s’ils ne sont pas abattus directement par les chasseurs, les oiseaux ne réussissent pas à survivre.

« Oui, comme dans tout repeuplement, il y a de la mortalité. C’est la nature », dit Nicolas Rivet de la FNC. Il poursuit : « Pour mener à bien ces opérations, il faut aussi qu’il y ait des mesures de gestion du territoire, il faut penser dans la globalité. Est-ce que, parce qu’il y a de la mortalité, on arrête tout ? On ne fait plus de repeuplement ? »

« Les fientes rajoutent des nitrates dans les eaux »

« L’élevage de gibier de chasse regroupe tous les signaux négatifs, juge Guillaume Dumoulin, porte-parole de la section d’Europe Écologie-Les Verts dans les Deux-Sèvres. Ce sont des élevages industriels, qui limitent le bien-être animal et qui génèrent de la pollution. Les oiseaux produisent des fientes très azotées, cela rajoute des nitrates dans des eaux de surface déjà très basses, cela peut toucher la nappe phréatique, la faune aquatique... » Sans compter que ce type d’élevage intensif de volailles augmente le risque d’épidémie de grippe aviaire.

Les oiseaux sont généralement deux par cage pour les perdrix (un mâle et une femelle), et dix par cage pour les faisans (un coq et huit à neuf poules faisanes). Capture d’écran d’une vidéo de L214.

Face à cette avalanche de problèmes, la colère monte. « Faire naître des oiseaux dans des conditions misérables juste pour le plaisir de les flinguer, je ne pense pas que ce soit défendable », estime le naturaliste Pierre Rigaux. Comme plusieurs associations, il réclame une réforme radicale de la chasse et l’interdiction des élevages de gibier.

On en est encore loin : force est de constater que l’État soutient ce type d’élevage. Pendant la crise sanitaire en 2021, des dérogations ont été accordées pour prolonger la période de chasse au petit gibier, et ainsi écouler le stock des producteurs. Le ministère de l’Agriculture a déployé un budget de neuf millions d’euros pour « accompagner » les éleveurs. Reste à voir si les députés nouvellement élus voudront s’emparer du sujet, et proposer une régulation du secteur.

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