« J’ai retiré 800 euros d’avance » : le 10 septembre, ils boycottent les banques
Un distributeur de billets à Paris, le 3 juin 2025. - © Joel Saget / AFP
Un distributeur de billets à Paris, le 3 juin 2025. - © Joel Saget / AFP
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L’une des actions emblématiques du 10 septembre est l’appel à la grève de la carte bancaire. Si ce mouvement a peu de chances de créer un vrai blocage, il ouvre le débat pour un système bancaire plus juste et moins polluant.
« J’ai déjà retiré 800 euros, de quoi tenir longtemps », affirme Lysianne, 71 ans. Comme de nombreuses autres personnes, cette enseignante à la retraite a décidé de vider partiellement son compte en banque et de ne plus utiliser sa carte bancaire à partir du 10 septembre. « J’ai envie d’immobiliser le pays. Or, ne plus faire circuler d’argent, c’est gênant dans un monde capitaliste », renchérit Marie, 73 ans.
Lancé par d’anciens Gilets jaunes, cet appel à boycotter la CB vise à créer un début de « panique bancaire » : une situation dans laquelle tous les ménages se ruent pour retirer leur argent, causant la faillite des banques. L’idée est de déstabiliser les institutions financières et, à terme, d’enrayer l’économie du pays. Pour certains, c’est aussi une façon d’échapper au « traçage » de l’argent numérique, comme on peut le lire sur la page Facebook Opérations spéciales, tenue par d’anciens Gilets jaunes convaincus par ce mode d’action.
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Pour accompagner le mouvement, des restaurateurs ont annoncé qu’ils proposeront des ristournes aux clients payant en liquide, révèle Le Parisien.
En France, l’idée de ce mode d’action est apparue dans le contexte de la crise de 2008. En 2010, l’ancien footballeur Éric Cantona avait alors appelé à retirer tout son argent liquide : « La révolution, aujourd’hui, se fait dans les banques : tu vas à la banque de ton village et tu retires ton argent. Et s’il y avait 20 millions de gens qui retirent leur argent, le système s’écroule. Pas d’armes, pas de sang, rien du tout », avait-il suggéré lors d’un entretien à Presse-Océan. Cet appel n’avait cependant pas été suivi d’effets.
Anticapitalisme et cryptomonnaies
En 2019, les Gilets jaunes avaient repris cette idée à leur compte, espérant ainsi paralyser le pays. Étant donné qu’ils seront nombreux dans les rangs du 10 septembre, rien d’étonnant à ce que cette idée refasse surface aujourd’hui.
Mais entre-temps, le message a changé : « À l’époque d’Éric Cantona, on avait plutôt une action anticapitaliste, visant à attaquer les banques. Aujourd’hui, on a un positionnement qui est un peu différent, nuance Yamina Tadjeddine, professeure en économie à l’université de Lorraine. L’extrême droite a pu s’emparer de cette idée, notamment aux États-Unis, avec la perspective qu’attaquer les banques, ça embête la banque centrale, donc ça embête l’État. En plus, ça permet le développement des monnaies privées qui échappent au contrôle de l’État, de type cryptomonnaies. »
« Bloquer l’économie, c’est montrer qu’on peut fonctionner entre nous »
Parmi les contestataires du 10 septembre que nous avons interrogés, point de cryptomonnaies, mais plutôt un farouche attachement à l’argent liquide : « Je n’utilise la CB que lorsque j’y suis obligé et paye tant que possible avec des beaux billets et pièces. Je n’arrive pas à me faire à l’idée de ce que ce mode de paiement puisse disparaître au profit d’une monnaie “dématérialisée” », témoigne anonymement l’un d’eux.
« Si on est très nombreux à ne plus utiliser la CB et à retirer notre argent, ça fera comprendre aux capitalistes et aux dirigeants politiques qu’il faut aller vers des systèmes d’entraide et de sobriété, ajoute Marie. Bloquer l’économie, c’est montrer qu’on peut fonctionner entre nous, c’est s’éloigner du capitalisme. »
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Pour d’autres, traumatisés par les violences policières lors des manifestations de Gilets jaunes, il s’agit d’un mode d’action pratique pour participer au mouvement depuis chez soi, sans prendre de risque : « Ça fait peur de perdre un œil ou une main, de respirer des gaz toxiques… Là, c’est une action simple à mettre en place, et pas dangereuse », argue Lysianne.
« Théoriquement, ça peut marcher »
Mais est-ce que ça marche ? Certains y croient fermement : « Je suis persuadée que cela handicapera le secteur bancaire, qui finance encore les énergies fossiles. Ce mode d’action est certainement plus simple et plus efficace que de manifester ou de voter », affirme Olga [1], qui jouera le jeu et n’utilisera pas sa carte bancaire à partir du 10 septembre.
« Théoriquement, ça peut marcher, confirme Yamina Tadjeddine. Les banques reçoivent les dépôts des ménages, mais cet argent-là est redistribué. Vous pouvez toujours le retirer, il est encore à vous, mais techniquement, il a été prêté à quelqu’un d’autre. Donc si tout le monde se précipite pour retirer son argent en même temps, la banque n’est pas en mesure de rendre toutes les espèces qui ont été déposées, puisqu’elles les a prêtées. »
Pour que cela arrive, il ne faut pas compter seulement sur les ménages, explique Yamina Tadjeddine : « Si ce ne sont que des petits retraits de personnes qui ont 500 euros ou 1 000 euros, même s’ils sont très nombreux à le faire, cela ne sera pas suffisant pour déstabiliser la banque. »
En revanche, si de gros montants sont retirés, notamment par des entreprises, les conséquences peuvent être plus fortes : « C’est ce qui est arrivé en 2023 à la Silicon Valley Bank, raconte l’économiste. Cette banque californienne s’est retrouvée avec des retraits massifs. Mais comme c’était une banque qui avait des dépôts de start-up de la tech, ces retraits s’évaluaient en millions de dollars ! Et elle s’est rapidement retrouvée en déroute. »
Les banques bien protégées
Même face à cette situation, une banque peut toutefois toujours emprunter pour renflouer ses caisses, ce qu’a d’ailleurs fait la Sillicon Valley Bank. Il existe aussi plusieurs leviers qui empêchent la panique bancaire : on ne peut pas retirer au-dessus d’un certain plafond et, même en cas de fermeture du compte, la banque a un délai pour s’organiser avant de verser les fonds.
Il existe aussi des mécanismes d’« assurance-dépôt », sortes de caisses de solidarité obligatoire entre banques, approvisionnées depuis de nombreuses années. Ils peuvent être mobilisés pour prêter de l’argent à une banque en situation d’illiquidité. Enfin, en dernier recours, l’État et la banque centrale peuvent sauver les banques en leur prêtant de l’argent le temps qu’elles retrouvent une stabilité. En somme, il est très difficile de faire vaciller le système bancaire simplement en retirant son argent.
L’une des alternatives pour apporter une critique du système monétaire serait d’investir dans une monnaie locale. « En France, il y en a de nombreuses, mais seul l’eusko, au Pays basque, serait en mesure de concurrencer l’euro et le fonctionnement bancaire », dit Yamina Tadjeddine.
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Ces monnaies sont notamment intéressantes d’un point de vue écologique : « Leur particularité réside dans le fait que les établissements où l’on peut payer en monnaie locale sont des entreprises labellisées, ayant signé une charte de valeurs souvent tournées vers le local, et le circuit court », explique l’économiste.
« Les monnaies locales m’intéressent, car elles ne passent pas par le circuit bancaire et privilégient les contacts humains, les circuits courts, les producteurs locaux... » témoigne Jean-Marc, participant au mouvement 10 septembre. Ces monnaies ont aussi des inconvénients, dont le premier consiste à ne pas pouvoir payer avec partout.
« Si vous avez retiré votre argent et que vous ne souhaitez pas le dépenser immédiatement, une autre solution est de le placer dans des projets qui font sens pour vous. C’est qu’on appelle la finance alternative », explique Yamina Tadjeddine. C’est notamment ce que propose Terre de liens, avec son épargne solidaire, qui consiste à financer des terres pour l’installation de jeunes agriculteurs.