« Il nous faut des actes » : les agriculteurs aux portes de Paris
Une cinquantaine de tracteurs ont bloqué l'autoroute A15, au nord de Paris, le 29 janvier 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Une cinquantaine de tracteurs ont bloqué l'autoroute A15, au nord de Paris, le 29 janvier 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
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Mécontents des annonces du Premier ministre pour calmer leur colère, les agriculteurs ont fait le déplacement jusqu’aux portes de Paris. Ils comptent rester « le temps qu’il faudra ».
Argenteuil (Val-d’Oise), reportage
Une cinquantaine de tracteurs sont alignés au cordeau sur l’autoroute A15, au nord de Paris. Ils sont tellement bien garés que, de loin, on pourrait les prendre pour des jouets qu’un géant aurait méticuleusement déposés ici, entre Argenteuil et Épinay, à seulement une vingtaine de kilomètres de la capitale. Chaque véhicule est surmonté d’un petit drapeau français et de celui d’un syndicat, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ou les Jeunes agriculteurs. La plupart des engins sont propres comme un sou neuf. « On vient de tous les passer à l’éléphant bleu », plaisante l’un des propriétaires.
Nous sommes sur l’un des huit points de blocage organisés le 29 janvier dans toute l’Île-de-France par les agriculteurs en colère, qui n’ont pas été convaincus par les annonces faites par le Premier ministre Gabriel Attal, le 26 janvier. « Nous avons eu des paroles, à présent il nous faut des actes. Cela fait des années qu’on pressurise le milieu agricole », explique Grégoire Bouilliant, agriculteur à Frémécourt (Val-d’Oise) et administrateur de la FDSEA d’Île-de-France. Pour se faire entendre, il compte camper ici « le temps qu’il faudra ».
Tant qu’à s’installer, autant le faire confortablement. En quelques minutes, six barnums blancs sont déchargés des tracteurs et dépliés. En dessous, des tables et des bancs sont installés, ainsi qu’une tireuse à bière. « Vous inquiétez pas, il y en aura pour tout le monde », rigole un agriculteur. À côté, des braises rougeoient dans un grand tonneau rouillé coupé en deux. De quoi préparer le barbecue pour tous les manifestants. « On ne va pas se laisser mourir de faim », rigole un autre.
Ne pas « finir pendu »
On rigole, on se tape dans le dos, on met le feu à de vieux sapins de Noël pour réchauffer l’atmosphère. L’ambiance est bon enfant, on se croirait presque dans une fête de village. Au milieu de tout cela, les forces de police déambulent paisiblement, sans casque, ni bouclier, ni LBD. Ils s’occupent de faire la circulation pour que tous les tracteurs soient correctement garés, afin de laisser une voie de libre pour le passage des secours.
Un comportement pacifique qui contraste avec leur attitude belliqueuse durant la plupart des manifestations des dernières années : du mouvement contre la réforme des retraites, aux Gilets jaunes, en passant par les contestations écologiques. Un deux poids, deux mesures dont Reporterre vous a déjà parlé et qui ne semble choquer personne dans l’assemblée. « Avec nos tracteurs, peut-être qu’on impressionne », justifie un agriculteur. « Tout est déclaré et officiel. Ces manifestations se font en concertation avec les forces de l’ordre. Si on nous dit de partir, on partira. On ne veut pas tout casser, mais exprimer notre mécontentement », explique Grégoire Bouilliant.
Que dire de certains agriculteurs qui se sont attaqués à des bâtiments publics, pulvérisant du lisier sur les préfectures, mettant le feu à la Mutualité sociale agricole (MSA) de Narbonne ou faisant exploser le bâtiment de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Carcassonne ? Sourires gênés. « Moi, je pense qu’on ne peut pas tout casser ou jeter du lisier, à la fin c’est avec nos impôts qu’il faudra payer les réparations. Il faut rester raisonnable », explique Jean-Philippe Lecoq, venu d’Avernes.
C’est la première fois que ce céréalier non syndiqué participe à une manifestation. Son tracteur est garé en première ligne. Un véhicule qui coûte une fortune : 150 000 euros hors taxes. « Le prix d’une petite maison », précise Jean-Philippe Lecoq. S’il a fait le déplacement aujourd’hui, c’est parce qu’il aimerait que les choses changent pour ne pas « finir pendu » comme certains de ses collègues.
S’il n’avait qu’une seule revendication, ça serait d’obtenir un tarif fixe pour ses céréales. « Que ce ne soit plus Chicago [aux États-Unis] qui décide du prix du blé », espère-t-il. Il incrimine également les marges de la grande distribution : « Prenons par exemple le prix des pâtes, il n’a pas diminué alors que celui du blé a chuté. Quelqu’un se prend une marge dans cette histoire et ce n’est pas nous. »
Pour son collègue Grégoire Bouilliant, la première chose serait de changer la transposition des directives européennes dans le droit français qui vont toutes « au-delà des réglementations européennes », selon lui. « On nous supprime des outils, comme les produits phytosanitaires, mais en réalité, on se dédouane d’un droit à polluer ailleurs. Cela permet aux politiques et à certains écolos de se donner bonne conscience. »
« On a du mal à avoir des perspectives pour nos enfants »
Les agriculteurs présents sur le blocage viennent tous du Vexin. Parmi eux, quasiment que des hommes. « Les femmes vont arriver plus tard », promet Céline Helliesen, agricultrice céréalière à Santeuil. Elle aussi participe à sa toute première manifestation. « Je viens parce qu’on est en train de crever, dit-elle avec émotion. Pouvez-vous me dire qui se lève le matin pour aller travailler gratuitement ? On demande simplement à pouvoir vivre de notre travail dignement. »
À ses côtés, Benjamin Duval, qui va fêter ses 18 ans dans trois jours. Il est venu avec son père, agriculteur à Avernes, dont il aimerait reprendre l’exploitation. Même si « ce n’est pas avec l’agriculture qu’on vit », précise le jeune homme. Pour se dégager un salaire décent, sa famille fait de la transformation : de l’huile, de la farine et aussi plus insolite, la fabrication et la location de toilettes sèches. Avec son père, ils en ont installé deux sur le site du blocage. À l’intérieur, la traditionnelle sciure de bois a été remplacée par du son de blé.
« On est meuniers, alors on avait à disposition du son de blé. On voulait aussi un peu se moquer des bobos qui font des toilettes sèches avec de la sciure qui vient parfois de loin, car il n’y a pas beaucoup de scieries dans le coin », explique Stéphane Duval, le père de Benjamin. Mais son visage redevient grave en évoquant l’avenir de son fils. « On a du mal à avoir des perspectives pour nos enfants. On a mis du temps à accepter qu’il reprenne la ferme. Il sera la septième génération, mais tout peut s’arrêter très vite. »
« Il faut qu’on reste entre agriculteurs »
La nuit tombe sur le blocage. Une rampe d’éclairage avec de puissants spots est installée pour apporter de la lumière. Le son des conversations est sans cesse recouvert par le concert assourdissant des klaxons des automobilistes et camionneurs qui manifestent leur soutien sur l’autre voie de circulation restée libre.
Mais les éventuelles marques de sympathie devront rester de l’autre côté des barrières. La consigne est claire. « Si jamais des gens arrivent, traversent la route et qu’il y a un accident, je ne veux pas être tenu pour responsable », explique Damien Radet, l’un des organisateurs du blocage. De fait, les forces de sécurité empêchent toute personne hormis les journalistes de mettre un pied sur le blocage. Une consigne réitérée lors du point d’organisation en début de soirée. « Si vous voyez quelqu’un que vous ne connaissez pas, allez lui demander ce qu’il fait là. C’est un mouvement des agriculteurs et il faut qu’on reste entre agriculteurs. On n’accueille personne d’autre », scande au mégaphone l’un des organisateurs.
Entre les rangées de tracteurs, on croise tout de même deux militants des Soulèvements de la Terre, l’air un peu perdus. Ils sont venus ici après un appel à soutenir le mouvement relayé sur les réseaux sociaux. « Nous voulons dialoguer face à l’opposition absurde entre agriculteurs et écologistes mise en scène par les médias », explique l’un des activistes.
Ils ont cherché à retrouver des membres de la Confédération paysanne sur le blocage. En vain. Étaient-ils invités ? « La Confédération paysanne était sur d’autres sites, assure Damien Radet. On ne se tape pas dessus. Moi je suis en contact avec eux. Sur le fond, on veut la même chose : on se bat pour que notre métier soit rentable. Mais on a différentes manières de le dire. » Un constat partagé, mais des solutions qui divergent.