La carte des luttes, révélateur de l’ampleur des contestations locales

Durée de lecture : 6 minutes

7 janvier 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Comment naît une lutte locale ? Comment devient-on militant contre une décharge, un centre commercial, un mine ou une nouvelle autoroute ? Quels processus d’apprentissages et politisations entrent en jeu ? À l’occasion d’une mise à jour de la carte des luttes, avec 200 projets recensés, Reporterre s’intéresse aux ressorts profonds de l’engagement au service de la transition écologique.

« Vous n’arriverez jamais au bout. » Julien Milanesi, maître de conférence en sciences économiques à l’université Toulouse 3 ne cherche pas à nous décourager mais à dresser un constat. Recenser toutes les luttes contre les projets inutiles en France est une gageure. La preuve en un chiffre : depuis le début du projet, on nous a signalé 444 projets inutiles et imposés via ce formulaire. Malgré quelques doublons et erreurs, cela laisse imaginer l’ampleur de la contestation sur tout le territoire.

Dans cette nouvelle version de la carte des luttes, réalisée avec l’ONG de mobilisation citoyenne Le Mouvement et l’équipe de vidéastes de Partager c’est sympa, vous trouverez 200 projets sélectionnés en fonction des critères détaillés dans notre premier article.

Un travail de tri et de vérification qui n’a pas empêché certains mécontentements. Exemple avec la rénovation urbaine d’un quartier de Vénissieux, dans la banlieue de Lyon. L’un des élus nous a écrit pour signifier son étonnement de voir sa commune sur la carte. Il estime que les adversaires du projet ne sont que « quelques opposants politiques pas du tout représentatifs de la population ». Le collectif local n’est bien évidemment pas de cet avis. « Mercredi 6 novembre, nous avons réussi à mobiliser près de 200 personnes, sans compter les enfants, pour l’assemblée générale du conseil de quartier. Ce qui n’est absolument jamais arrivé ici. Un article comme celui sur la carte des luttes est un réconfort pour les habitants. »

« Aujourd’hui, les promoteurs ne peuvent plus bétonner en paix » 

Mais, notre but n’est pas d’apporter du réconfort aux gens, mais de décrire une réalité. Celle d’une France où des centaines de collectifs se mobilisent contre des projets nocifs pour le climat et la justice sociale. Celle d’une société qui remet en cause le paradigme de la croissance héritée des Trente Glorieuses. Le mythe du progrès ne fait plus recette, surtout dans ces territoires délaissés par les politiques publiques et par la start-up nation qui envahit les hypercentres urbains. « Les gens ne se font plus berner sur les conséquences de la mondialisation et de la compétitivité. Ils attendent aujourd’hui des relocalisations, des infrastructures de proximité et un développement endogène du territoire », explique Léa Sébastien maîtresse de conférences en géographie à l’université Toulouse 2 et coautrice avec Julien Milanesi du livre Résister aux grands projets inutiles et imposés (éditions Textuel).

Cette vivacité des combats met en lumière une écologie populaire, ancrée dans un territoire. « Un véritable mouvement social décentralisé encore inconscient de lui-même et qui mériterait d’avoir un réseau sur lequel s’appuyer », estime Julien Milanesi.

En France, l’histoire des luttes a commencé dans les années 1970 avec de vastes projets d’aménagement du territoire — comme dans le Larzac — ou énergétique — comme la centrale de Plogoff, en Bretagne. Plus récemment, on pense bien sûr à Notre-Dame-des-Landes. Mais, depuis une dizaine d’années, on assiste à une réelle montée en puissance des contestations à plus petite échelle. Quelques hectares de forêt menacés suffisent parfois à enflammer les esprits. « Il y a quelque chose de nouveau, clairement. Aujourd’hui, les promoteurs ne peuvent plus bétonner en paix. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans », estime Julien Milanesi.

Le chantier de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux en novembre 2013.

Internet a également changé la donne, tout le monde pouvant facilement se mettre en réseau et accéder à la connaissance. Un phénomène qui n’est pas étranger à la méfiance quasi systématique envers tous les porteurs de projets, qu’ils soient privés ou institutionnels. « Les élus sentent bien qu’il ne peuvent plus faire passer ce qu’ils veulent comme avant. Ils organisent alors des procédures de démocratie participative sans jamais interroger le bien-fondé du projet ou sa viabilité », continue le chercheur. Les associations jouent le jeu quelque temps, avant de se lasser et d’entrer pleinement dans la bataille. Parfois, ce n’est pas l’infrastructure elle-même qui est mise en cause, plutôt la façon dont elle est imposée par un acteur extérieur. C’est par exemple le cas avec les éoliennes, combattues farouchement lorsqu’elles sont construites sans concertation locale par un industriel, mais bien acceptées quand elles sont imaginées par des coopératives citoyennes.

Le choc émotionnel face à une appropriation soudaine du territoire 

Pour Julien Milanesi, il s’agit aussi de remettre en question l’imaginaire de la vitesse, de la mobilité, de la performance technique comme le prouvent ces luttes contre les extensions d’aéroports ou la construction de lignes à grande vitesse : « Se déplacer de plus en plus vite est une donnée perçue comme naturelle. Alors que c’est un imaginaire social récent. Nos ancêtres vivaient dans un espace de 30 kilomètres autour de leur lieu de naissance. » Cette exigence de vitesse se double d’une fracture sociale car ceux qui profitent du TGV sont surtout les populations urbaines, cadres CSP+. Or, ces lignes à grande vitesse sont particulièrement coûteuses : 25 millions d’euros du kilomètre. « C’est de l’argent public cannibalisé qui n’ira pas vers les infrastructures du quotidien. Tous ces financements sont mis au service des urbains pressés et pas des navettes locales pour les moins fortunés », observe Julien Milanesi.

L’élément déclencheur de l’engagement reste le choc émotionnel face à une appropriation soudaine du territoire. Après analyse de la situation, les concernés mettent en commun leurs inquiétudes. Ce sont souvent des néophytes, qui n’y connaissent pas grand-chose et passent leurs soirées à potasser des documents administratifs rébarbatifs. « Je me rappelle d’un projet de décharge dans la Beauce où les gens se rendaient à des conférences et étaient devenus des experts en déchets », raconte Léa Sébastien. Ils développent ainsi des compétences techniques, juridiques, et administratives. « Souvent, ils sont choqués par ce qu’ils découvrent et par la façon arbitraire dont les décisions sont prises », poursuit Léa Sébastien. Avec le temps et la montée en expertise, les militants se politisent et inventent des propositions crédibles. Une véritable résistance éclairée. L’un des exemples les plus connus est le projet Carma, alternative au projet (abandonné en partie) d’EuropaCity.

« Nous avons plein de collectifs opposés aux centres commerciaux qui nous contactent pour nous demander de venir faire Carma chez eux, s’exclame Alice Le Roy, membre du collectif Non à EuropaCity. Beaucoup se posent les mêmes questions que nous : comment protéger les terres agricoles, conserver la souveraineté alimentaire, empêcher la perte de la biodiversité, créer des emplois pour demain… » Carma a revitalisé la lutte en séduisant des urbanistes, des architectes et des jeunes vivant à Gonesse, qui peuvent se projeter dans un autre avenir que celui vendu par les promoteurs immobiliers. Un nouvel imaginaire de la résilience, de la sobriété, de la décroissance que tous ces collectifs sont en train d’élaborer.





Lire aussi : La carte des luttes contre les grands projets inutiles

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photo :
. LGV:capture d’écran vidéo Lisea sur YouTube

DOSSIER    Grands Projets inutiles Carte des luttes

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