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Le démantèlement des armes et bâtiments nucléaires, lourd fardeau pour les générations futures

26 juillet 2016 / Luc Mampaey



Les grandes puissances ont accumulé des armes nucléaires ou des navires à réacteur atomique. Or, explique l’auteur de cette tribune, traiter ce matériel radioactif est un vrai casse-tête, dont personne à ce jour n’a la solution.

Luc Mampaey est le directeur du Grip, docteur en sciences économiques, ingénieur commercial et titulaire d’une maîtrise en gestion de l’environnement. Il est l’auteur de Démantèlement des armes et bâtiments nucléaires : Terrifiant héritage pour les générations futures.


Libérer le monde des armes nucléaires est un objectif ambitieux, mais possible à moyen terme. Libérer l’humanité des conséquences à long terme de quelques décennies de « croyance » dans la dissuasion nucléaire sera une mission autrement plus longue et difficile : il faudra plusieurs générations, relever des défis technologiques et environnementaux qui pour l’heure nous dépassent, et supporter quelques catastrophes dont certaines sont déjà en cours.

Le démantèlement des armes elles-mêmes, des ogives, n’est ni une opération complexe ni un processus coûteux. En France, selon le ministère de la Défense, le coût total de la dénucléarisation du plateau d’Albion et de ses 18 silos a avoisiné les 75 millions d’euros. Un détail au regard des 23,3 milliards d’euros alloués à la dissuasion nucléaire française par la loi de programmation militaire 2014-2019 (plus de 10% du budget de la Défense). La conclusion s’impose d’elle-même, pour toutes les puissances nucléaires : non seulement le coût n’est pas un obstacle au démantèlement, mais les coûts exorbitants associés au maintien et à la modernisation de la dissuasion nucléaire plaident de plus en plus en faveur de ce démantèlement.

Reste le casse-tête sécuritaire du stockage des matières fissiles : il y a dans le monde 1.380 tonnes d’uranium hautement enrichi et 495 tonnes de plutonium. Sachant qu’il faut de ces matières respectivement environ 50 kg et 5 kg pour produire une bombe, ces stocks donnent une capacité théorique de production de 27.600 bombes à l’uranium et de 99.000 bombes au plutonium…

Aucun pays n’a de solution satisfaisante

Parmi les conséquences à long terme du dogme nucléaire, il y a également le démantèlement des bâtiments à propulsion nucléaire, et en particulier des sous-marins. Toutes les puissances nucléaires sont aujourd’hui confrontées à ce défi titanesque, à jamais marqué par l’écocide qui se poursuit toujours au nord de la Russie. Entre 1965 et 1988, l’Union soviétique a coulé en mer de Kara et dans les fjords peu profonds de la Nouvelle-Zemble quelque 17.000 conteneurs de déchets radioactifs, des dizaines de navires et réacteurs nucléaires contenant du combustible usé, et même le sous-marin nucléaire K-27, sabordé dans la baie de Stepovogo avec ses deux réacteurs chargés de combustible nucléaire.

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Emplacement d’un des anciens « silos » de lancement de missiles nucléaires du plateau d’Albion transformée en centrale électrique à panneaux photovoltaïques.

Fort heureusement, la Russie a retenu les leçons de ce désastre. Mais aucun pays n’a de solution satisfaisante. La France est actuellement confrontée au démantèlement des six SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins) de première génération retirés du service entre 1991 et 2008, qui n’est qu’une mise en bouche au vu de tous les bâtiments militaires à propulsion nucléaire qui suivront : les SNA (sous-marins nucléaires d’attaque) vers 2020, les nouveaux SNLE-NG (pour « nouvelle génération ») dès 2030, le porte-avions Charles-de-Gaulle dès 2040 et, avant-même sa mise en service, le SNA Barracuda dont le démantèlement est déjà planifié pour 2050.

Le démantèlement des vieux SNLE est en cours à Cherbourg, selon un processus en plusieurs étapes. Au terme des opérations de démantèlement de niveau 1 et 2, qui consistent à confiner, découper et séparer la tranche réacteur du reste du navire, peuvent commencer les travaux de déconstruction de la coque par DCNS, tandis que les tranches réacteurs sont entreposées pour une très longue période sur une dalle sismorésistante dans le port de Cherbourg.

Dissuasion nucléaire, qui ne dissuade que le bon sens

Selon le ministère de la Défense, « cet entreposage est aujourd’hui envisagé pour une durée de l’ordre de quelques dizaines d’années » — à vrai dire personne ne sait vraiment — jusqu’à ce que la décroissance radioactive des matériaux de la tranche réacteur permette d’entreprendre le démantèlement de niveau 3 qui consistera, un jour, à découper les éléments pour les conditionner en fûts de déchets radioactifs, à leur tour entreposés… pour longtemps, très longtemps…

La première tranche de réacteur nucléaire, celle du SNLE Le Redoutable, attend depuis plus de vingt ans son démantèlement de niveau 3, que bien peu d’entre nous connaitront donc de leur vivant.

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Le SNLE-NG « Le Téméraire », de la Marine nationale française.

C’est le côté terrifiant de l’épopée de la dissuasion nucléaire, qui ne dissuade que le bon sens... Nous n’avons aucune solution satisfaisante à long terme. Nous rejetons sur les générations suivantes la responsabilité de gérer les conséquences d’un recours à une technologie que nous ne maitrisons pas. Et pourtant, partout dans le monde sont construits de nouveaux bâtiments militaires à propulsion nucléaire.

Pendant les dizaines d’années qui nous séparent du démantèlement de niveau 3 — qui n’est lui-même qu’une étape, pas une fin —, nous ne pouvons rien faire de mieux que d’inspecter, mesurer, contrôler, espérer l’absence de fuite, espérer que les lieux d’entreposage soient épargnés par les catastrophes naturelles et les guerres.

Quel qu’en soit le prix, nous n’avons pourtant d’autre choix que d’accepter ces risques, qui sont une étape incontournable du désarmement nucléaire global. C’est notre responsabilité envers les générations futures que de prendre notre part de ce fardeau terrible que nous leur laisserons, quoi qu’on fasse.




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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Deux porte-avions à propulsion nucléaire, l’étasunien « USS Enterprise » (à gauche) et le français « Charles-de-Gaulle » croisant de conserve en mer Méditerranée, en 2001. Wikimedia (Doug Pearlman/domaine public)
. Albion : Wikipedia (Véronique PAGNIER/CC0)
. sous-marin : Wikipedia (CC BY-SA 2.0 fr)

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