La « crise des migrants » est la conséquence de la crise de notre société

2 septembre 2015 / Vincent Liegey



CHRONIQUE - « Depuis le début de l’année, la Hongrie est devenue la première porte d’entrée des migrants dans l’espace Schengen. » (...) « Nous sommes rattrapés par une réalité que nous nions depuis des décennies, celle du développement, système pervers héritier du colonialisme, où sous couvert d’amener la civilisation, la démocratie, on exploite, déstabilise, pille toujours plus. »


Vincent Liegey.

Tous les mois, Vincent Liegey, « décroissant », porte son regard sur l’actualité. Comme les chroniques et tribunes publiées sur Reporterre, il exprime un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui du Quotidien de l’écologie.


Depuis le début de l’année, la Hongrie est devenue la première porte d’entrée des migrants dans l’espace Schengen. Ainsi, ces derniers mois, cette question est devenue le sujet central des débats de société. D’un côté, Orban, en chute libre dans les sondages, en profite de manière éhontée pour faire peur dans les chaumières ; de l’autre, la société s’organise dans un élan de solidarité remarquable.

Début juillet, dans le cadre du projet lancé par Médiapart « Open Europe », j’ai passé trois jours en reportage avec Hu-lala (journal en ligne hongrois de langue française) dans le sud du pays à la frontière serbe. Tous les matins, ce sont plus d’un millier de personnes que l’on voit errer sur les routes dans cette campagne bucolique typique des grandes plaines de Hongrie.

Ils sont affamés, assoiffés, exténués après une nuit de marche pour cette dernière étape d’une longue route. Certains sont partis il y un an. La majorité fuit la guerre, 80 % d’entre eux viennent de Syrie, d’Afghanistan ou d’Irak. Tous ceux avec lesquels j’ai conversé, sans exception, fuient la mort. Ils n’ont plus rien à perdre, rien ne les arrêtera...

Campagnes hongroises vers la frontière serbe.

Arrivés en Hongrie, ils sont alors arrêtés par la police puis conduits pour effectuer les procédures de demandes d’asile. Ils sont ensuite relâchés et on les retrouve à Budapest autour des gares où ils espèrent trouver un train pour l’Allemagne. Là aussi, la solidarité s’organise. On leur apporte de la nourriture, de l’eau, des couvertures... Difficile de répondre à cette situation d’urgence. Ces derniers jours, alors que la canicule est de retour à Budapest, environ un millier de personnes sont bloquées à la gare de l’est par la police qui les empêche de monter dans les trains. La situation devient intenable !

Conséquences de guerres illégales et désastreuses

J’ai été marqué par ces trois journées passées dans le sud du pays, ces dernières journées à la gare de l’est à Budapest et surtout par toutes ces rencontres, ces histoires personnelles. Cette situation nous rappelle que nous vivons dans une illusion de liberté de consommer : nos modes de vie dépendant de toujours plus d’exploitation de ressources finies ont des conséquences sur la vie d’autres personnes, ailleurs. Ces personnes se retrouvant aujourd’hui face à la mort dans ces pays, viennent frapper à nos portes. Si l’élan de solidarité citoyenne est remarquable, il est insuffisant, on se sent démuni lorsque l’on doit répondre à une telle urgence relevant de la politique internationale.

Face à l’effondrement de notre modèle de société, les réponses individuelles (simplicité volontaire) et collectives (alternatives concrètes, relocalisation) bien que nécessaires sont loin d’être suffisantes.

Plus d’un millier de personnes sont bloquées à Budapest à la gare de l’est et ses alentours, parmi eux beaucoup d’enfants. Et les arrivées continuent.

Nous sommes rattrapés par une réalité que nous nions depuis des décennies, celle du développement, système pervers héritier du colonialisme, où sous couvert d’amener la civilisation, la démocratie, on exploite, déstabilise, pille toujours plus.

Ces personnes rencontrées fuient les conséquences des guerres illégales et désastreuses de l’après 11 septembre, guerres ayant pour objectif d’assurer le contrôle des ressources fossiles dans ces régions. Quand elles ne fuient pas la guerre, elles fuient des dictatures, l’expropriation de leurs terres avec le land grabbing (accaparement foncier) ou demain, les conséquences du changement climatique. Face à cette dette écologique, la réponse doit être politique !

A l’échelle de nos états, de l’Europe, mais aussi des Etats-Unis, les réponses ne sont pas à la hauteur. Au contraire, les réactions nationalistes et populistes se nourrissent de cette situation pour renforcer les peurs, la répression et éluder les vraies questions.

Perspective de Décroissance

Ainsi, dans une perspective de Décroissance, que pouvons-nous préconiser ?

1) Arrêter l’hémorragie du toujours plus

Tant que nous resterons enfermés dans nos modèles de société dépendant de toujours plus de ressources, il n’y a aucun espoir de voir cette situation se résoudre, au contraire. Alors, vite, initions des transitions vers plus de sobriété, de partages, de recyclages, relocalisons, simplifions nos productions, rendons-les durables, réutilisons.

Cela doit aussi s’accompagner d’un changement de paradigme dans les relations internationales : posons les vrais problèmes sur la table et sortons de cette fuite en avant guerrière pour le contrôle des ressources naturelles. Le XXe sciècle et ses logiques impérialistes, nationalistes et de compétitions économiques doivent appartenir au passé ! Vers une relocalisation, mais ouverte, c’est-à-dire solidaire et dans le dialogue.

Distribution bénévole de nourriture à la gare de l’Est de Budapest.

2) Dette écologique, responsabilité et solidarité

Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur notre responsabilité historique face à ces désordres, ces tragédies. Nous avons un devoir de solidarité, d’autant plus que nous en sommes matériellement capables, pour accueillir humainement et en bonne intelligence ces populations désespérées, que ce soit temporairement ou définitivement.

3) Créativité ou comment transformer une situation critique en tremplin vers de nouveaux mondes ?

Une bonne partie des populations qui arrivent appartiennent aux classes éduquées de leur pays. L’enjeu n’est pas de faire du brain drain, mais de penser ces opportunités de rencontres comme un tremplin pour un véritable dialogue des civilisations. Nos sociétés occidentales changent et doivent changer dans une perspective de Décroissance. La transition est en marche, mais ce n’est que le début. Cela est insuffisant si le reste du monde ne questionne pas cette fuite en avant vers le toujours plus. Faisons des migrants des ambassadeurs de cette transformation afin de casser le mythe de l’occident, de la consommation illimitée.

Dans les campagnes hongroises vers la frontière serbe.

De même, ces personnes arrivent avec une autre vision du monde, des relations humaines, des expériences de vie dures mais riches d’enseignement qui ne peuvent qu’apporter à nos sociétés et les faire sortir de ce cercle vicieux mortifère et individualiste du toujours plus. N’avons-nous pas là un levier pertinent pour tourner la page du toujours plus, de la compétition économique et de ses conséquences ?

Plus que jamais, l’enjeu est entre barbarie, c’est-à-dire le repli sur soi, le rejet de l’autre, l’incapacité voire le refus de comprendre les liens étroits entre l’insoutenabilité environnementale et sociale de ce modèle croissanciste et ces tragédies qu’il engendre... ou Décroissance, c’est-à-dire remettre la politique au coeur de nos débats et initier des transition, dans le dialogue vers de nouveaux modèles de sociétés relocalisés, ouverts, soutenables et solidaires.




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Lire aussi : « Le phénomène des migrants environnementaux prend une ampleur sans précédent »

Source : Vincent Liegey pour Reporterre

Photos : © Corentin Léotard/www.hu-lala.org

(Photo chapô : Manifestation de migrants à la gare de l’Est de Budapest afin de
demander à la police de les laisser passer prendre un train pour l’Allemagne. La situation devient de plus en plus tendue.
)

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