Jean Giono, éclaireur de la décroissance

Durée de lecture : 4 minutes

19 décembre 2013 / Didier Harpagès (Reporterre)

Jean Giono, précurseur de la décroissance


Contrairement à ce que déclarent certains de leurs détracteurs, les objecteurs de croissance ne souhaitent pas, le moins du monde, le retour à l’âge de pierre. Il faut tordre le cou à cette caricature, trop répandue, qui relève de la mauvaise foi ou du procès d’intention plus que de la lecture attentive de leurs analyses.

Saluons donc la collection "Les précurseurs de la décroissance" proposée par les éditions du Passager clandestin. Dirigée par Serge Latouche, cette collection contribue à la diffusion d’une réflexion nouvelle tournant le dos aux discours dominants pour lesquels la croissance représente l’horizon indépassable des sociétés humaines.

Comme désormais il convient d’apprendre à penser autrement afin d’entrevoir le projet d’une société de décroissance plus chaleureuse, plus enthousiasmante, cette collection peut, sans conteste, nous y aider. Grâce à de petits volumes, peu onéreux, Jacques Ellul, Epicure, Charles Fourier, Lanza del Vasto, Léon Tolstoï ont déjà été présentés à un public qui, souhaitons-le, s’élargira.

Dans une livraison de l’automne 2013, le poète et professeur de lettres classiques Edouard Schaelchli présente Jean Giono qui, dit-il, a le malheur d’être à la fois trop bien connu et très mal connu. Derrière le romancier, se cache en effet un penseur auquel le mouvement des objecteurs de croissance ne saurait être insensible.

Dans un premier temps, Edouard Schaelchli revient sur les circonstances historiques qui ont profondément marqué la pensée de Giono. Durant les années 1930, le communisme et le fascisme s’affrontent. Les intellectuels de l’époque sont amenés alors à se positionner face à ces deux idéologies ennemies et Jean Giono adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, affichant ainsi son opposition au capitalisme. Giono avait orienté son regard vers le bolchevisme par antifascisme mais très vite son pacifisme, né de son expérience des horreurs de la précédente guerre, le détourna du communisme dont le productivisme souverain constituait, à ses yeux, une menace redoutable pour l’homme.

Anticommunisme, anticapitalisme, antifascisme, antimilitarisme, mais aussi antiétatisme, autant de dissidences qui le feront cheminer sur la voie d’un retour à la nature indispensable à l’existence paisible des hommes.

Edouard Schaelchli nous rappelle le voisinage étymologique des mots humus, humilité, humain qui dessine, chez Giono, une vie commune sobre de tous les êtres, étrangère au désir de conquête et de domination de la nature. Il termine cette première partie, écrite avec élégance, en soulignant le profond attachement de Jean Giono à la paysannerie.

José Bové reconnaît volontiers avoir choisi son métier de paysan après avoir lu les romans de Jean Giono. Il n’est pas interdit alors de voir, dans le combat du Larzac l’illustration de la profonde conviction de Giono selon laquelle le sort du monde paysan est étroitement lié au refus de voir la terre cédée au pouvoir public inféodé à la puissance militaire.

Les zadistes de Notre Dame des Landes, confrontés à une problématique comparable, prolongent aujourd’hui, à leur manière, l’esprit du Manifeste politique inscrit par Giono dans son œuvre.

Edouard Schaelchli a réuni une sélection de textes extraits, principalement, de trois essais écrits entre 1934 et 1939 : Les vraies richesses, Le poids du ciel et Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix. Plusieurs thèmes se dégagent et s’entremêlent : l’opposition ville-campagne, l’idéalisation du paysan, la passion géante pour l’argent, le déclin de la civilisation paysanne, le procès de la technique, la perte du sens du travail, le pacifisme teinté d’anarchisme.

L’approche de Giono peut faire sourire ou agacer mais, de toute évidence, elle retiendra l’attention de tous ceux qui assistent médusés, depuis le début des années 1950, à la transformation spectaculaire du paysage rural accompagnée d’une disparition brutale, dramatique et douloureuse de la petite paysannerie.

Aujourd’hui, l’objecteur de croissance clame le slogan provocateur : « Manger est un acte politique ! » Aux avant-postes de la contestation apparaissent les défenseurs d’une agriculture biologique locale et paysanne, soucieux de la santé des producteurs et des consommateurs, du maintien des emplois et de la reconquête de la souveraineté alimentaire de tous les peuples. Ils accomplissent ainsi le vieux rêve de Giono qui, espérant des paysans une mobilisation vigoureuse et générale, leur avait adressé ce message : « Vous aurez changé tout le sens de l’humanité, vous lui aurez donné plus de liberté, plus de joie, plus de vérité, que n’ont jamais pu lui donner toutes les révolutions de tous les temps mises ensemble. »


- Le livre : Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes, présenté par Édouard Schaelchli, Editions Le Passager Clandestin, 8 €, 96 pages.



Source : Didier Harpagès pour Reporterre.

Photo de Jean Giono : La Revue des Ressources

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