« L’écologie politique n’aura jamais l’âge de raison ! »

Durée de lecture : 6 minutes

21 août 2014 / Entretien avec Dominique Voynet



L’écologie politique, qui a émergé en France avec la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974, fête ses quarante ans d’âge cette année. Après avoir quitté la mairie de Montreuil après six ans de mandat, Dominique Voynet prend du recul et analyse ce parcours dont elle reste l’une des protagonistes les plus marquantes.


Reporterre : Quarante ans d’existence pour ce parti politique devenu aujourd’hui Europe écologie les Verts (EELV), c’est l’âge de la maturité ou encore l’âge tendre ?

Dominique Voynet : C’est encore la jeunesse si on compare, par exemple, son l’histoire à celle de la SFIO, ancêtre du parti socialiste. Mais d’un autre côté, n’importe quel électeur de moins de cinquante ans nous a toujours connu dans le paysage politique.

De fait, notre mouvement reste toujours traversé par une tension, parfois féconde, et parfois freinante, entre une frange qui prône la voie des alternatives concrètes sur le terrain — c’est le cas du milieu associatif —, et un pan qui entend assumer des responsabilité au sein du pouvoir, dans le but d’influer sur la trajectoire du « paquebot » en défendant un autre mode de développement.

À Montreuil, nous avons travaillé la main dans la main avec les mouvements citoyens. Ailleurs, on constate des oppositions, parfois caricaturales, où des « purs » reprochent aux politiques leurs « compromissions ».

Autre ligne de tension : entre les « praticiens » et les « penseurs », se snobant réciproquement car les uns seraient « incultes » et les autres refuseraient de se « salir les mains ». Pour ma part, je tente d’emprunter aux deux attitudes, pour vérifier que j’avance bien dans la bonne direction.

Et pourtant, l’ensemble de la famille écologiste se reconnaît dans les mêmes fondamentaux — option pour une économie plus riche en emplois, autonomisation et responsabilisation des individus, critique radicale du productivisme, rejet du nucléaire… Au bout du compte, on peut en déduire que nous n’aurons jamais d’âge de raison ! L’écologie politique, c’est conserver à la fois sa capacité d’indignation et la volonté de nouer des alliances et des partenariats pour être efficace.

Défendre l’écologique comme une pensée autonome, ou bien œuvrer à sa diffusion au sein des autres familles politiques : ce questionnement ancien est-il aujourd’hui tranché ?

Il ne se pose plus en ces termes. Nous avons affronté le déni, nos idées ont longtemps déclenché l’hilarité. Mais depuis des années, nous pouvons dire qu’elles ont très efficacement diffusé dans la société. Par exemple, avec le consensus, à gauche comme à droite, pour rejeter les OGM. La parité et le non cumul des mandat dans les représentations élues, la démocratie participative, etc., aujourd’hui acceptées, sont autant de pratiques que nous avons portées seuls, dans le monde politique.

Nous nous arc-boutons sur nos positions, jusqu’au jour où les faits nous donnent raison. Ainsi je me suis battue, en Franche-Comté, contre le pharaonique canal Rhin-Rhône ou le tracé du TGV, qui a tué les dessertes locales. Aujourd’hui, après le déraillement de Brétigny (le 12 juillet 2013), dû à un délaissement de la maintenance, la SNCF convient qu’il faut réinvestir sur les lignes locales.

À Montreuil, où il y avait des maladies professionnelles au sein du personnel, nous avons banni l’usage des pesticides pour l’entretien des espaces publics. Six ans plus tard, le sénateur écologiste Joël Labbé est à l’origine d’une loi interdisant définitivement ces produits pour leur utilisation par les communes ainsi que pour la vente aux particuliers.

Il y a encore cinq ans, cela n’aurait pas été possible. Je me souviens, ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin, que Laurent Fabius, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, était allé réveiller ses collègues pour faire barrage à mon projet de loi d’écotaxe sur les pesticides.

Malgré cette reconnaissance, la candidate d’EELV n’a recueilli que 2,3 % à la dernière présidentielle. Où est l’erreur ?

D’autres ont vécu des situations similaires. Le parti socialiste, avant la victoire de Mitterrand en 1981, portait le fardeau de son « illégitimité ». Et les écologistes commencent à peine, aujourd’hui, à se trouver en situation d’assumer des responsabilités.

Mais les ressorts de cette situation ne sont pas que politiques, ils sont aussi psychologiques. Les grandes formations, y compris les syndicats, restent encore figés sur leurs positions, bien qu’ils prétendent « avoir compris ». Ils expliquent à leur public qu’ils vont prendre en compte l’écologie, mais en réalité, ils ne savent pas comment faire pour mener la transition écologique, la mutation de l’industrie et de l’agriculture… Résultat, ils temporisent — « Encore une petite minute, M. le bourreau ! ». Mais viendra le moment où la crise globale ne nous laissera plus le choix.

Et puis la présidentielle ne résume pas la réalité de notre influence. Nous ne plafonnons pas, les résultats sont très différenciés selon les élections ! Certes nous peinons dans les scrutins uninominaux qui se décident à la majorité.

Mais nous avons fait jeu égal avec le PS lors des européennes de 2009 ou lors des régionales de 2010 en Île-de-France. La poussée des écologistes à Grenoble, lors de l’élection municipale, est très démonstrative.

Pas de panne stratégique à déplorer chez les écologistes, donc ?

Pour ma part, je ne doute pas de ma pratique politique : accompagner la société là où elle fermente, même s’il faut affronter des conditions hostiles, afin qu’elle change dans toutes ses composantes. Et un jour, ça bascule.

Car le changement des institutions est souvent précédé par la mutation des pratiques. J’ai intégré depuis longtemps que ce n’est pas parce que l’on est dans la minorité que l’on a tort, et que perdre des batailles n’a jamais signifié perdre les guerres.

- Propos recueillis par Patrick Piro


L’ÉCOLOGIE POLITIQUE EN QUELQUES DATES

- Manifestation contre le réacteur nucléaire Superphénix, en Suisse, en 1989. -

5 mai 1974. L’agronome René Dumont est le premier candidat se revendiquant de l’écologie lors d’une présidentielle française. Il recueille 1,32 % des voix.

29 janvier 1984. Les Verts-parti écologiste et les Verts-Confédération écologiste, issus de mouvances plus ou moins formelles, co-fondent les Verts, premier vrai parti écologiste en France. Dominique Voynet est partie prenante de l’opération.

14 novembre 1993. La motion Voynet remporte le congrès du parti, et met fin au « ni gauche ni droite » prônée par Antoine Waechter, figure de proue des Verts depuis leur création. Le parti s’ancre durablement à gauche de l’éventail politique français.

1er juin 1997. Les socialistes, menés par Lionel Jospin, emportent les législatives : leurs alliés Verts auront sept députés (les premiers pour eux), le ministère de l’écologie (Dominique Voynet puis Yves Cochet), puis le secrétariat d’État à l’économie solidaire (Guy Hascoët).

20 octobre 2008. Daniel Cohn-Bendit lance le mouvement Europe écologie, avec l’assentiment des Verts.

7 juin 2009. Alliés, les Verts et Europe écologie obtiennent quatorze eurodéputés, un résultat historique.

13 novembre 2010. Naissance d’Europe écologie les Verts (EELV), par l’association formelle des deux pôles.

6 mai 2012. François Hollande est élu président. Grâce aux accords électoraux passés avec le PS, EELV obtiendra dix-sept députés et deux ministres (Cécile Duflot, au logement, et Pascal Canfin, au développement).


Complément d’information :

- À lire aussi : « Des Verts à EELV, 30 ans d’histoire de l’écologie politique », Pierre Serne, Ed. Les Petits matins





Source : Patrick Piro pour Reporterre

Première mise en ligne le 30 juillet 2014.

Photos :
. Dominique Voynet : Wikimedia (Crédit : Guillaume Paumier / CC BY-SA 2.5)
. Manifestation : Wikipedia (Crédit : Yann / CC BY-SA 3.0)

Lire aussi : notre DOSSIER : Le débat de l’écologie politique.

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