L’homme qui écoute la montagne

Durée de lecture : 5 minutes

17 juin 2014 / Grégory Souchay (Reporterre)

Depuis le début des années 2000, sur diverses radios libres, l’émission H-1000 invite à une excursion sonore en montagne. Rencontre avec Patrick Avakian, le créateur de ce programme hors normes.


- Toulouse (correspondance)

Une petite zone pavillonnaire, sur la commune du Fossat, sur les contreforts des Pyrénées, en Ariège. Une belle journée estivale et ensoleillée. Dans le jardin, une forme indistincte est collée à un arbre en fleur. En s’approchant nous découvrons un homme, silencieux, armé de son matériel d’enregistrement professionnel, la perche tendue vers l’arbre. Il a entendu quelque chose. On écoute. Les abeilles, leur bourdonnement. Les oiseaux. Le vent, les feuilles. Et devant nous, les Pyrénées encore blanchies.

Bienvenue chez Patrick Avakian, concepteur, producteur et réalisateur de l’émission de radio H-1000. Et modeste : « Franchement, ce que je faisais au début était vraiment très mauvais ». Les débuts, ce sont les années 1990, où il officie en « pose-disque » sur les radios libres, « à Radio Evasion, à Villefranche de Rouergue (Aveyron) » et puis à Toulouse.

Mais derrière le son, celui qui a d’abord été éducateur spécialisé nourrit une passion secrète : la montagne, et spécialement le massif des Pyrénées. « Gamin, j’y allais faire des cures pour régler mes problèmes de santé ».

En 1997, en pleine randonnée, il décide de changer ses habitudes : « J’avais un walkman avec un micro intégré, un son pourri. Mais l’idée était là : plutôt que de prendre des photos, j’allais prendre du son en montagne. » Le concept d’H-1000 est né.

Bien sûr « la technique n’était pas là, c’était même vraiment très mauvais », mais l’idée plait, d’abord à radio Campus Toulouse, puis il est récompensé du prix Pyrène en 2000 (documentaire inter-pyrénéen), avec un reportage hors normes, là encore : « Je suis allé m’enregistrer lisant des textes de Victor Hugo ou d’autres dans les endroits où les textes avaient été écrits par les auteurs ».

Première reconnaissance officielle. Et puis viennent une série de radios libres, dans le grand Sud Ouest et au-delà. Même Arte Radio ou Radio France s’intéressent à lui.

« Peut être quelque chose d’original »

Forcément, devant ce succès, Patrick commence à considérer son travail. « J’ai fini par me rendre compte que j’avais peut-être quelque chose d’original. Soit on fait de la radio pour soi, pour son ego, soit pour les autres, en aidant les artistes du coin. Mais dans aucun des deux cas, tu ne considères que la radio est une forme d’art en elle-même. »

Et c’est ce que propose H-1000, une déambulation sonore d’une demi-heure, mêlant le son du vent, des chants d’oiseau, des ruisseaux qui coulent, ou des pas dans la neige, en hiver, ou juste le silence des sommets. Le tout, avec un brin de montage et de musique planante ou psychédélique.

« L’essentiel, ce qui conditionne tout, c’est ta prise de son. Tout le montage informatique n’y changera rien. » Il passe parfois deux jours en vadrouille avant de ramener quelques minutes à diffuser.

- Ecouter des extraits

Avec la reconnaissance professionnelle vient également la possibilité de vivre à peu près de son travail. C’est chose faite avec l’autorisation de toucher des droits d’auteurs de la part de la SCAM. Il peut ainsi investir et acheter du matériel digne de ce nom : « C’est formidable de pouvoir enfin entendre ce que tu veux entendre ! » explique-t-il, les yeux brillants.

Son parcours l’amène aussi sous d’autres horizons, avec des voyages, « pour faire du H-1000 mais ailleurs », en Argentine, en Bolivie ou en Slovaquie, où il rencontre au cours d’un reportage sa compagne, Miroslava, qui écoute et commente chaque réalisation.

Avec le temps, l’émission elle-même évolue. Patrick réalise ainsi en 2011 une série avec Philippe Solal, philosophe, ce qui lui ouvre de nouveaux horizons. « J’aimerais amener des ouvriers, des psychologues là-haut et les faire parler de la montagne ». Il se prépare aujourd’hui à prendre contact avec des anciens ouvriers de Molex (32), de Continental Clairoix (60) pour parler avec eux de la nature, de la montagne et du reste.

Donner à voir autre chose de la nature

Bien sûr, impossible de ne pas évoquer les questions écologiques : le loup, l’ours, la chasse, les barrages. Derrière la passion pour le son se découvre aussi une certaine colère : « J’en ai marre de dire tout le temps la même chose, de dire : "Oh, regardez, écoutez la montagne, c’est joli" quand je vois que certains sont en train de la détruire, y compris ceux qui y habitent ! ».

Quand on lui parle de l’ours, il y voit « le syndrome de l’exclusion. L’ours, c’est celui qui n’a pas sa place, qui est rejeté, comme le sont beaucoup dans les marges de notre société ». La montagne qui parait si mystérieuse, si lointaine, lui parle ainsi beaucoup plus du monde qui l’entoure qu’on ne pourrait le croire de prime abord.

Une fois lancé, difficile d’arrêter celui qui passe l’essentiel de ses émissions à ne rien dire : « Le projet, en fait, c’est de transmettre la philosophie et l’amour de la nature, c’est la meilleure manière pour que les gens la respecte. Si tu transmets une forme d’émotion, peut être qu’ils feront attention, je pense que c’est plus efficace que de leur dire "ne faites pas ceci ou cela". »

C’est aussi un appel au silence et à l’écoute : « On est surinformé, on reçoit trop d’images et de sons. Mieux écouter la nature, c’est mieux s’en imprégner, et après tout s’enchaine au niveau de la prise de conscience. »

Et ainsi d’être dans une forme de militantisme tout en réalisant sa passion qu’il pense continuer encore longtemps : « Même si je n’étais pas payé, je continuerais. Parce que mon plus grand plaisir c’est quand un auditeur me dit : ton émission, elle me fait du bien ».

On confirme. H-1000 écoute la montagne. D’elle et de nous, il nous parle.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photos : Grégoire Souchay pour Reporterre

Retrouvez un entretien avec Patrick Avakian et des extraits de l’émission dans l’émission Le Magazine de la Radio Canal Sud (92.2 FM à Toulouse)

Lire aussi : Le merveilleux théâtre qui rend l’écologie populaire

THEMATIQUE    Nature
27 juillet 2019
Compromis ou radicalité, le mouvement écolo cherche sa stratégie
Enquête
26 juillet 2019
Contre le G7, les altermondialistes organisent un sommet « démocratique et ouvert »
Info
27 juillet 2019
Voiture reine, magasins à perte de vue... Bienvenue à la zone commerciale géante de Plan-de-Campagne
Reportage


Sur les mêmes thèmes       Nature





Du même auteur       Grégory Souchay (Reporterre)