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Énergie

Guerre au Moyen-Orient : les énergies renouvelables au cœur du conflit

Des casques bleus de l’Unifil en patrouille devant une station service à Qlayaa, un village du sud-Liban, le 11 mars 2026.

Alors que la fermeture du détroit d’Ormuz révèle la dépendance mondiale au pétrole, un nombre croissant de voix réclame l’essor des énergies renouvelables. Si les pays du Golfe mènent l’effort, celui-ci reste motivé par la sécurité et le commerce.

Beyrouth (Liban), correspondance

Des panneaux solaires gisent carbonisés au milieu des décombres, tordus par les flammes et le souffle de l’explosion. À Rayak, dans la vallée de la Bekaa, une frappe israélienne a réduit à néant un immeuble résidentiel début mars. Victime collatérale : les panneaux photovoltaïques installés par les habitants pour assurer leur approvisionnement en électricité, alors que l’Électricité du Liban, la compagnie nationale, ne fournit que quatre heures par jour.

Depuis 2019, la crise économique au pays du cèdre a rendu les Libanais dépendants aux générateurs privés — très polluants et chers —, fonctionnant au mazout. Alors, pour faire des économies, des centaines de milliers de particuliers, entreprises et municipalités ont investi dans le solaire — jusqu’à 500 millions de dollars (428 millions d’euros) pour le secteur privé. À la mi-2023, le Liban atteignait une capacité installée de 1 005 mégawatts (MW), soit 30 % de la production totale d’électricité du pays.

Mais le fracas des bombes est venu oblitérer cette dynamique. « Dans le Sud-Liban notamment, Israël a visé des infrastructures renouvelables, entraînant un coût matériel considérable et direct pour les ménages. Cela fait partie de sa stratégie de rendre ce territoire inhabitable », estime Haley Schuler-McCoin, économiste politique et analyste au Tahrir Institute for Middle East Policy (Timep).

Un camion-citerne venu dans un convoi humanitaire approvisionne une station-service dans un village chrétien du Sud-Liban, sous la supervision de l’armée libanaise, le 30 mars 2026. © Philippe Pernot / Reporterre

La guerre déclenchée depuis le 7 octobre 2023 entre Israël et le Hezbollah n’a pas seulement fait plus de 5 700 morts, 21 000 blessés et 1,2 million de déplacés côté libanais, elle a aussi détruit de nombreuses infrastructures civiles, dont 500 000 panneaux solaires. Ces destructions mèneraient à une nouvelle dépendance aux générateurs, et donc à une pollution accrue : un demi-million de tonnes de CO2 par année.

« Il faut aussi voir que la hausse des prix du pétrole va surproportionnellement affecter les ménages précaires qui ne disposent justement pas de panneaux solaires chez eux », ajoute la chercheuse.

Dépendance à l’or noir

C’est ainsi que les énergies renouvelables se sont, elles aussi, retrouvées au cœur du conflit entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Un cessez-le-feu de deux semaines a été annoncé, le 7 avril, entre les belligérants, avant d’être aussitôt ébranlé par de massives frappes israéliennes sur le Liban, menant à un véritable massacre. En réponse, l’Iran a refermé le détroit d’Ormuz qu’il venait d’ouvrir. Cet isthme, par lequel transite 20 % du pétrole consommé dans le monde, incarne à lui seul la dépendance globale à l’or noir — et la nécessité de s’en libérer via les énergies renouvelables.

C’est du moins ce qu’affirme un nombre croissant d’experts et chercheurs. « Ce conflit renforce la justification stratégique des énergies renouvelables décentralisées en tant que solutions essentielles pour la sécurité énergétique et la résilience en temps de guerre », estime Lucia Fuselli, experte en finances de l’énergie et du climat et à la tête de Climate Strategies Consulting, dont le siège social est basé entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

C’est plus particulièrement au Moyen-Orient que le conflit énergétique se fait ressentir, alors que les prix de l’essence ont presque doublé au Liban et que des dizaines de sites pétrochimiques ont été bombardés dans le Golfe au cours du dernier mois. « Dans la région, il y a deux types de pays : les exportateurs, comme le Golfe et l’Irak, et les importateurs, comme le Liban et la Syrie. Leur dépendance au pétrole varie en fonction de leur situation géographique par rapport au détroit d’Ormuz, notamment », explique l’experte. Plus les exportateurs dépendent de ce détroit, plus leurs difficultés sont grandes actuellement.

Une raffinerie de pétrole dans le nord-est syrien, le 11 avril 2025. © Philippe Pernot / Reporterre

La région présente ainsi « des niveaux de dépendance économique hétérogènes » vis-à-vis de l’or noir, dit-elle : Bahreïn et les Émirats arabes unis sont les pays les plus diversifiés, avec 15 à 18 % du PIB provenant des hydrocarbures, tandis que le Qatar, le Koweït et l’Irak affichent une dépendance de 40 à 65 %, et sont particulièrement affectés vu que leur pétrole transite presque entièrement par le détroit d’Ormuz.

L’Arabie saoudite et Oman se situent entre les deux, avec 25 à 28 %, et des routes d’exportation plus diversifiées. Le PIB de l’Iran dépend à hauteur de 20 à 25 % des hydrocarbures, quand le Liban, lui, importe 100 % de son pétrole.

Essor des énergies renouvelables dans le Golfe

L’offensive lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février a mis en lumière le risque de tout miser sur le pétrole — et donc la nécessité de diversifier son économie et ses sources d’énergie. « Cette dynamique était déjà lancée depuis une dizaine d’années, avec notamment un développement accéléré des énergies renouvelables dans les pays du Golfe, qui ont été les premiers à opérer cette transition avec une forte augmentation de la production d’énergie solaire », affirme Lucia Fuselli.

C’est ainsi qu’en Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane a lancé en 2016 le plan Saudi Vision 2030, qui vise un objectif de 50 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique du royaume et prévoit d’augmenter sa capacité installée en renouvelables de moins de 50 MW en 2021 à environ 58 000 MW d’ici 2030.

Aux Émirats arabes unis, le parc solaire Mohammed ben Rachid Al Maktoum (MBR), qui figure parmi les plus grandes installations au monde, devrait atteindre une capacité installée de 5 GW d’ici 2030, soit l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires larges fournissant 2 à 4 millions de foyers.

Le Liban importe 100 % de son pétrole. Ici, une raffinerie dans le nord-est syrien, le 11 avril 2025. © Philippe Pernot / Reporterre

Tous les pays du Golfe ont imité le mouvement, avec des objectifs de 25 % en moyenne — contre 1,69 % d’énergie renouvelable dans leur mix énergétique en 2022. Mais d’autres pays du Moyen-Orient, grippés par des guerres et des crises, n’ont pas cette capacité. « C’est une histoire à deux vitesses pour cette région. La situation d’après-guerre en Irak et en Syrie a donné lieu à des économies et à des structures de gouvernance fragiles, limitant ainsi leur capacité à mettre en place des cadres politiques propices au déploiement des énergies renouvelables », explique Lucia Fuselli.

Malgré tout, ces pays tentent, tant bien que mal : en témoignent les 30 % d’électricité solaire au Liban ou le tout nouveau parc solaire installé près de Homs, en Syrie.

Transition juste ou greenwashing ?

Pour autant, ce développement des renouvelables n’est pas forcément incité par l’amour de l’environnement. « Ces transitions énergétiques sont motivées par une logique de marché et de sécurité énergétique, plus que par la justice climatique », relativise ainsi Haley Schuler-McCoin, de Timep. En Égypte et dans le Golfe, elles permettraient ainsi aux gouvernements d’exporter davantage de gaz naturel et de pétrole, en satisfaisant les besoins nationaux avec les renouvelables.

Ce que confirme le Dr. Hanen Keskes, responsable des affaires politiques et des campagnes chez Greenpeace Moyen-Orient et Afrique du Nord (Mena). « Les énergies renouvelables se développent parallèlement à la production de combustibles fossiles, sans la remplacer », affirme-t-elle. En temps de guerre, « les gouvernements présentent de plus en plus les énergies solaire et éolienne comme des leviers de souveraineté et de stabilité, une idée selon laquelle “on ne peut ni sanctionner ni bombarder le soleil” ».

Qui plus est, les technologies renouvelables, notamment les énergies solaire, éolienne et les batteries, dépendent de minéraux essentiels tels que le lithium, le cobalt et le cuivre. Les pays du Golfe annoncent un rush minier, avec une flopée d’investissements dans ce secteur extrêmement polluant. « Ces chaînes d’approvisionnement peuvent entraîner de réels coûts environnementaux et sociaux, souvent dans d’autres régions du Sud », critique l’activiste.

Pour elle, développer les énergies renouvelables n’est pas suffisant. « La question n’est pas tant de savoir si nous devons opérer cette transition, mais plutôt comment nous devons la mener à bien, de manière juste, circulaire et sans reproduire de nouvelles formes d’extractivisme », affirme-t-elle. Car, au final, alors que la région Mena se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, chaque tonne de CO2 émise la plonge davantage dans un cycle vicieux de vagues de chaleur, de sécheresses et de désertification de plus en plus intense.

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