« Ils détruisent tout » : quand les éléphants épuisent les paysans au Gabon
La population d'éléphants augmente au Gabon, alors que l'espèce est en danger critique d'extinction partout ailleurs. - © Adrien Marotte / Reporterre
La population d'éléphants augmente au Gabon, alors que l'espèce est en danger critique d'extinction partout ailleurs. - © Adrien Marotte / Reporterre
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En danger d’extinction, l’éléphant de forêt bénéficie au Gabon d’une politique de conservation qui fait figure d’exemple. Mais il devient un fléau dans les villages et les champs, où il s’aventure en raison de la déforestation.
Kango (Gabon), reportage
Jean-Baptiste Migolet fend les fougères hautes de sa machette. À ses pieds, son petit chien, Soleil, zigzague dans les herbes mouillées. L’air est lourd, chargé de l’odeur des feuilles écrasées. « Les éléphants sont passés il y a trois jours », souffle-t-il. Il s’arrête. Devant lui s’étendent les ruines de sa plantation : « Regardez le taro, les bananes, les manguiers sauvages… Ils ont tout cassé. »
À 67 ans, Jean-Baptiste est dépassé. « C’est avec ça que je vis, que j’envoie mes enfants à l’école à Libreville. Et maintenant, ils me détruisent tout. Alors, qu’est-ce que je vais faire ? Si je ne peux plus manger ce que je produis, je suis obligé de trouver ma nourriture ailleurs. » Depuis que ses cultures ont été ravagées, il dit acheter du riz venu d’Asie et d’autres produits importés.
Dans cette partie de la province de l’Estuaire, dans le nord-ouest du pays, les incursions d’éléphants se multiplient. Tous les villageois sont concernés. L’espèce, classée « en danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature, disparaît peu à peu de la surface du globe, mais, aidée par une politique de conservation ambitieuse, sa population augmente au Gabon.
L’éléphant est l’un des principaux symboles du pays, un animal totem dans plusieurs tribus, un produit d’appel pour attirer la clientèle touristique internationale et un atout majeur pour obtenir des financements internationaux. Environ 95 000 éléphants des forêts vivent au Gabon, soit plus de la moitié de la population mondiale.
« L’éléphant ne se sent plus en sécurité dans la forêt et se rapproche des villages »
Pour de nombreuses communautés rurales, les ravages causés par les éléphants dans les champs sont perçus comme le signe d’une population en forte croissance. Mais pour Steeve Ngama, chercheur à l’Institut de recherche agronomique et forestière du Gabon et spécialiste de la gestion durable de la faune sauvage, c’est d’abord la dégradation de leur habitat naturel qui pousse les pachydermes à s’approcher des zones habitées.
Le Gabon, petit pays d’Afrique centrale peuplé d’un peu plus de deux millions d’habitants, est recouvert à près de 90 % par la forêt. Autrefois épargnées par l’activité humaine, ces zones boisées offraient aux éléphants un refuge écologique. Mais aujourd’hui, elles sont progressivement grignotées par l’exploitation forestière et le braconnage. « L’éléphant ne s’y sent plus en sécurité et se rapproche des villages », constate le chercheur.
Une trentaine de morts à cause des éléphants au Gabon
Pas de surpopulation, insiste-t-il, mais un déplacement forcé, aggravé par le manque de moyens humains et matériels pour gérer les grands parcs. « Certains parcs nationaux sont presque vides de surveillance, faute de moyens. Dans le nord-est du pays, à Minkébé, le braconnage transfrontalier a décimé plusieurs milliers d’éléphants en quelques années », rappelle-t-il.
« On nous dit de protéger les bêtes. Moi, je vous dis qu’il faut protéger d’abord les Hommes »
Jean-Baptiste a acquis sa maison en 1985, sans voir l’ombre d’un éléphant pendant des décennies. Il assure que tout a changé depuis environ deux ans. « Ils viennent jusque dans les maisons. Là où on va puiser l’eau, ils saccagent tout. On va vivre comment ? soupire-t-il. Quand ils arrivent, on tremble. » Entre 2021 et 2023, une trentaine de morts ont été enregistrées au Gabon à cause des éléphants, selon les autorités.
« Il y a quelques jours, ma femme était partie se laver à la rivière. À 16 heures, l’éléphant l’a trouvée là. Elle a crié, je suis sorti en catastrophe. Mais qu’est-ce que je peux faire ? s’interroge Jean-Baptiste. On nous dit de protéger les bêtes. Moi, je vous dis qu’il faut protéger d’abord les Hommes. C’est mon cri d’alarme. »
À quelques kilomètres, Justin Koumbi, 64 ans, a connu le même cauchemar : « C’était infernal. On passait la nuit aux champs avec les fûts, les tam-tams. On allumait des feux partout. Et malgré tout, ils arrivaient en famille. Ils avalaient tout : igname, banane, ananas… Il ne restait rien. » Mais sa vie a changé lorsqu’il a reçu une barrière électrique. Il ouvre la clôture alimentée par un petit panneau solaire, prend la tension du courant avec son multimètre et montre fièrement les 2 000 pieds de bananiers replantés. « Depuis que la barrière est là, on dort tranquille. Les éléphants ne viennent plus et on peut de nouveau vivre de notre terre sans crainte. »
Les clôtures électriques efficaces à plus de 95 %
Depuis 2022, ces barrières électriques sont la réponse apportée par le gouvernement gabonais pour venir en aide aux populations locales. L’État a noué un partenariat avec l’ONG Space for Giants. « Nous avons reçu plus de 3 000 demandes officielles », déclare Éric Chehoski, directeur national de l’ONG. Pour l’heure, environ 1 200 clôtures électriques ont été installées, assurant une infime partie des besoins.
Chacune coûte 4 000 dollars (3 536 euros) — pour le matériel, l’importation, la réception, l’installation, la formation — financés par l’État gabonais et des bailleurs. Les bénéficiaires, comme Justin, doivent assurer un entretien régulier. « L’ennemi d’une barrière électrique, c’est les herbes, dit-il. Si on ne coupe pas, le courant baisse et l’éléphant peut forcer le passage. »
« La barrière électrique n’est pas la solution miracle, mais plutôt un moyen d’atténuer le problème, souligne Éric Chehoski. L’agriculture est la principale activité dans les zones rurales. Elle est souvent pratiquée par des personnes âgées et il y a de plus en plus de monde qui quitte les villages à cause des éléphants. Donc il fallait proposer une technologie assez simple d’utilisation et qui puisse répondre aux besoins immédiats de la population. » Il assure que, selon leur méthode de suivi, plus de 95 % des barrières sont efficaces contre les incursions des pachydermes.
Le « jardinier de la forêt »
« C’est une réponse immédiate, mais pas une stratégie de long terme », nuance Steeve Ngama. Depuis peu, des brigades spécialisées de lutte contre les conflits humain-faune ont aussi été installées. Elles sont chargées d’étudier les dégâts causés par les éléphants et la réponse à y apporter, qui peut aller jusqu’à autoriser une battue administrative si un éléphant représente un danger grave.
L’éléphant est avant tout un acteur écologique clé, qualifié de « jardinier de la forêt », souligne Steeve Ngama. En se déplaçant sur de longues distances — parfois jusqu’à 40 km par jour — il dissémine des graines, favorise la régénération des espèces végétales et maintient l’équilibre des écosystèmes. « La grande forêt gabonaise lui doit beaucoup », insiste-t-il. C’est pourquoi il faut davantage impliquer les forestiers dans sa conservation. « Cet animal n’est pas un danger en soi. Il est herbivore, il ne s’en prend pas à l’Homme s’il ne se sent pas menacé. Mais il faut comprendre ses comportements pour mieux réagir. »
Pour le chercheur, l’ignorance mutuelle est au cœur de la crise actuelle. Autrefois, les paysans connaissaient les saisons, les couloirs empruntés par les pachydermes, et savaient comment éviter les confrontations. Cette cohabitation traditionnelle a été rompue par l’urbanisation et l’exploitation forestière, qui ne laissent plus de zone de recul aux éléphants.
Il plaide ainsi pour une stratégie intégrée, qui combine éducation, écogardes équipés, planification territoriale et reconnaissance des savoirs anciens : comportement à adopter face aux éléphants, protection des récoltes lors de la fructification. « L’éléphant est intelligent, apprend vite, teste les failles. Et s’il n’a pas d’autre choix, il trouvera toujours un moyen de contourner la barrière », affirme-t-il. L’urgence, selon lui, est de restaurer une culture de la coexistence, de « mettre les gens en situation de comprendre l’animal », et de réinscrire l’éléphant dans l’imaginaire collectif comme un allié, et non comme une menace.