Le merveilleux théâtre qui rend l’écologie populaire

1er février 2014 / Linda Maziz (Reporterre)



C’est le paradoxe de l’écologie : rien n’est plus concret et quotidien - et cependant, aucun choix environnemental n’est tout à fait évident. Les comédiens de la compagnie Naje mettent en scène de manière drôle et convaincante ces dilemmes, avec le public : les spectateurs sont invités à prendre la place des acteurs et pour essayer de changer le cours des choses. Reporterre a été emballé par ce joli moment de réflexion collective.

Il y a le père, la mère et leur fille. Ils vivent en banlieue parisienne, dans une barre HLM. C’est une famille un peu dans la galère, tout ce qu’il y a de plus médiocre et d’oridinaire. Tout ce qu’il y a de plus attachant aussi, avec son côté anarchisant sur les bords, puisqu’elle est quand même du genre à héberger un pote sans-papier. Un paysan sans terre du Bangladesh, qui, avec son histoire, donne une réalité au statut non officiel de réfugié climatique.

C’est à la faveur de cette rencontre que cette famille prend conscience de la nécessité d’une transition écologique. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? », se demandent souvent ces trois protagonistes. Parce que c’est bien beau les discours sur le « facteur 4 », « l’empreinte écologique », « la reconversion énergétique », mais comment on fait concrètement, dans la vie de tous les jours, pour dépasser les contradictions, pour être exemplaire avec les moyens du bord, en matière de logement, de transport et de consommation ?

La question de l’alimentation, par exemple. Ils ont pigé le coup des fruits et légumes de saison. Mais « il vaut mieux prendre des carottes bios de Hollande ou des pas bios de France ? ». C’est quoi le mieux ? Ou le moins mauvais ? Parce que le mieux, c’est certainement le panier Amap de leur copine Clara qui fait la maligne avec son potimarron et son rutabaga. Sauf que pour eux c’est foutu, la demande en panier est saturée et ça ne risque pas de s’arranger. « On a des agriculteurs, mais on n’a pas de terre. En Ile-de-France, 80 % des terres agricoles sont tenus par des gros céréaliers ».

Alors, on fait comment pour consommer local quand on manque de maraîchers de proximité ? A défaut de réponse, ils ont planté leurs semis de poireaux sur les platebandes au pied de leur immeuble. Problème, les agents des espaces verts débarquent, pas vraiment d’accord, vu qu’ici, la mairie a prévu d’y mettre des bégonias. « Et ça ne vous a pas dérangé de cultiver vos légumes dans l’espace public ? »

La scène est burlesque, les dialogues sont enlevés. Le public rit de bon coeur. Ce soir du 24 janvier, la salle Jean Dame, dans le 2e arrondissement de Paris est quasi comble. La compagnie Naje, avec son spectacle « Ça va chauffer » a attiré près de 250 spectateurs. Cette grosse fréquentation, assortie d’un public intergénérationnel, c’est déjà un succès pour les comités Attac d’Ile-de-France, à l’initiative de cet événement. Mais le fait est, que sur scène, la famille manque d’arguments pour défendre son potager sauvage. Le spectacle se poursuit, il dure une heure.

« On ne va pas traiter toute la question écologique ce soir, parce que c’est immense, c’est vaste et c’est trop compliqué », avait prévenu Fabienne Brugel, à la tête de la compagnie Naje. On y suit cette famille, mais pas seulement. L’écologie, ce n’est évidemment pas l’affaire que des petites gens, c’est aussi celle des politiques, des entreprises, des banques, des ONG et des militants. Et eux aussi, ils ont leur place dans cet enchevêtrement de tableaux qui se superposent, se télescopent et se répondent, comme autant de niveaux de lecture de la question écologique. Le spectacle dure une heure, mais à la fin, en fait, ce n’est pas fini. C’est même là que ça commence, ou plus exactement, que ça recommence.

Et c’est toute la particularité du théâtre-forum. C’est un théâtre à "commettre" ensemble, avec des spectateurs qui viennent prendre la place des acteurs. « On a choisi trois séquences, où nous on trouve que ça ne se passe pas très bien. Et on va vous demander de venir sur scène jouer un personnage, celui avec lequel vous êtes d’accord. Et de sa place à lui, vous allez essayer de faire bouger les choses, détaille Fabienne Brugel, au micro. Vous tentez un truc, on voit si ça marche, si ça ne marche pas. On ne juge pas les propositions, parce qu’on ne sait pas lesquelles pourraient nous servir dans la vraie vie et parce que le théâtre, tel qu’on le fait nous, on essaie que ça soit un lieu d’entraînement pour demain ».

Parmi les scène préposées au replay, celle des légumes plantés dans l’espace public. Sous les applaudissements d’encouragement du public, une femme monte sur scène et prend place au côté de la famille, prête à donner la réplique aux agents des espaces verts. Entre ses mains, un bonnet péruvien où elle fait mine qu’il contient des graines de platidou. « Ces graines, elles sont peut-être compatibles avec les fleurs que vous voulez mettre. Qu’est-ce que vous en dîtes ?On pourrait étudier ensemble les compatibilités ? », suggère-t-elle. « Mais les fleurs qu’on a prévu ici, on ne va pas les foutre en l’air quand même ! Vous voulez changer les choses et vous ne respectez pas notre travail. Et puis c’est quoi cette vision de l’espace public ? Chacun va décider tout seul ce qu’il va y mettre ? Ce n’est pas très démocratique, ça ».

La spectatrice ne se démonte pas. Et sa ténacité paye. « Moi je veux bien mettre du platidou, finit par concéder l’employée municipale. Mais de toute façon, ce n’est pas avec nous qu’il faut voir ça, c’est avec notre chef ». Aussitôt dit, aussitôt fait. En totale improvisation, un comédien revêt une écharpe tricolore et vient camper le rôle du maire. Il va maintenant lui falloir se coltiner l’élu et comme tous les politiques, il s’avère retors. « Vous avez considéré que cet espace était à vous ! Ce que vous faîtes, c’est de la privatisation de l’espace public », gronde-t-il. Chacun campe sur ses positions.

Fabienne Brugel interrompt la scène. « C’est pas mal ce qu’elle a fait, elle a réussi à mettre un joyeux bordel. En même temps, le maire, il pose des vraies questions : est-ce que ça nourrit vraiment les gens ? Comment on fait pour partager cet espace-là ? Est-ce que tous les habitants sont d’accords pour avoir des légumes au lieu de fleurs ? Ce n’est pas si simple, ce rapport à l’espace public... » Un spectateur souhaite réagir. « Ça, c’est ce qu’on appelle une zone à défendre. Evidemment que c’est l’espace public et que par définition on ne peut pas y mettre n’importe quoi. Mais c’est important aussi parfois de poser des actes pour espérer changer les choses. C’est ça aussi, la lutte ».

Dans le public, quelqu’un veut essayer autre chose. Mais cette fois-ci, c’est du côté des agents des espaces verts qu’il a envie de s’exprimer. « Vous prétendez que ce sont vos poireaux parce que vous les avez semés. Mais qui est-ce que vous avez consulté pour faire ça ? Fallait demander un terrain adéquat pour faire pousser des légumes. Vous ne savez même pas si la terre n’est pas polluée et si vos poireaux ne sont pas déjà plein de pesticides ». Indignation de la famille : « C’est quand même pas de notre faute si vous mettez des pesticides sous notre nez, là où jouent nos enfants ! » Et comment faire alors ? « Ce n’est pas une terre à espace vert qu’il vous faut, c’est de la terre agricole, reprend le spectateur. Dans chaque commune, il y a normalement un terre agricole pour les pauvres, réservée pour la pâture et la culture des gens qui n’ont pas de terre. Ça existe depuis le Moyen-Âge et ça n’a jamais été aboli. » Dans le public, l’effet est instantané, qui se traduit par un bruit sourd de murmures en pagailles.

« Quelqu’un a déjà entendu parler de ce truc, qu’on appelle les communaux ? », demande Fabienne Brugel, à l’assistance. Les prises de paroles s’enchaînent. Un historien de service revient sur ses origines et le mode de relation entre les seigneurs et leurs serfs. « A la base, ça n’a donc pas vraiment été créé sur une idée de partage et de faire ensemble ». « Mais ça peut quand même être bien utile », souligne-t-on, au rang voisin. « Même si c’est tombé en désuétude, si le texte n’a pas été abrogé, ça vaudrait peut-être le coup qu’on soit un certain nombre à se renseigner et à essayer de creuser la question », lance une spectatrice. C’est une piste à explorer, une piste parmi toutes celles qui ont été évoquées.

Ce soir, la magie du théâtre forum a encore opéré. Ensemble, les spectateurs ont ouvert le champ des possibles. Ils sont montés sur scène avec leurs envies et mis en partage leurs utopies. « Le théâtre-forum nous donne cette possibilité d’y aller, de dire ce que l’on a à dire, de proposer des choses, d’essayer des trucs. Et on est tous là, à réfléchir ensemble et c’est génial parce c’est tous ensemble qu’il faut qu’on aille chercher des solutions », réagit Julie Brossard, une spectatrice sortie enchantée de cette soirée. Elle connaît bien le théâtre-forum pour l’avoir elle-même pratiqué et pour le développer aujourd’hui dans sa coopérative de travailleurs sociaux. « Cet outil, ça vaut le coup de s’en saisir, ça a du sens. Moi je l’utilise auprès de publics en grande précarité sur des questions de mal-logement et là aussi ça fonctionne. Et ce soir encore, ça m’a bluffé cette facilité qu’ont les gens à monter sur scène ».

Ce n’est pas Ysi, la trentaine qui va la contredire. Elle ne l’aurait pas cru si on lui avait dit avant le spectacle, qu’elle allait monter sur les planches. « Ce n’est pas mon genre d’être à l’aise en public », confie-t-elle. Et pourtant, le moment venu, elle n’a pas hésité à y aller. « Et ça m’a fait plaisir de voir que les gens se sentaient concernés. Ça permet aussi de collectiviser des réseaux de spécialité ». Au vu des interventions sur scène, le public, ce soir, était plutôt du genre averti. Mais ce n’est pas toujours le cas.

« C’est un spectacle tout public. D’ailleurs, on s’est vachement pris le chou, parce que l’écologie, c’est quand même super compliqué. On voulait vulgariser, que ça soit pédagogique, mais on ne voulait surtout pas trop simplifier », explique Fabienne Brugel, qui a monté cette pièce avec la troupe il y a quatre ans. « Ce qu’on espère surtout, c’est que les gens se saisissent du problème, s’autorisent à en parler, à en débattre et à faire bouger les choses ». En somme, une démarche qui s’apparente aussi à une forme de démocratisation des savoirs. « Sur l’écologie, il y a énormément d’informations, mais pour y avoir accès, il faut déjà être branché sur les réseaux militants. Le commun des mortels, il ne va pas dans ses réseaux-là, il regarde la télé et puis c’est tout ».

Le théâtre forum peut donc aussi être une passerelle pour toucher des gens lambdas. « Ça nous arrive de jouer aussi pour le compte d’une municipalité ou pour le public d’un centre social ». Un aspect d’autant plus important pour Fabienne Brugel, que l’enjeu, c’est aussi d’arriver à impliquer les classes populaires sur la question de l’écologie. « Le merdier pour moi, c’est cette rupture de classe. L’écologie aujourd’hui est essentiellement portée par les classes moyennes. Je trouve qu’on n’arrive pas assez à travailler avec les gens des quartiers, qu’on n’arrive pas à avancer sur ces questions-là. Ça, c’est un réel défi ».


Le théâtre de l’opprimé est bien vivant

La compagnie NAJE a été créée en 1997 par Fabienne Brugel et Jean-Paul Ramat. NAJE, pour « Nous n’abandonnerons jamais l’espoir », une phrase empruntée à Hannah Arendt. « C’est une compagnie de théâtre qui ne fait que du théâtre de l’opprimé et qui revendique que dans le monde il y a des opprimés, des oppresseurs, des dominants, des dominés. En tout cas, nous, on fait cette lecture-là du monde et on structure tous nos spectacles autour de cette idée ».

- Fabienne Brugel -

Le théâtre forum ou théâtre de l’opprimé a été développé dans les années 1960 par un homme de théâtre, Augusto Boal. Des situations problématiques sont mises en scène et jouées par des comédiens devant un public de personnes concernées par ces problèmes. Une fois le spectacle joué, les spectateurs sont invités à monter sur scène et à intervenir dans des moments-clés de la pièce pour tenter par leurs propositions de changer le cours des choses. Objectif revendiqué par les adeptes de cet outil : la transformation sociale.

Rapporté à la pièce « Ça va chauffer », l’enjeu, c’est évidemment la transition écologique. Difficile d’avancer une prochaine date de représentation, car la compagnie NAJE n’organise pas de « tournées ». Elle dispose d’un catalogue de spectacles, qu’elle joue à la carte, en fonction des demandes des organisateurs.

Pour cette compagnie, la transformation sociale passe aussi chaque année, par l’organisation d’un grand spectacle forum. « On réalise tous les ans un gros chantier, avec un groupe d’environ cinquante ou soixante-dix personnes. Il y a un réel mélange de gens de classe moyenne et de gens dans la galère et c’est une richesse à laquelle on tient. A part ça, il n’y a pas de sélection, c’est ouvert à qui veut vient. La seule sélection, c’est le temps qu’y passent les gens, parce que ça demande de pouvoir s’engager sur quinze week-end. Chaque année, on choisit un thème et on s’attaque à ce qu’on appelle nous “un sujet d’intérêt général” ».

Par exemple, il y a trois ans, c’était le traitement des sans-papiers ou encore, il y a deux ans, le démantèlement des services publics. Cette année, la compagnie a eu envie de s’attaquer aux normes. « Parce que les normes, c’est gentil et c’est méchant en même temps, détaille Fabienne Brugel. En droit du travail, normalement, elles nous protègent. Sauf qu’il y a une inflation phénoménale des normes juridiques, industrielles, commerciales. Tous les lobbys s’y mettent, ça fait gagner beaucoup d’argent mais ça ne se fait pas forcément à notre bénéfice. Donc on a eu envie de prendre ce sujet là, et d’interroger aussi la façon dont notre société se norme, de traiter les normes sociales. Pour bien piger comment ça fonctionne, on commence par faire venir des spécialistes, des chercheurs, des militants qui bossent sur le sujet, pour qu’ils nous expliquent comment ça marche. Et après, on bosse avec le groupe pour essayer de produire un spectacle qui raconte ce qu’on en a compris et mettre ce savoir-là en partage ».




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Lire aussi : Qu’est-ce que le théâtre politique ?

Source et photos : Linda Maziz pour Reporterre

. sauf photo chapô : Compagnie Naje

Première mise en ligne sur Reporterre le 30 janvier 2014.

Le spectacle auquel nous avons assisté était organisé par Attac Ile-de-France

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