« La Constellation du chien », roman d’apocalypse… et écolo

Durée de lecture : 4 minutes

14 septembre 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

On avait découvert ce livre lors du Prix Une Autre Terre dont La Constellation du chien est devenu le lauréat 2014. Les nombreuses critiques élogieuses nous avaient donné envie de creuser l’intrigue. Reporterre l’a lu, et ne le regrette pas.


Conformément au prix pour lequel il concourrait, qui récompense des romans d’anticipation, La Constellation du Chien est une histoire futuriste. Nous sommes aux Etats-Unis, quelque part dans le Colorado, quelques années plus loin dans le XXIe siècle, autour de 2030, peut-être. Neuf ans après la « Fin de Tout ».

« le monde du temps fini »

Car tel est le décor de cette histoire : les sociétés humaines ont périclité, ravagées par une pandémie dont les causes scientifiques resteront d’ailleurs incertaines. Une chose est sûre, les villes ont brûlé et les ressources principales viennent à manquer. C’est « le monde du temps fini » : toute forme d’organisation collective ayant disparu, ne restent plus que quelques îlots épars où subsistent deux, trois, parfois quatre êtres humains forcés à la collaboration pour défendre un camp retranché.

Ainsi en est-il de Hig, le narrateur - veuf partagé entre la nostalgie et la rêverie, ami de la nature et mordu de poésie chinoise – et de Bangley, son acolyte aux instincts de bandit, pour qui la vie se résume à survivre, tant que son fusil d’assaut continue d’atteindre les cibles des visiteurs non identifiés.

C’est sur cette association aussi complémentaire qu’improbable que se construit la trame du récit. Si d’aucuns y voient l’héritage de La Route de Cormac McCarthy, on s’inscrit ici à l’évidence dans la tradition des récits post-apocalyptiques. La destruction généralisée ayant entraîné la fin de tout horizon, la violence et la mort deviennent la norme, omniprésente, sauvage mais commune, la norme de territoires où la maîtrise des dernières ressources ne peut être que l’objet d’une compétition justifiant de s’entretuer.

Toute confiance disparue, les protagonistes vivent dans un état de tension permanent, merveilleusement raconté, plongeant tout au long des pages le lecteur au bord d’un gouffre.

L’écriture atypique façonne l’ambiance du récit. Brute, incisive, la narration à la première personne du singulier précipite le lecteur dans l’épopée cataclysmique. Les paragraphes sont courts et espacés. Sans fard. Oubliés, les traditionnels tirets pour annoncer les dialogues. On passe d’une scène de description à un échange entre protagonistes. Sans aucun autre élément d’alerte que le sens du récit. Captif, le lecteur n’a d’autre choix que l’immersion dans l’aventure. Comme si la teneur du drame justifiait l’abandon de toute convention d’écriture.

Un roman écolo

Mais alors, quoi d’écologiste à un contexte aussi cynique et violent, où la peur de l’autre ne semble promettre que des bains de sang ? D’abord, il y a cette critique larvée d’un modèle de civilisation. Le seul moyen de locomotion présent dans le récit est un petit coucou – un Cessna 182 de 1956 – alimenté au pétrole, à bord duquel Hig parcourt les airs. Comme le dernier vestige de nos sociétés contemporaines…

Ensuite, il y a incontestablement ce rapport à la nature, qui enveloppe l’histoire de sa douceur. Là où l’homme a cessé son emprise, faune et flore ont repris leurs droits. Le livre offre des scènes intéressantes de contemplation, comme lorsque Hig s’adonne à l’un de ses passe-temps favoris, la pêche, qui résonne comme une ode au monde vivant.

Plus de deux siècles plus tard, il y a quelque chose de Thoreau dans cette façon d’appréhender une vie redevenue en partie sauvage. Celle-ci ne paraît d’ailleurs pas antinomique avec une vie animale domestiquée, en témoigne cet incroyable attachement qu’Hig voue à son chien, Jasper, troisième personnage incontournable du récit.

Enfin, il y a l’éloge de la sobriété. « N’avoir rien à perdre, c’est déjà quelque chose » nous dit Hig dans sa solitude. C’est en filigrane le thème de la simplicité volontaire qui est porté à travers cette construction dramaturgique. « La valeur est soumise au besoin » glisse-t-il plus tard, au détour d’une discussion. Son dénuement l’oblige à redéfinir l’essentiel sans céder au repli.

Subtiles, des notes de poésie et de musique colorent ainsi le texte : « Des sons d’agonie autant que d’adoration. Ce qui, quand vous résumez le truc, est exactement la définition du blues ». Dans un monde où tout espoir semble avorté, la quête du Beau offre quelques heureuses surprises.

Journaliste et homme aux mille métiers – plongeur, maçon, bûcheron, pêcheur, moniteur de kayak, livreur de pizzas ou guide de rivière – Peter Heller réussit un coup de maître dans l’exercice d’écriture. A mi-chemin entre le roman apocalyptique et la fable écologiste, l’auteur annonce le pire tout en réhabilitant l’émerveillement comme matrice d’un projet humaniste. Incontestablement, un auteur à suivre.


La constellation du chien, Peter Heller, Actes Sud, 336 pages, 21,90 €.



Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Première mise en ligne le 3 septembre 2014.

Photo : Flickr (Randall Chancellor / CC BY-SA 2.0)

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