JO 2024 : la colère des habitants de Saint-Denis, oubliés des projets de renouveau urbain

9 avril 2019 / Héloïse Leussier (Reporterre)

Les organisateurs leur promettent que les grands projets urbains prévus pour les Jeux olympiques auront des retombées économiques et sociales sur leur département. Les habitants de Saint-Denis, eux, craignent que ces infrastructures – dont le centre aquatique olympique – ne bénéficient pas à la population locale. Et se mobilisent.

La ville de Paris a été sélectionnée, en septembre 2017, pour recevoir l’édition 2024 des Jeux olympiques et paralympiques. Dans sa candidature, la capitale s’était engagée à organiser des Jeux peu coûteux et durables. Pour cela, elle compte s’appuyer essentiellement sur des équipements déjà existants. Les seules nouvelles infrastructures directement liées aux JO seront réalisées en Seine-Saint-Denis : le centre aquatique olympique à Saint-Denis, le village olympique à cheval sur les communes de Saint-Denis, de l’Île-Saint-Denis et de Saint-Ouen et le village des médias à proximité du Parc des expositions au Bourget et à Dugny.

Les habitants de ce département, où trois habitants sur dix sont pauvres, doutent que l’argent investi améliore leur quotidien

Les organisateurs promettent que cela aura des retombées économiques et sociales sur ce département où trois habitants sur dix vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Mais certains, dans les localités concernées, s’inquiètent déjà de la tournure que prend le projet. Notamment à Saint-Denis, où dès 2017, un collectif rassemblant différentes associations des territoires concernés a été monté, le Comité de vigilance citoyen JO 2024. « Nous sommes indépendants des partis politiques, et ne nous positionnons pas pour ou contre les JO », précise Cécile Gintrac, habitante de Saint-Denis, géographe et membre du collectif. Pour ces citoyens, il s’agit surtout de veiller à ce que l’argent investi dans les JO, dont 1,5 milliard d’euros d’argent public, permette réellement d’améliorer les conditions de vie sur place. Ce dont ils doutent pour le moment.

Le centre aquatique doit être construit dans le sud de Saint-Denis, à proximité du Stade de France. Une zone aux airs de quartier d’affaires, où siègent de grandes entreprises telles qu’Orange ou Vente privée, mais où les riverains souffrent depuis des années des « coupures urbaines » qui maillent leur territoire : l’A1, l’A86 et des voies ferrées, qui ne peuvent être franchies, à pied, que par des tunnels ou des passerelles. Certains habitants habitent, travaillent ou étudient à proximité immédiate de ces autoroutes. La qualité de l’air et le bruit sont insupportables. Le centre aquatique doit être construit à deux pas de l’une des stations AirParif où se mesurent régulièrement les taux de pollution les plus élevés de France. Un peu plus loin, dans le quartier Pleyel, une gare du Grand Paris Express va être construite. Un projet prévu de longue date, accéléré par les JO, avec un risque de précipitation selon certains.

Certes, une passerelle doit être érigée au-dessus de l’A1, pour relier le Stade de France au futur centre nautique, et un pont menant à la future gare sera bâti au-dessus des voies ferrées. Mais les habitants craignent que les nuisances soient amplifiées et non pas atténuées, quand bien même les organisateurs des JO ont promis d’organiser des jeux « durables » et de miser sur « l’excellence environnementale ». « Si on ne réclame pas des améliorations maintenant, après, il sera trop tard, c’est maintenant que tout se joue », souligne Cécile Gintrac.

« Avec les JO, les projets urbains sont accélérés, tout le monde veut sa part du gâteau »

Depuis plusieurs années, différents groupes d’habitants se battent pour que l’A1, cette « fichue autoroute » comme ils l’appellent, soit recouverte, de la même manière qu’entre la Porte de la Chapelle et le Stade de France. Réunis au sein du Collectif pour l’enfouissement de l’A1, ils ont imaginé un projet alternatif qui permettrait de recouvrir la route entre Saint-Denis et la Courneuve, avec captation et retraitement des effluents. « Pour maintenant, on sait que ça ne se fera pas avant les JO, mais on milite pour que la promesse soit tenue de le faire après 2024 », explique Georges Salomon, ancien habitant de Saint-Denis et président du comité.

Lors de l’édition 2015 « Lamaze enlève tes bretelles », une grande mobilisation festive pour l’enfouissement de l’autoroute A1 et la suppression du viaduc.

Contactée, l’intercommunalité Plaine Commune regroupant neuf communes du nord de Paris, dont Saint-Denis, et présidée par Patrick Braouzec (PCF), ne s’engage pas sur le sujet, tout en indiquant « soutenir le projet de s’attaquer aux nuisances ». Elle évoque une « étude en cours du Forum métropolitain du Grand Paris » pour trouver des solutions, mais précise que « compte tenu de l’importance du chantier que cela représenterait, l’horizon de 2024 est trop court ». Dans l’immédiat la seule mesure envisagée est « l’abaissement de la vitesse autorisée à 70 km/h, comme sur le périphérique parisien ».

Du côté de Pleyel, c’est le réaménagement de l’échangeur entre l’A1 et l’A86 qui fait tiquer. Benjamin Darras, du collectif Pleyel à venir explique :

Le projet actuel prévoit trois sorties dont deux se prolongeront par deux fois deux voies, de part et d’autre d’une école, auxquelles s’ajoutera une nouvelle entrée d’autoroute, en plus de celle existante. C’est aberrant, ça va être complètement saturé, il va y avoir jusqu’à 1.800 véhicules aux heures de pointe autour d’un groupe scolaire où étudient 700 jeunes. Si le projet actuel porté par la Dirif [Direction des routes d’Île-de-France] arrive à son terme, les pollutions augmenteront donc massivement aux abords des lieux de vie. »

Hamid Ouïdir, de l’association de parents d’élèves FCPE, parle même de « drame sanitaire ». Eux aussi avaient imaginé un projet alternatif, avec notamment une coulée verte, mais ils estiment avoir été ignorés depuis la fin de la concertation réglementaire.

Les habitants qui ont assisté aux réunions ont eu le sentiment qu’on leur présentait des projets déjà ficelés

La Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo), présidée par Anne Hidalgo, indique à Reporterre que l’enfouissement de l’A1 n’était pas au programme dans la candidature de Paris, et que le budget prévoit uniquement la construction d’un mur antibruit sur l’A86, au niveau du village olympique. Le reste n’est en effet pas de son ressort, mais les différents acteurs en présence ont tendance à se renvoyer la balle. « La densification de la circulation sur notre territoire reste pour nous une préoccupation majeure pour laquelle l’État nous doit réparation », réagit-on du côté de Plaine-Commune.

« Dans leur communication, les organisateurs des JO parlent d’excellence démocratique, mais sur le terrain c’est autre chose », constate Benjamin Darras. Les concertations publiques, organisées autour des différents projets liés aux JO ou aux mutations des quartiers concernés, à destination de la population, ont peu mobilisé. Il faut dire que les dossiers sont techniques, « des milliers de pages ». Et ceux qui ont assisté aux réunions ont eu le sentiment qu’on leur présentait des projets déjà ficelés. « Dans les réunions, il y avait plus d’entreprises privées qui venaient se renseigner que d’habitants de Saint-Denis », explique Cécile Gintrac.

Le renouveau urbain est en marche : un projet de quartier de 176.000 m² mêlant bureaux et habitations est dans les clous, Les Lumières Pleyel.

« Avec les JO, les projets urbains sont accélérés, tout le monde veut sa part du gâteau. En un an, dans le quartier, nous avons eu une cinquantaine de réunions autour de différents projets, ce n’est pas possible d’être partout », regrette Benjamin Darras. Une nouvelle ZAC va voir le jour à côté du centre aquatique, et la tour Pleyel, ancien immeuble de bureaux, va être transformée en hôtel de luxe. Un quartier flambant neuf mêlant bureaux et habitations, Les Lumières de Pleyel, est également dans les cartons. Une aubaine pour les promoteurs. Mais à qui d’autre va bénéficier ce renouveau urbain ? C’est la question que beaucoup se posent.

« On détruit et on reconstruit sans consulter les habitants »

Le Comité de vigilance citoyen JO 2024 a organisé une réunion publique au début du mois de mars. Une centaine de personnes étaient présentes, soit bien plus que lors des concertations publiques. Les habitants étaient invités à prendre la parole, et beaucoup ont exprimé des inquiétudes. Agnès, habitante et membre du conseil citoyen du centre-ville de Saint-Denis, qui fait partie du Comité de vigilance, a ainsi évoqué sa crainte de la « spéculation immobilière ». « L’argent des HLM va être mobilisé pour construire le Village olympique au prorata des logements qui seront transformés en logement sociaux, on trouve que c’est injuste », a-t-elle aussi souligné.

Un autre membre, M. Diarra, habitant du quartier Franc-Moisin, à côté du Stade de France, ajoute :

Nous sommes abandonnés, on ne s’intéresse à notre population que quand il y a des événements comme les JO ou la Coupe du monde de rugby [prévue en France en 2023]. »

Sa cité doit être rénovée dans les prochaines années, mais pour lui, cela ne fait pas de doute : « On détruit et on reconstruit sans consulter les habitants, pour faire venir une autre population. » Autrement dit, des gens plus aisés. Quant aux emplois générés par ces événements, il s’attend surtout à « des emplois précaires  », qui dureront le temps des compétitions. Autre question : le centre aquatique va-t-il réellement bénéficier aux habitants ? Dans la mesure où sa gestion sera assurée par un partenariat public-privé, certains craignent des tarifs peu accessibles.

Les Jeux olympiques, un prétexte pour accélérer l’urbanisation et la métropolisation de l’Île-de-France.

Sur les risques de spéculation, Plaine-Commune, nous répond que « les villes de Saint-Denis et de l’Île-Saint-Denis se sont engagées à faire respecter, dans le Village olympique comme ailleurs, la charte qualité construction neuve de Plaine-Commune, qui fixe un plafond des prix de vente à ne pas dépasser ». En revanche, ce n’est pas le cas sur la partie Saint-Ouen. Pour le centre aquatique, elle assure que « le gestionnaire qui sera retenu s’engagera à pratiquer des tarifs comparables à ceux des piscines publiques ». Par ailleurs, à la demande du Comité de vigilance, les élus ont accepté d’organiser, au printemps, un « forum » qui vise à présenter le projet des Jeux olympiques et des mutations urbaines qui l’accompagne, dans leur ensemble. « Espérons que ce ne soit pas une simple opération de communication », affirme Cécile Gintrac.

Le collectif « NON aux JO 2024 » garde l’espoir de faire annuler l’événement

D’ici là, le collectif compte continuer à mobiliser sur ces questions. « On a les moyens de faire en sorte que les JO ne soient pas une déception », veut croire la Dyonisienne. Avec des urbanistes, des géographes et des Dionysiens, ils planchent sur un projet d’aménagement alternatif qui permettrait d’améliorer réellement les conditions de vie dans les quartiers concernés. D’autres vont plus loin, comme Frédéric Viale, du collectif « Non aux JO 2024 », qui propose lui un « référendum local autoorganisé » et garde l’espoir de faire annuler l’événement.

Une chose est sûre : ce sujet sera l’un des enjeux des municipales de 2020, à Saint-Denis, mais également dans les autres villes concernées. À Dugny, certains craignent que le Village des médias et l’organisation des épreuves de tir à proximité du parc Georges-Valbon, « le poumon de la Seine-Saint-Denis », n’ouvrent la voie à une bétonisation du parc. À Saint-Ouen, une partie du campus de l’école d’ingénieurs Supmeca va être amputée par le Village olympique et un foyer de migrants doit également être démoli. Les jeux sont loin d’être faits.


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Lire aussi : JO 2024 : la ville olympique n’est pas une ville écologique

Source : Héloise Leussier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Crédit Flickr frankieleon
. Manifestation, en 2015, pour l’enfouissement de l’autoroute A1, crédit ©Ville de Saint-Denis/Aiman Saad Ellaoui-

. Les Lumières Pleyel, photo tirée du site du promoteur Sogelym-Dixence


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