« L’heure est à la construction d’une alternative »

Durée de lecture : 7 minutes

15 septembre 2014 / Entretien avec Eva Joly

Eva Joly, députée européenne et ex-candidate écologiste aux élections présidentielles, plaide pour le rassemblement des alternatifs. Elle ne voterait pas la confiance au gouvernement Valls, dont elle juge que sa politique n’est pas de gauche.


Reporterre - Le Parti Socialiste peut-il encore être considéré comme un parti de gauche ?

Eva Joly - Je pense qu’il y a au sein du PS nombre d’authentiques militants de gauche. On ne peut pas condamner tout le parti. Mais il est condamné par la politique conduite en son nom par Hollande et Valls dont on peut dire, par contre, qu’elle n’est pas de gauche.

C’est quoi, être de gauche ?

J’en ai une définition très claire : être de gauche, c’est imposer les régulations nécessaires pour que l’intérêt général l’emporte sur les intérêts particuliers. La gauche doit incarner cette volonté, au service des plus faibles. Cela passe par des confrontations, car il y a une tension perpétuelle entre l’intérêt général et les intérêts économiques et industriels, qui sont très puissants. Et c’est le rôle du politique de ne pas laisser la société aux mains du marché et à sa prétendue « auto-régulation ».

Prenons l’exemple de l’amiante. En France, on a réglementé très tard car c’étaient les professionnels de l’amiante qui géraient le problème, alors que la plupart des pays européens l’ont interdit durant les années 1970. On savait pourtant depuis longtemps que l’amiante était dangereux. Ce retard va causer 100 000 morts d’ici 2050, c’est un scandale sanitaire. Mais le pouvoir en place n’en tire pas vraiment la leçon, et les lobbies continuent à sévir : ils ont enterré les class-action [actions en justice de groupes de citoyens], et ont réussi à rendre impuissante la loi de séparation bancaire.

Sous François Hollande, le court-termisme règne en maitre. Voilà ce qui explique qu’il soit si peu sensible à l’écologie. Pourtant, par la redéfinition même de l’intérêt général grâce aux réflexions sur les générations futures et les biens communs, l’écologie ouvre un « au-delà » de la gauche. Pour moi, elle en est l’avenir. La gauche du 21e sera écologiste ou ne sera plus.

Vous avez évoqué avec Julien Bayou une plate-forme pour réunir les mouvements qui s’opposent au « socialisme gouvernemental ». Sur quoi peut-on les rassembler ?

Sur une dynamique de projet, et pas seulement de rejet. Le virage écologique d’abord. Il faut prendre en compte les impératifs d’un monde fini, la lutte contre le changement climatique, la transition énergétique, toutes ces choses dont je continue de m’étonner chaque jour que l’on ne les prenne pas au sérieux, alors qu’il est déjà très tard.

Les institutions ensuite. La République est à bout de souffle, il faut se battre pour une VIe République, pour vaincre la maladie de la Ve, qui met trop de pouvoir dans trop peu de mains. Il faut redonner du pouvoir aux citoyens.

Sur le social, la violence de la crise demande de se mettre d’accord sur la sanctuarisation de secteurs qui ne peuvent pas faire les frais d’une politique de réduction des déficits publics. Santé, environnement, logement et éducation doivent au contraire faire l’objet d’investissements.

Enfin, reste l’Europe. Les solutions doivent être européennes. Il faut que les autres forces modifient leur positionnement sur l’Europe. On ne pourra pas faire route avec les euro-sceptiques s’ils n’acceptent pas l’idée qu’il faut modifier l’Europe, et non pas la détruire.

Quel est le périmètre de cette plate-forme sur l’échiquier politique : le Parti communiste peut-il en faire partie, ou François Bayrou ?

Il n’y a pas d’exclus a priori : ceux qui, en sincérité, veulent conduire une autre politique peuvent venir. Mais il faut de la cohérence. François Bayrou est un pro-européen, il a une fibre sociale et il a souvent eu du courage. Mais il semble avoir choisi le retour à droite dans le giron de Juppé. J’en prends acte. Pour autant, ceux des démocrates qui veulent participer à la création d’un bloc progressiste sont les bienvenus. Avec les communistes, nous avons des choses à faire. Ils sont indispensables à la construction d’une nouvelle majorité. Mais dénoncer l’austérité sans demander un changement de modèle productif et sans renoncer au culte de la croissance à tout prix est une impasse.

Et Arnaud Montebourg ?

Arnaud Montebourg a un rôle à jouer mais les gaz de schiste sont un vrai problème chez lui. Il doit laisser les mirages industrialistes de côté. J’aimerais aussi que Christiane Taubira se lance et donne de la voix à nos côtés, parce qu’elle incarne l’espoir pour des millions de personnes.

Les partenaires privilégiés semblent être le Parti de Gauche, Nouvelle Donne, les frondeurs du PS et quelques mouvements comme Ensemble. Tous ont-ils fait leur aggiornamento sur l’écologie ?

Ils n’en sont pas tous au même point, il reste parfois du greenwashing. Mais beaucoup ont commencé à comprendre que c’est important, sans en tirer forcément toutes les conséquences. C’est ce sur quoi il est nécessaire de travailler.

Mais ces quelques piliers de convergence suffiront-ils à dépasser tout ce qui vous distingue, dans vos cultures politiques ?

Le temps est mûr pour cela. Nous devons construire une coalition qui débat et faire arbitrer nos désaccords par les citoyens. Je ne crois pas que le succès puisse découler d’un accord au sommet.

Si cet espace politique existe déjà, il ne s’est pas imposé lors des dernières élections. L’année 2014 a signé l’échec des différentes stratégies, qu’elles aient choisi de participer au gouvernement ou qu’elles en soient restées en dehors…

Notre échec découle aussi de notre division. Et de l’absence de dynamique citoyenne. A l’inverse, je regarde avec respect et intérêt ce qui s’est passé à Grenoble. Rassemblées, les forces alternatives peuvent être majoritaires.

Mathématiquement, cela marche peut-être, mais politiquement, on peut en douter, non ?

Il ne s’agit pas de fédérer des minorités, mais d’ouvrir une dynamique politique nouvelle. La rencontre des personnalités qui portent ces mouvements politiques est une première étape, mais ce que nous voulons profondément, c’est un retour aux citoyens. L’important en politique, ce qui fait sa valeur, ce sont les militants. C’est à eux que je suis fidèle chez EELV. Il y a dans la société civile, dans les associations, beaucoup de force et de volonté de changement. Beaucoup de gens avec une conscience politique et qui ne sont pas satisfaits de l’offre actuelle. C’est d’abord à eux que s’adresse la primaire de l’espoir.

Mais n’est-il pas trop tôt de penser déjà à 2017 ?

Il n’est pas trop tôt pour penser à la plate-forme qui peut nous réunir et créer les conditions d’une nouvelle alliance majoritaire. Il va falloir un certain nombre d’heures de réunion…

Voteriez-vous la confiance au gouvernement Valls, si vous étiez député ?

Non. Je serais même sûre de voter contre. A force de nous plonger dans l’impasse orthodoxe, le président et son premier ministre ont fini par tuer leur majorité. L’heure est définitivement à la construction d’une alternative.

En fait, vous croyez encore à la politique…

Oui. Je sais bien que ce serait plus simple de m’occuper de mes roses, de rester dans mon jardin. Mais je sens tellement l’urgence. Il ne faut plus de candidature de témoignage – ce que les écolos ont fait jusqu’à maintenant sous cette Ve République. Il faut maintenant présenter un candidat qui pourrait gagner. Et cela n’est pas possible sans se rassembler avec d’autres forces.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin


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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Eric Coquelin.

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