Farming Simulator, le jeu vidéo qui plaît à la FNSEA
La Coupe de France de « Farming Simulator », organisée par la FNSEA, se tenait le 26 octobre 2024 au Limousine Park, à Limoges. - © Natacha Marbot / Reporterre
La Coupe de France de « Farming Simulator », organisée par la FNSEA, se tenait le 26 octobre 2024 au Limousine Park, à Limoges. - © Natacha Marbot / Reporterre
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Le jeu vidéo de simulations agricoles « Farming Simulator » n’a pas que des adeptes chez les paysans. Alors que la FNSEA organise un tournoi interlycées, un syndicat de l’enseignement agricole dénonce « un objet de propagande ».
Limoges (Haute-Vienne), reportage
« Il faut aller chercher la moissonneuse-batteuse là, et plus vite que ça ! » Entre néons rouges et verts et machines à fumée, deux trios de lycéens s’affrontent ce samedi 26 octobre, lors de la finale de la Coupe de France du jeu vidéo suisse Farming Simulator, dont la dernière version sort le 12 novembre. Une rencontre organisée par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le syndicat agricole majoritaire à la vision productiviste.
Au Limousine Park de Limoges, huit équipes participent à une épreuve unique : ramasser le plus de bottes de foin en un temps record — un concours diffusé en direct sur YouTube et Twitch. Très réaliste, surtout dans la représentation des machines, ce jeu de simulation passionne les jeunes en lycées agricoles. À la tête d’une exploitation (qu’il faut agrandir et faire fructifier pour avancer dans le jeu), les joueurs incarnent un agriculteur polyvalent : élevage, céréales, maraîchage ou transformation...
Depuis la première édition en 2008, la popularité du jeu ne faiblit pas : la dernière version en date (2022), accessible sur toutes les consoles et ordinateurs, s’est vendue à 6 millions d’exemplaires, un chiffre conséquent. Parmi les compétiteurs du tournoi, Claire Vasseur joue presque tous les jours depuis quatre ans. Mathias Roussignol, jeune homme vif et sûr de lui, se targue quant à lui de « 5 000 heures de pratique ».
Son professeur, Maxime Poulain, a même installé le jeu dans la salle informatique de son lycée. « Il ne faut pas se voiler la face : 90 % des lycéens dans les filières techniques agricoles jouent. Je m’en sers parfois comme support d’apprentissage. » Il ajoute : « L’aspect “gaming” [jeu] est un bon moyen d’attirer vers nos filières, qui ont du mal à recruter. »
Un avis partagé par Fabienne Garel, élue au conseil d’administration de la FNSEA, qui n’a pas lésiné sur les moyens pour mobiliser des joueurs : tracts, affiches, articles dans la presse spécialisée — notamment le média Réussir, dont le syndicat est l’actionnaire principal —, et distribution de « goodies » à l’issue du tournoi.
Le Syndicat national de l’enseignement technique agricole public (Snetap), lui, ne voit pas cette initiative d’un bon œil. Dans un courrier du 10 octobre adressé au ministère de l’Agriculture, que Reporterre s’est procuré, il dénonçait, au sujet de la Coupe, « l’entrisme à bas bruit [...] de la FNSEA, au sein des lycées agricoles publics », et signalait « une grave entorse à la neutralité [...] des établissements publics ».
Des accusations réfutées par la FNSEA, qui dément « une intention derrière l’organisation » et un quelconque arrangement financier avec la franchise Giants Software, développeur de Farming Simulator, si ce n’est l’autorisation gracieuse d’utiliser le jeu. Toute ressemblance entre le jeu et le modèle agricole promu par le syndicat serait, selon la FNSEA, fortuite.
Un avis que ne partage pas le Snetap : en faisant « la part belle à l’agro-industrie », Farming Simulator serait un « objet de propagande pour un seul modèle agricole, basé sur de grandes exploitations, une utilisation intensive de pesticides et de plus grosses et coûteuses machines ».
Rémi Jay-Rayon, professeur au lycée Olivier de Serres, en Ardèche, abonde : « Le jeu pousse à aller aux derniers niveaux pour débloquer les engins les plus puissants. » C’est donc au prisme de l’innovation que ses élèves se projettent dans l’agriculture. Ils ne sont pas les seuls : depuis les années 1950, la modèle productiviste distille une fascination machiniste, explique Nicolas Legendre, auteur de Silence dans les champs (éd. Arthaud, 2023) : « Le tracteur est un symbole de réussite, de fierté sociale et de transmission familiale. »
Au-delà de l’attache émotionnelle, les machines sont le symptôme, selon lui, de la fuite en avant techniciste et productiviste du monde agricole. « Elles sont de plus en plus chères, on ne peut que s’endetter pour les acheter. »
Et le jeu ne s’y trompe pas. La mécanique de crédit est rapidement imposée au joueur qui veut s’équiper, particulièrement pour ceux friands des dernières technologies de l’agriculture de précision — titre de la bien nommée extension sortie en 2021. Marketée « écologique et durable », elle permet à l’utilisateur d’épandre moins, mais mieux, intrants et pesticides. « De l’esbroufe », pour Nicolas Legendre, qui dénonce un élément de langage. « Réduire les doses, d’accord, mais encore faut-il voir la concentration des produits, qui tendent à être de plus en plus puissants, surtout ceux de synthèse. »
Des technologies comme le service de données satellites qui, dans la vraie vie, représentent un coût important pour les agriculteurs, hors de portée des petites exploitations. Contacté par Reporterre, le développeur Giants Software n’a pas répondu à nos sollicitations.
« Il n’y a pas de libre arbitre dans le jeu vidéo »
Conscient des « enjeux de développement durable, Jordan Dubourg, grand gaillard de 26 ans, estime qu’ils ne sont pas incompatibles avec Farming Simulator. On conserve notre libre arbitre. Utiliser ou non des pesticides, la décision revient au joueur. » Une position souvent mise en avant par les défenseurs du simulateur. Mais qui, pour Valentin Serri, scénariste de jeux vidéo chez le développeur français Sloclap, « n’est pas honnête ».
Il réfute la « notion de libre arbitre dans ce domaine ». « Le joueur est contraint par ce que le créateur du jeu décide. Si le scénario n’incite pas à l’agroécologie, l’utilisateur n’y va pas ». S’appuyant sur son expérience des concepts de « fun » et de réalisme dans le jeu vidéo, il explique : « Les concepteurs doivent répondre à une exigence intrinsèque au gaming : la proportionnalité entre temps de jeu et sentiment de puissance. »
Particulièrement intéressé par les questions de « futurs désirables » et de « nouveaux imaginaires » dans le jeu vidéo, Valentin Serri constate que « si alternatives écologiques il y a, il faut qu’elles soient rentables pour le joueur. Par exemple, il pourrait gagner des points grâce à la présence de biodiversité dans sa ferme ». L’absence de technologies de pointe n’est pas forcément un repoussoir, en témoigne le succès du jeu Stardew Valley, dans lequel le joueur reprend une ancienne ferme dans un village (30 millions de joueurs depuis 2016).
Un imaginaire à déconstruire
« Farming Simulator n’est pas le grand coupable qu’on pourrait penser, estime Thomas Borrell, sociétaire de l’Atelier paysan, coopérative autrice de Reprendre la terre aux machines (éd. Seuil, 2021). Il n’est que le reflet du modèle dominant. » Et ce modèle, les jeunes, surtout ceux issus de familles d’agriculteurs, l’intègrent bien avant d’arriver sur les bancs du lycée : « S’ils aiment les machines, cela vient souvent de leur enfance. »
Ainsi, ils apprécient retrouver dans Farming Simulator ce qu’ils connaissent et trouvent réaliste. « L’enseignement peine à contrarier les représentations avec lesquelles les élèves arrivent. » Ces fantasmes, peuplés de tracteurs de plus de 400 chevaux et d’une gestion désincarnée de la ferme, sont loin du modèle agroécologique promu par l’Atelier paysan.
Farming Simulator pourrait-il malgré tout se targuer de déclencher les vocations de jeunes éloignés du milieu paysan ? Si le manque d’attractivité de ces métiers est un constat partagé par tous les interlocuteurs, les solutions divisent. Pour Thomas Borell, « la séduction par le progrès technique — dont le jeu est l’archétype —, est une stratégie contre-productive, car l’usage des machines sur des exploitations de plus en plus grandes provoque de la pression foncière. Leur travail, à terme, remplace celui des humains ».
Depuis l’Ardèche où il enseigne, Rémi Jay-Rayon s’avoue gêné d’encourager ses élèves à s’installer, conscient de la difficulté à trouver un terrain et des salaires « ridicules ». Il est agacé par les millions d’euros dépensés dans les plans de communication du ministère, qui organisait en 2021, lui aussi, un tournoi de Farming Simulator. Pour lui, ce qui pourrait donner envie à des jeunes de devenir agriculteurs, « ce sont des paysans heureux, avec un salaire décent, pas la technologie sans limites. »
Au lycée du Neubourg (Eure), Nathan Milange, en terminale CGEA (conduite et gestion de l’entreprise agricole), a peu à peu réalisé la difficulté de la condition de salarié agricole. Dix ans de Farming Simulator plus tard, celui qui rêvait, enfant, d’être paysan, préfère désormais vendre ou conduire des machines.