L’Allemagne est tentée par la bombe nucléaire française

5 janvier 2017 / Ben Cramer



Les propos de Donald Trump jugeant l’Otan « obsolète » ont rouvert en Allemagne le débat sur la validité de la dissuasion nucléaire. L’auteur de cette tribune raconte que les dirigeants allemands sont tentés de se ranger sous le parapluie nucléaire français et de relancer l’Union européenne par la voie militaire.

Ben Cramer est journaliste spécialisé dans la géopolitique. Il est l’auteur de Guerre et paix… et écologie. Les risques de militarisation durable, édition Yves Michel.

Ben Cramer.

Selon les proches de Merkel, dont les pro­pos sont relayés par Der Spiegel ce mois-​ci, le moment est venu de revis­iter l’Europe. Pre­mière étape ? Con­va­in­cre les voisins et parte­naires de l’Allemagne que le sauve­tage de l’UE ne passe plus par l’union moné­taire. Arrê­tons de faire marcher les essuie-​glaces à la même vitesse, selon les direc­tives de la Com­mis­sion de Brux­elles, arrê­tons de faire marcher la planche à bil­lets selon les direc­tives de la Banque cen­trale européenne et essayons plutôt de propulser des mis­siles à la même cadence. Voici la recette pré­con­isée pour remet­tre l’UE sur les rails : en empruntant le sillon mil­i­taire, on reprend le flam­beau d’une Com­mu­nauté européenne de défense (CED).

Séduisant, non ? L’Allemagne est de retour et le tim­ing est par­fait, car le pays n’est plus un nain mil­i­taire et les clichés d’un peu­ple de paci­fistes bêlants qui rêvent de fin­lan­di­s­a­tion sont dépassés. N’en déplaise à Chevène­ment ou à Mélen­chon, Berlin sait con­cur­rencer Paris pour fig­urer au hit-​parade des marchands de canons et de sous-​marins. Merkel va relancer son bud­get de la défense et réin­tro­duire le ser­vice mil­i­taire oblig­a­toire. Reste une étape à franchir : négocier l’européanisation de la dis­sua­sion française.

Comme l’écrit le rédac­teur en chef de la FAZ (le Frankfurter Allgemeine Zeitung), il va fal­loir penser à ce qui relève de l’impensable : un flirt alle­mand avec la bombe. Est-​ce pos­si­ble ? L’histoire nous donne des pistes : dans les années 1950, l’un des gourous de la dis­sua­sion française, le général Pierre-​Marie Gal­lois, ren­con­tre le min­istre de la Défense allemand Franz Jozef Strauss, pour ten­ter de « dealer » avec ce Bavarois nos­tal­gique d’Adolf… les con­di­tions d’une con­cer­ta­tion nucléaire en échange de pré­cieux marks pour l’usine d’enrichissement de l’uranium de Tri­c­as­tin. En 1975, l’Allemagne rat­i­fie à contrecœur le Traité de non-pro­liféra­tion (TNP), l’équivalent à ses yeux du Traité de Ver­sailles.

Les élites à l’est du Rhin jalousent l’aventure nucléaire française

Pour retomber sur ses pieds, elle négo­cie avec la société Ure­nco, qui est le con­cur­rent d’Eurodif, signe des con­trats avec les Brésiliens et les Sud-​Africains et ajoute au bas de sa sig­na­ture (du TNP) que l’existence d’un programme nucléaire n’est pas con­traire à ses engage­ments s’il s’inscrit dans le cadre d’une entité européenne plus ou moins fédérale. Bref, les élites à l’est du Rhin jalousent l’aventure nucléaire française. On l’avait oublié. En juin 1984, lorsque les mis­siles Plu­ton et Hadès ciblent l’Allemagne de l’Est (RDA), Hel­mut Schmidt pro­pose une forme de cogestion pour le recours à la bombi­nette. Mais Mit­ter­rand, coincé par son aligne­ment sur l’Otan, fait la sourde oreille en esti­mant que les fameux « intérêts vitaux » de la France ne se parta­gent pas. À par­tir de 1990, les mil­i­taires de l’US Air Force expliquent aux Russes qu’une Alle­magne unifiée non bridée par l’Otan et sans la base de Buechel où sont entre­posées les bombes B-​61 serait un feu vert pour l’avènement d’un nou­vel acteur nucléaire sur le théâtre européen.

Le passé nous rat­trape. Le « poids lourd » du con­ti­nent est prêt à jouer une nou­velle par­ti­tion européenne en mari­ant sa puis­sance économique avec la bombe « made in France ». Impens­able, mais plau­si­ble : Grâce à Trump, une dis­sua­sion « éten­due », évo­quée jadis par Juppé, pour­rait devenir une bouée de sauve­tage pour notre arse­nal de 300 ogives nucléaires. Une occa­sion inespérée de sat­is­faire les ambi­tions de moins en moins cachées de l’Allemagne et, du même coup, redonner à la « force de frappe » une légitim­ité qui lui fait défaut depuis l’effondrement du Mur de Berlin. On com­prend mieux pourquoi le 6 sep­tem­bre, à l’Université d’été de la Défense, le ministre Le Drian et ses com­parses ont décidé de dou­bler les crédits pour l’armement nucléaire, sans con­sul­ter le moin­dre des députés, au risque de faire hurler des per­son­nal­ités comme Paul Quilès, l’ancien min­istre de la Défense.

Et pen­dant ce temps-​là, Japon­ais et Sud-​Coréens, bien con­scients que leur para­pluie nucléaire améri­cain est un peu troué envis­agent de plus en plus de boucher les trous par leurs pro­pres moyens, quitte à élargir le club des adeptes de la bombe. Quant au com­mun des mor­tels, rien ne dit qu’il sera motivé, mobil­isé et sac­ri­fié pour une Europe-​puissance-​nucléaire-​décomplexée.




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Lire aussi : Le démantèlement des armes et bâtiments nucléaires, lourd fardeau pour les générations futures

Source : Cet article a été initialement publié sur le site Athena21.org et repris avec l’aimable autorisation de son auteur.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photo :
. chapô : schéma du sous-marin porteur de bombes nucléaires « Le Terrible » (capture d’écran INA).

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