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L’Egypte, entre terrorisme et changement climatique

16 février 2015 / Hervé Kempf (Reporterre)



Frappée en Libye par Daech, engagée dans une guerre au Sinaï, l’Egypte achète des Rafale pour cinq milliards d’euros. Mais une autre menace se dessine de plus en plus clairement : le changement climatique fait sentir ses effets sur un pays surpeuplé et fragile.

- Le Caire, reportage

La terrible décapitation de vingt-et-un Egyptiens coptes en Libye, par l’Etat islamique, a encore accru la focalisation de la vie politique égyptienne sur la lutte contre les extrêmistes musulmans : sur le front extérieur, avec Daech maintenant implanté à l’ouest, et contre les Frères musulmans, à l’intérieur du pays et dans le Sinaï, où une véritable guerre se déroule : jeudi 29 janvier, des attaques contre les forces armées ont fait quarante morts et plus de quatre-vingt blessés.

Dans les rues du Caire, des soldats en gilets pare-balles montent la garde devant les institutions abrités par des plaques de tôles noires, tandis que la place Tahir est régulièrement surveillé par des tanks jaunes pour prévenir toute manifestation. Dans cette lourde ambiance où le régime autoritaire du maréchal Abdel Fattah El Sissi est supporté tant est grande l’hostilité à l’égard des Frères musulmans, se préoccuper de changement climatique pourrait paraître surréaliste.

Sauf que le temps nourrit une large part des conversations : un hiver étonnamment froid – il y a même eu de la neige à Alexandrie -, et, la semaine dernière, des vents de sable du désert survenus en février alors qu’ils soufflent normalement en mars ou avril. « Le temps se détraque », entend-on. « En fait, les pauvres sont sensibles au changement climatique, alors que les décideurs s’en préoccupent peu, dit Lama El Hatow, directrice de l’Institut de l’eau du Nil. Si vous en discutez avec les paysans dans le delta, ils vous diront qu’il y a déjà moins d’eau ».

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Le Caire sous le vent de sable

Les conséquences que pourrait avoir le changement climatique sur les ressources du pays sont bien connues par les scientifiques. Samia El-Massawamy, directrice du Laboratoire central sur le climat et l’agriculture (CLAC), explique : « On s’attend à une baisse de production en 2050 de 11 % de la production de riz, de 18 % pour le blé et de 19 % pour le maïs. Les calculs indiquent par ailleurs qu’une élévation du niveau de la Méditerranée de 0,5 mètres ferait perdre 6 % de la superficie du delta, contraignant trois millions de personnes à migrer. »

Une autre menace porte sur le régime hydraulique en amont du pays, ce « don du Nil » : le Nil, justement, pourrait apporter moins d’eau : « Les scénarios suggèrent que, dans la région du Haut Nil, l’évaporation pourrait s’accroitre et le régime des pluies changer sur les hautes terres », dit Lama El Hatow.

On craint aussi des extrêmes de température toujours plus accentués, avec des hivers plus froids et, surtout, des étés plus chauds, entraînant des températures insupportables au-delà de 40 °C. Principales victimes de tous ces changements prévisibles : les petits paysans, dont la très grande majorité survivent déjà difficilement sur des exploitations de moins d’un hectare. Et les millions d’habitants pauvres des villes, à commencer par la mégalopole du Caire, sans moyen de se protéger de la chaleur et de la pollution.

Les perspectives sont d’autant plus inquiétantes que la population du pays, qui dépasse déjà 85 millions d’habitants, continue à croitre à un rythme rapide, de plus de 2 % par an, faisant peser une pression de plus en plus forte sur des ressources extrêmement limitées.

Mais que faire devant ces perspectives sombres, alors que l’incertitude politique bloque l’horizon ? Améliorer l’existant serait déjà crucial. « Aujourd’hui, nous produisons 9 millions de tonnes de blé, mais nous perdons 20 % de la récolte parce qu’elle est très peu stockée en silo, et qu’il s’en perd par le vent ou par les rongeurs, dit Mohamed Ali Fahim, directeur adjoint du CLAC. Construire ces silos serait un gain précieux ».

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Mohamed Ali Fahim

Autre idée : économiser l’eau de plus en plus rare. « L’eau est très subventionnée, dit Lama El Fatow. Il faut commencer à lui donner une vraie valeur, pour éviter le gaspillage ». Et puis, il faudrait parvenir à contrôler l’artificialisation des terres, qui grignote toujours plus, sous le poids de la population, les terres fertiles du delta du Nil. Développer, aussi, l’agriculture urbaine, sur les toits, comme l’expérimente le CLAC depuis quelques mois.

Les cinq milliards d’euros des Rafale ne seraient-ils pas mieux employés à de tels objectifs ? Sans doute. Mais c’est le court terme qui prédomine, la guerre qui s’impose et qui bouche toujours davantage les portes de l’avenir.




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Lire aussi : En Egypte et en Tunisie, le défi des questions écologiques reste entier

Source et photos : Hervé Kempf pour Reporterre

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