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ReportageAgriculture

« Il faut nous entraider » : agricultrices, elles ont créé un collectif

Élodie est membre des Filles de la plaine, un collectif d'agricultrices dans le département des Vosges

Dans les Vosges, sept femmes ont lancé un collectif d’agricultrices, Les Filles de la plaine. Découvrez le reportage, en photos, de Reporterre.

Frebécourt (Vosges), reportage

Les Filles de la plaine, c’est l’histoire de sept femmes. Ce collectif est né d’une envie : celle d’apprendre, de s’entraider, et de faire leur nid dans un monde orchestré par le patriarcat. Néopaysannes, tout juste installées ou sur le point de sauter le pas, toutes rêvaient de plonger leurs mains dans la terre. Seulement, la vie d’agricultrice n’est pas une vie facile.

Reporterre a rencontré deux d’entre elles. À commencer par Élodie Fond. Directrice-adjointe de la Maison des jeunes et de la culture (MJC), d’Épinal, elle était en quête d’espoir. Travailler avec l’humain dans un système à bout de souffle, où les inégalités s’étoffent chaque jour, était devenu trop pesant. Alors, en 2022, elle s’est jetée à l’eau. Dix-huit ans après l’avoir quitté, elle était de retour dans son village natal des Vosges, Frebécourt.

Reportage en photos.

© Gabriel Loisy / Reporterre

En septembre, l’ingénieur agronome Jean-Claude Mourain l’aide à analyser la terre qu’elle projette de cultiver. Un hectare de prairie appartenant à son père, installé en agriculture conventionnelle dans le patelin depuis 1984. « S’installer, ça remue. Une véritable thérapie à ciel ouvert, assure-t-elle aujourd’hui à Reporterre. En un claquement de doigt, j’ai pris l’habit de cheffe d’entreprise. Il a fallu prendre plein de décisions, affronter le vertige. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

Un mois plus tard, commence l’installation des bâches. Bientôt, Élodie y cultivera des plantes aromatiques et médicinales. Rolland, son père, est là. Il observe sa fille mettre le doigt dans l’engrenage : « Il a vécu des années difficiles, témoigne-t-elle. Les contraintes administratives le pressurisaient. À l’âge de choisir mon orientation, il m’a dit de ne pas devenir agricultrice. Heureusement, on n’écoute pas toujours nos parents. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

Au printemps 2023, Rolland l’aide à creuser les trous pour accueillir les futurs figuiers. Enfants, Élodie et ses sœurs n’ont pas appris à conduire un tracteur. « Mon père a transmis beaucoup de connaissances à notre frère, pas à nous. » Désormais, elle tente de combler les lacunes, avec la crainte de ne pas assurer : « J’aimerais paraître forte d’entrée, mais ce n’est pas possible. Il faut l’accepter. Alors, mon père et ses associés me montrent comment faire, sans pour autant se foutre de moi. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

Adeline et Élodie se sont rencontrées en 2022, sur un groupe Facebook. Ensemble, elles décident d’organiser un pique-nique avec les néopaysans du coin. « Ce n’était pas un rendez-vous en non-mixité… sauf que le jour J, nous n’étions que des nanas », sourit l’arboricultrice. Chacune confesse ses peines du quotidien, son sentiment d’être observées, de ne pas avoir les codes et leur besoin d’entraide. Une flopée d’idées émerge : organiser un ciné-débat, tenir un stand commun au marché de Noël de Vittel, échanger leurs savoirs acquis dans leurs vies antérieures. Et ainsi, naît le collectif informel baptisé Les Filles de la plaine.

© Gabriel Loisy / Reporterre

Presque tous les outils agricoles sont conçus par des hommes, pour des hommes. « Leur façon de procéder, assez bourrine, n’est pas tenable pour nous, témoigne Élodie. Alors il nous faut nous entraider, trouver d’autres techniques plus adaptées. » Pour Adeline, ancienne technicienne vidéo, l’agriculture ne fait pas exception : « Les mêmes logiques existent dans le spectacle, avec des caméras hyper lourdes. Même chose dans la police, et tous les autres secteurs à dominante masculine. Tant qu’il n’y aura pas de parité, les fabricants n’auront aucun intérêt à concevoir des machines adaptées à nous. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

En mai 2023, Élodie commence la plantation des figuiers. Adeline, elle, n’est jamais bien loin : « L’éducation, comme les expériences professionnelles, poussent les femmes à s’entraider, avec bienveillance. Là où les hommes entretiennent eux une culture de la performance. Beaucoup refusent de parler de leurs échecs, d’accepter les mains tendues. Quitte parfois à se mettre de véritables barrières. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

Un temps intermittente du spectacle dans le nord de la France, Adeline marche à présent dans les pas de sa grand-mère, Jeanne. Celle-ci lui a transmis un verger de 5 hectares, où la quarantenaire cultive des fruits secs. « Ma mère est pharmacienne, et mon père médecin à l’hôpital public. Pour moi, enfant, la ferme rimait avec vacances. J’allais juste chercher les œufs au poulailler. » Ce n’est qu’à la trentaine qu’elle s’interroge sur son mode de vie urbain : « Je voyais ma mamie passer son temps au jardin pour se nourrir… et moi, mon temps au boulot pour gagner de l’argent et aller m’acheter à manger au supermarché. C’était absurde ! J’avais besoin de retrouver mon autonomie. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

En juin 2023, Adeline anime la projection du film Croquantes, réalisé par Isabelle Mandin et Tesslye Lopez. L’itinéraire d’une poignée d’agricultrices agacées par le manque de reconnaissance de leurs collègues masculins. « Juridiquement, des portes se sont ouvertes pour permettre aux femmes d’acquérir des statuts auxquels elles n’avaient pas accès auparavant, comme celui de cheffe d’exploitation ou d’associée, se réjouit Adeline. Toutefois, ce n’est pas simple d’assumer dans le cercle familial que notre présence apporte une véritable valeur monétaire, à valoriser. Beaucoup de femmes restent salariées ou aides familiales par manque de confiance. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

En octobre 2023, voilà un an qu’Élodie a changé de vie. L’heure est venue des premières récoltes de plantes aromatiques. « Je suis un peu une extraterrestre aux yeux de certains agriculteurs du coin, sourit-elle. Ici, personne n’avait encore cultivé de tels produits. Tous bossent en conventionnel, même le bio se fait rare. » Aurone, romarin, sauge, thym… Onze plantes vivaces et robustes, adaptées au sol et au climat local, sont cultivées à La ferme de la cinquième saveur.

© Gabriel Loisy / Reporterre

Une fois la cueillette achevée et la récolte séchée, Élodie investit son atelier de fabrication. Les plantes aromatiques infusent et parfument son kéfir biologique. « Il s’agit d’une boisson naturellement pétillante, sans alcool et très peu sucrée : l’alternative parfaite aux sodas », promet la brasseuse. La recette s’appuie sur la symbiose de bactéries et de levures, formant des grains blancs, transparents. Ajoutez-y de l’eau, du sucre, des fruits secs et plantes aromatiques, laissez fermenter et le tour est joué : « Certains disent que ça vient du Mexique, d’autres du Japon ou du Caucase. Une chose est sûre, ça existe depuis la nuit des temps. »

© Gabriel Loisy / Reporterre

À la fin de l’automne, Élodie peut souffler. Stockée dans une grange prêtée par un voisin, la palette de bouteilles vient boucler la boucle. Le kéfir est fin prêt, et son challenge relevé haut la main. Le brasseuse peut désormais s’affairer à la plantation de haies, tout autour de son terrain.

© Gabriel Loisy / Reporterre

Aujourd’hui en France, les femmes ne représentent que 26 % des chefs d’exploitation. Elles forment pourtant 50 % des élèves dans les lycées agricoles. Ergonomie, éducation, accès à la formation, sexisme ordinaire et autocensure sont autant de barrières obstruant l’accès au métier d’agricultrice. Autant de barrières, aussi, que les collectifs de paysannes — de plus en plus nombreux — sont doucement en train d’abattre.

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