Financement participatif : quand les citoyens remplacent les banques

21 juin 2018 / Baptiste Giraud (Reporterre)

Le financement participatif a connu une très forte progression et semble installé dans le paysage. Il évolue vers une diversification et une professionnalisation, tandis que l’épargne solidaire y prend une place croissante.

Kisskissbankbank, Ulule, HelloAsso, Lendosphere, Wiseed, Lumo, Miimosa, Zeste, Oasis… Le financement participatif et ses plateformes sont devenus banals. D’ailleurs, qui n’a jamais donné, même quelques euros, pour aider à financer le projet d’une amie chère ou d’un cousin éloigné ? Pour le lancement d’un jeu de société, la réalisation d’un film à petit budget, le financement d’une toiture photovoltaïque, d’un voyage au bout du monde, d’une exploitation agricole, ou encore d’un média indépendant ?

Il existe aujourd’hui plus de 150 plateformes actives en France. Et, contrairement à une idée reçue, le financement participatif ne se limite pas au don (avec ou sans contrepartie) : le prêt et l’entrée au capital d’une entreprise en font aussi partie, avec intérêts et dividendes ou sans. Soit toute une panoplie de moyens pour financer un projet (qu’il soit mené par un particulier, une association, une collectivité ou une entreprise) et l’économie dans son ensemble.

« Le principe du financement participatif, c’est de faire appel à la foule [“crowd” en anglais] pour financer un projet identifié par le contributeur sur une plateforme. Peu importe la forme de financement, ce qui compte c’est que ce soit l’épargnant qui ait choisi le projet via une plateforme », précise Florence de Maupeou, coordinatrice de l’association Financement participatif France (FPF), qui entend promouvoir la finance participative et défendre les intérêts de ceux qui s’engagent dans cette voie.

« Cela diversifie les sources de financements » 

La finance est ainsi, à son tour, « ubérisée » : plus besoin d’intermédiaire (banque, conseillers financiers, fonds de placement…) ni de dossiers à rallonge, il suffit de faire une demande en ligne, et d’attirer des donateurs ou épargnants. « Grâce aux plateformes web, c’est un geste qui est simple et qui prend deux minutes », explique Ivan Chaleil, directeur commercial de La Nef, qui possède sa propre plateforme de crowdfunding, nommée Zeste. En deux, trois clics, n’importe qui peut ainsi devenir « financeur » (on dit plutôt « contributeur »).

En conséquence, les montants échangés ont suivi une croissance folle. Alors que seulement 8 millions d’euros avaient été collectés en 2011, ils étaient 336 millions en 2017 (selon le baromètre publié par FPF). « L’essor de ces échanges a fait beaucoup parler de lui entre 2010 et 2015, avec des taux de croissance à plus de 100 % l’an. Aujourd’hui, la croissance n’est plus que de 20 % environ, on atteint une certaine maturité du secteur », estime Florence de Maupeou. Mais le don ne représente que 83 millions d’euros de ce montant, contre 58 millions pour l’entrée au capital et 194 pour le prêt. Surtout, tout cela n’est qu’une goutte d’eau par rapport aux centaines de milliards investis de manière classique (prêts bancaires, investissements publics, dons aux ONG, etc.)

Pourquoi cela marche-t-il ? Les projets qui se financent aujourd’hui via le crowdfunding sont souvent ceux qui ne pouvaient pas faire appel à des acteurs plus traditionnels. « Un entrepreneur peut s’adresser à ses futurs clients là où une banque ne lui aurait pas fait confiance », donne comme exemple Florence de Maupeou. Ou bien une association dont le projet ne vise pas la rentabilité, et ne peut supporter un emprunt bancaire. « Cela diversifie les sources de financement : pour les entreprises, être moins dépendantes d’une seule banque ; pour les associations, des subventions », complète Florence de Maupeou.

« Les collectivités ont de plus en plus de mal à maintenir leurs budgets » 

Le financement participatif est effectivement arrivé à un moment où les collectivités locales se désengageaient fortement du financement de la vie associative, culturelle ou sportive, et même des petites entreprises. « Le déficit de financement dans les zones rurales est criant. Les collectivités ont de plus en plus de mal à maintenir leurs budgets, tandis que malheureusement le monde de la finance reste extrêmement parisien, constate Christophe Brochot. L’argent coule à flots dans certains projets, il est parfois perdu de manière dramatique, et ceux qui ont des projets de moindre ambition rament pour en trouver. »

Son frère Emmanuel et lui ont lancé en 2017 la plateforme Cocoricauses, dédiée au financement de projets ruraux. « Donner les moyens à des projets de survivre, même si c’est avec 3.000 ou 4.000 euros, c’est une résistance tellement importante… » Les projets financés sur Cocoricauses vont d’un plan d’urgence de sauvetage d’une église à un festival artistique en Auvergne, en passant par des joëlettes, ou une école de mécanique pour réinsérer des jeunes. Ailleurs, ce sont parfois les mairies elles-mêmes qui sollicitent la population, comme à Langouët, qui a eu recours à ce mode de financement dans un contexte de baisse des dotations de l’État et de frilosité bancaire.

Florian Breton a fondé en 2014 Miimosa. Il s’agit de la première plateforme uniquement dédiée à l’agriculture et l’alimentation. « J’ai constaté une fragilisation grandissante des filières, et la nécessité d’offrir des relais de financements aux agriculteurs qui rencontrent des difficultés à se faire financer, notamment ceux qui n’ont pas de garanties à présenter aux banques, ne sont pas accompagnés par la PAC, et souhaitent communiquer sur leur production, fidéliser une communauté. »

Miimosa héberge des projets quelle que soit leur orientation et leur philosophie (leur charte prône l’« impartialité et [la] neutralité », afin « qu’aucun élément de nature discriminatoire ne vienne entraver l’appréciation » des projets). Mais se prépare à lancer Miimosa transition, un programme de financement à destination des grandes exploitations françaises : « L’objectif sera de financer les transitions vers les énergies renouvelables, l’agroécologie, la réduction de l’empreinte carbone, l’agriculture de précision, etc., avec des montants plus importants », explique Florian Breton.

« Il est très difficile pour les lieux de vie collectifs d’accéder à l’emprunt bancaire » 

Parmi les raisons qui amènent des porteurs de projets à tenter le crowdfunding se trouve également la question de la non-rentabilité de certains d’entre eux. « Pour certains projets, le prêt bancaire n’est pas la bonne réponse : parce qu’ils n’ont pas prévu une rentabilité économique, ou n’ont pas les moyens de rembourser chaque année », explique Ivan Chaleil, de La Nef. D’autre part, ajoute-t-il, « le crowdfunding permet de tester l’engouement pour un projet, d’avoir les premiers fonds, de collecter du capital avant de se lancer ».

Et de pallier les insuffisances du système bancaire. « Il est très difficile pour les lieux de vie collectifs d’accéder à l’emprunt bancaire : les banques financent mal car elles ne comprennent pas, n’ont pas la compétence pour apprécier si les projets d’habitats collectifs sont tenables ou pas », explique Mathieu Labonne, directeur de Colibris. L’association vient de lancer la coopérative Oasis, une Scic (société coopérative d’intérêt collectif) destinée à récolter de l’argent (à travers l’achat d’actions) afin de le prêter (à taux zéro) à des projets d’« oasis », des lieux de vie « écologiques et solidaires ». Six projets sont actuellement en recherche de financement, pour un montant total d’un million d’euros. « Lorsque les projets sont viables, nous signons avec eux une convention d’accompagnement sur la longue durée, et ils nous rémunèrent pour ce travail », poursuit le directeur.

Cela dit, tous les projets ne réussissent pas. Si nos interlocuteurs mettent en avant des taux de réussite assez élevés (au-delà de 70 %), le taux moyen est sans doute moins flatteur (mais les chiffres disponibles sont contradictoires).

Depuis leurs débuts, les plateformes de crowdfunding se sont largement diversifiées et spécialisées par secteurs. Outre l’agriculture, le monde du vin a ses plateformes (Fundovino et Winefunding), mais aussi le sport, la culture… ou même les énergies renouvelables et l’immobilier. Y aurait-il un marché du crowdfunding ? « Oui, complètement, répond Florence de Maupeou. Les nouveaux acteurs essaient de trouver leur niche, et d’apporter une expertise, un accompagnement au public qu’ils connaissent et comprennent. »

« Le crowdfunding permet de répondre à des besoins de trésorerie rapides » 

L’immobilier est ainsi devenu le premier secteur, avec 110 millions d’euros récoltés par crowdfunding en 2017. Mais cette fois, il s’agit uniquement de prêt, et les épargnants récupèrent leur mise augmentée d’intérêts substantiels une fois les logements vendus (de 7 à 12 %, en moyenne, selon Boursorama). « On s’est aperçu que cette forme de financement marchait bien et répondait à une attente des épargnants. Donc, pourquoi ne pas faire du prêt ? Beaucoup d’entreprises, mêmes solides financièrement, voient leurs projets refusés par les banques car elles manquent de garantie. Le crowdfunding, c’est sans caution ni garantie, ça permet de répondre à des besoins de trésorerie rapides », explique Florence de Maupeou. Des plateformes généralistes comme Wiseed ou Lendosphère fonctionnent comme de l’investissement classique.

Idem pour les projets d’énergies renouvelables. « C’est un marché rentable, très stable et robuste, grâce aux tarifs protégés et à EDF comme client. Toutes les banques se battent pour financer des projets de renouvelables », assure Marc Mossalgue, d’Énergie partagée. Le financement participatif serait-il donc happé par la logique capitaliste, qui s’intéresse uniquement au profit ?

L’association Énergie partagée tout comme la coopérative Oasis ne pratiquent pas exactement le crowdfunding, mais l’épargne solidaire : les épargnants achètent des actions qui rapportent très peu, mais peuvent récupérer leur mise au bout d’un certain temps. « Il nous paraissait plus pertinent de canaliser nos efforts sur l’acquisition d’un capital de départ, stable et responsable, qui permette aux porteurs de projets d’aller voir les banques par la suite. » Un fonctionnement proche également de celui de Terre de liens, qui utilise l’épargne de ses actionnaires pour acheter des terres et les mettre à disposition (location) d’agriculteurs.

Comment s’assurer que ces processus demeurent éthiques, et ne se transforment pas en une chasse au meilleur placement financier, ou une incitation à tous devenir capitalistes ? « Les plateformes membres de l’association Financement participatif France s’engagent sur une charte de déontologie (transparence, indicateurs de performance et taux de défaut), de bonnes pratiques », explique Florence de Maupeou. Des plateformes les plus engagées fonctionnent aussi avec leurs propres chartes et engagements (c’est le cas notamment pour Énergie partagée, Terre de Liens, Zeste ou Colibris avec la coopérative Oasis), qui garantissent les critères de sélection des projets.

Forcer le secteur bancaire traditionnel à réorienter massivement ses investissements

« Le monde de la finance est extrêmement complexe, avec des schémas et systèmes de fonctionnement relativement rigides, pas très créatifs, très déshumanisés. Nous sommes tout l’inverse : nous voulons apporter une expertise, des réseaux, le tout au service des projets ruraux et collectifs (qui profitent d’une manière ou d’une autre à la collectivité) », dit Christophe Brochot, de Cocoricauses.

Florian Breton insiste lui sur « la transparence et la professionnalisation, deux maîtres-mots de l’essor de cette finance » qui va « dans le sens de l’histoire et sera complémentaire au secteur bancaire traditionnel », parie-t-il. Oui, mais « si les banques faisaient leur travail, on n’aurait pas besoin de ça, dit Mathieu Labonne, le directeur de Colibris. Or, elles ne veulent pas prendre de risque, et les projets collectifs sont risqués ».

« La BNP finance autant l’agriculture bio que La Nef, en valeur absolue. Mais c’est 30 millions sur leurs 50 milliards, tandis que nous, c’est exclusif », rappelle de son côté Ivan Chaleil. L’enjeu pourrait donc consister à forcer le secteur bancaire traditionnel à réorienter massivement ses investissements. « Certaines banques cherchent à y aller, mais ne savent pas comment : elles ont besoin d’intégrer les compétences que nous avons acquises depuis des années », estime Mathieu Labonne.

L’épargne totale placée en assurances vie atteindrait 2.000 milliards d’euros, en France, selon Florian Breton. « Bien au-delà des réseaux militants, les gens se demandent à quoi sert leur argent : le livret A ne rapporte quasiment plus rien, quel est l’intérêt de le laisser là ? Et s’il y a une crise, qu’est-ce qui se passe ? » demande Mathieu Labonne. Crowdfunding et épargne citoyenne sont des réponses individuelles à ces questions. Dont, le pendant collectif pourrait être les campagnes de désinvestissement et la mise à l’index des grandes banques.






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Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos : capture des sites internet

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