Avion, viande, vêtements : « Nos émotions sont des obstacles au changement »
Action d'Extinction Rebellion à Toulouse, le 5 novembre 2022. - © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Action d'Extinction Rebellion à Toulouse, le 5 novembre 2022. - © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Durée de lecture : 5 minutes
La transition dépend d’un changement de nos comportements, explique dans un rapport le Gieco, un nouveau collectif de chercheurs. Un facteur humain essentiel, selon le sociologue Stéphane La Branche.
Pourquoi, malgré quarante ans d’alertes scientifiques, nos comportements n’évoluent-ils pas vers plus de sobriété ? C’est la question à laquelle tentent de répondre les membres du Gieco, le Groupe international d’experts sur les changements de comportement, dans un premier rapport publié le 2 juillet.
Le point de départ de ce rapport réalisé par 45 scientifiques issus de 20 pays et 14 disciplines différentes : nous ne réussirons pas la transition sans modifier nos comportements individuels, collectifs et structurels. Pour y parvenir, les membres de ce collectif de chercheurs en sciences comportementales, cognitives et sociales créé en 2020 identifient les freins et leviers au changement.
L’humain étant « à la fois la source des risques et des solutions, la transition écologique est avant tout une transition humaine », explique Stéphane La Branche, sociologue du climat et coordinateur du Gieco.
Reporterre — Pourquoi ne changeons-nous pas nos comportements, alors que nous sommes conscients de foncer dans le mur ?
Stéphane La Branche — Pour les mêmes raisons qu’un fumeur continue de fumer. Il ne suffit pas de savoir pour changer. Nous ne sommes pas uniquement des êtres rationnels, nous sommes aussi influencés par nos émotions, nos valeurs, croyances, contraintes quotidiennes, normes sociales… Ces moteurs de changement ou de non-changement sont beaucoup plus puissants que les connaissances scientifiques.
Par exemple, si je ne fais pas de vélo, c’est peut-être pour une question de sécurité sur la route et que j’ai peur d’avoir un accident. Si je continue de manger de la viande, c’est parce que je crois que je serai en mauvaise santé ou que je n’ai pas le temps de revoir mon alimentation et d’apprendre des recettes végétariennes. Si je prends l’avion, c’est parce que j’estime avoir travaillé dur toute l’année et mérité des vacances loin de chez moi.
Ce n’est pas par rejet de l’environnement que des gens ne changent pas leurs comportements, c’est surtout en raison de petites choses de la vie quotidienne. Additionnées, elles constituent des contraintes et des obstacles au changement.
En quoi ce que propose le Gieco est-il nouveau ?
Pendant longtemps, nous avons cru que seules les sciences naturelles pourraient régler le dérèglement climatique. Les sciences comportementales ont été sous-estimées, voire ignorées dans les stratégies de transition. Les choses ont commencé à changer doucement à partir de 2013 : le Giec a intégré les sciences humaines dans son cinquième rapport, et de plus en plus d’études en sciences sociales sur la transition sont désormais publiées.
C’est là qu’intervient le Gieco : tout comme le Giec met à disposition l’état des connaissances sur le climat, le Gieco fait l’état des connaissances sur le facteur humain qui permettront de faciliter les changements de comportement. C’est la première fois qu’un groupe de chercheurs étudie toutes les sciences du comportement (anthropologie, biologie, psychologie, sociologie, pédagogie, management…) dans un contexte de transition.
Avec votre approche, le risque n’est-il pas de rendre uniquement responsables les individus, au lieu du système capitaliste ?
Le système capitaliste est aussi un obstacle au changement. Il nous persuade que c’est le meilleur modèle : il active dans notre cerveau le circuit de la récompense, en nous permettant d’assouvir nos envies rapidement et d’obtenir facilement des biens.
On entend souvent : « On ne peut pas faire autrement, il n’y a pas d’autre modèle. » C’est là tout le problème, on manque d’exemples et d’imaginaires positifs. Si notre cerveau sait qu’un autre modèle est possible, il peut réfléchir à comment y parvenir. Il faut donc montrer par des récits comment nous pourrions fonctionner différemment.
Ce rapport s’intéresse à l’échelle individuelle, puisque la meilleure méthodologie en sciences des comportements est de partir des individus afin d’identifier des tendances que l’on confirmera, ensuite, à plus grande échelle. Nous reviendrons sur la responsabilité du système capitaliste dans le second volume du rapport [prévu pour 2026].
Au-delà du capitalisme, la marge de manœuvre pour changer ses comportements n’est pas la même en fonction de ses richesses...
Oui, en fonction des classes sociales, on ne doit pas communiquer de la même manière sur les changements de comportement. Or, jusqu’à présent, c’est surtout ce que fait la France.
On a vu le résultat avec les Gilets jaunes : la hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques allait augmenter les prix du carburant. Le gouvernement a visé tout le monde, sans se préoccuper des classes moyennes et populaires vivant en dehors des métropoles, qui n’ont que la voiture thermique comme choix pour leurs déplacements quotidiens.
En échange, il n’y a eu ni alternative de transport en commun ni accompagnement financier en milieu rural. Si les Gilets jaunes ont manifesté contre cette taxe, ce n’était pas contre l’environnement et par manque de volonté, ces personnes-là n’avaient pas le choix.
Surtout, nous ne sommes pas égaux face à une situation d’angoisse. Tandis que certains iront vers le déni pour réduire la charge émotionnelle, d’autres entreront en action, par exemple en militant. Notre réaction dépend de la perception que l’on a de sa capacité à agir, de son impact sur le problème, de nos relations sociales et des normes du groupe auquel on appartient. Pour changer, la marge de manœuvre et la responsabilité sont donc beaucoup plus importantes pour les riches que pour les pauvres.