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ReportageMonde

La dépendance au charbon : enjeu crucial de la présidentielle polonaise

La mine de Bełchatów est le site industriel le plus polluant d’Europe.

L’élection présidentielle débute le 18 mai en Pologne. La victoire du candidat libéral pourrait permettre de poursuite la timide transition énergétique opérée dans ce pays embourbé dans sa dépendance au charbon.

Bełchatów (Pologne), reportage

Un râle métallique rebondit d’un bord à l’autre du gouffre. Au fond du cratère, petites comme des fourmis, des excavatrices raclent la roche à la recherche de lignite. Chacune fait la taille d’un immeuble. Au loin, les immenses cheminées de la centrale électrique crachent des volutes de vapeur qui se mêlent aux nuages. La mine de charbon de Bełchatów, qui fournit près de 20 % de l’électricité de la Pologne, est le site industriel le plus polluant de toute l’Europe.

Alors que la Pologne va élire son président dimanche 18 mai, le premier tour des élections a des allures de choix existentiel : le pays va-t-il poursuivre l’exploitation du charbon et creuser un deuxième cratère gigantesque à soixante kilomètres de cette ville du centre de la Pologne, comme le souhaitent les conservateurs, qui ont régné sans partage de 2015 à 2023 ? Ou va-t-il poursuivre la — timide — transition énergétique entamée grâce aux fonds européens par les libéraux depuis qu’ils ont regagné le poste de premier ministre en 2023 ?

«  Quand on évoque l’écologie, les gens nous parlent du trou dans la couche d’ozone  », déplore Krzysztof Wychowałek, fondateur de l’association Źródła.

L’enjeu est de taille : la Pologne est le pays européen avec le mix énergétique le plus dépendant du charbon. Des régions entières se sont développées grâce à l’exploitation de la houille, et célèbrent chaque année avec ferveur, costumes traditionnels et vodka, l’héritage culturel de la mine.

Ces mineurs constituent une base électorale cruciale, courtisée par le parti conservateur à tendance climatosceptique, Droit et justice (PiS), qui a dirigé le pays de 2015 à 2023. « Le PiS livre sa dernière bataille lors de ces élections : soit il revient au pouvoir, soit il disparaît à jamais », analyse le sociologue Przemysław Witkowski, directeur adjoint de l’Institut de la pensée politique. Pantalon noir, bombers noir, casquette noire, tatouages et boucle d’oreille : cet ancien militant antifasciste intégré au gouvernement libéral en 2023 estime que l’avenir de l’Europe entière dépend du président que choisiront les Polonais en 2025.

« Ce serait la fin du projet européen »

« Si le PiS revient au pouvoir, il continuera, comme Viktor Orbán en Hongrie, à se battre contre Bruxelles, avertit-il. Ce serait la fin du projet européen. » Et avec lui, les efforts de transition énergétique portés par les Vingt-Sept. Comme en France, les différents partis d’extrême droite proposent à présent des moratoires contre le développement des énergies renouvelables.

«  Les conservateurs livrent leur dernière bataille : soit ils reviennent au pouvoir, soit ils disparaissent à jamais  », pronostique Przemysław Witkowski, directeur adjoint de l’Institut de la pensée politique.

Du temps où les conservateurs étaient au pouvoir, la Pologne a livré une guerre de tranchée contre l’Union pour protéger la mine de charbon de Turów, à la frontière avec la République tchèque, et a préféré encaisser 68 millions d’euros de pénalités plutôt que de se plier à la volonté de Bruxelles.

Autour de la mine, les conservateurs ont la cote

Krzysztof Wychowałek se souvient de cet épisode en regardant, avec l’indifférence de l’habitué, le tentaculaire complexe de Bełchatów : « En 2019, le gouvernement conservateur a annoncé son intention d’ouvrir une nouvelle mine pour continuer l’approvisionnement en lignite. » En clair, de creuser un deuxième cratère des mêmes dimensions que celui, gigantesque, qui s’étend sous nos yeux. Le paysage lunaire est même devenu une attraction touristique : pendant que nous discutons, deux familles viennent l’admirer depuis le point de vue officiel, référencé sur les cartes de la région.

Écologiste, il a participé à la création, au début des années 2000, du parti Vert de Pologne. Il a aussi fondé, en 1997, l’association Źródła, avec laquelle il est venu faire de l’éducation environnementale dans la ville de Bełchatów. On s’assoit dans la cour du lycée technique où ses collègues donnent une formation, avec des barres d’immeubles mornes, dans le plus pur style soviétique, en toile de fond. Las, l’atelier de sensibilisation aux enjeux climatiques a été écourté, face au désintérêt des participants.

7 millions de tonnes de charbon sont utilisées chaque année par les Polonais.

« La conscience climatique est quasi-nulle, ici, soupire-t-il. Quand on évoque l’écologie, les gens nous parlent du trou dans la couche d’ozone » — un enjeu qui n’est plus saillant depuis une vingtaine d’années.

Il ne s’étonne donc guère que les conservateurs prospèrent sur ce territoire, où ils sont largement arrivés en tête lors des dernières élections. En sillonnant les petits villages qui entourent la mine de Bełchatów, près de la moitié des maisons affichent fièrement de larges banderoles en soutien au candidat de la Konfederacja, encore plus à droite que Droit et justice, et on remarque régulièrement des étoiles de David taguées sur les murs ou les arrêts de bus.

3,85 milliards de fonds européens

Mais, alors que la situation semblait particulièrement hostile, Krzysztof Wychowałek se souvient très précisément de « la minute où tout a basculé » il y a quelques années. Il était occupé, en désespoir de cause, à « piller le buffet » d’une conférence sur la transition du territoire qui avait très mal commencé, avec une opposition systématique des syndicats de mineurs dès qu’il était question d’écologie. « À un moment, ils ont compris que les réserves de charbon n’étaient pas illimitées, qu’une évolution était nécessaire dans tous les cas, et qu’ils pouvaient en bénéficier s’ils rejoignaient le mouvement maintenant », se souvient-il. Si un certain nombre de syndicats ont accepté de réfléchir à l’après-mine, c’est, comme souvent, pour une raison très pragmatique : l’argent.

En 2022, l’Union européenne a annoncé la mise à disposition d’une partie de son Fonds pour une transition juste dans cinq régions minières de Pologne. Voilà soudain 3,85 milliards d’euros investis dans la reconversion professionnelle des travailleurs de l’économie fossile, dans la décontamination des terres polluées par les activités minières, et le développement d’entreprises d’énergies renouvelables. Au niveau européen, ce mécanisme est doté d’une enveloppe de 55 milliards d’euros.

Grâce à cette manne, et à une bonne dose de volonté politique, la région de Grande Pologne, dans le centre du pays, a annoncé son ambition de tourner la page du charbon d’ici 2030, et d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2040.

«  Les politiques sont coincés dans le passé, plus que le reste de la population  », estime Krzysztof Cibor, porte-parole de l’antenne polonaise de Greenpeace.

« Il faut être vigilant sur la manière dont vont être distribués ces fonds, afin qu’ils ne soient pas mis au service d’une transition injuste », avertit Jakub Gogolewski, de la fondation RTON, en regardant les gratte-ciels qui poussent comme des champignons dans le centre de Varsovie. « L’aide apportée au secteur minier est largement plus importante qu’à d’autres industries comme l’agriculture ou les transports. »

Mobilisée dans les discussions sur la transition en Grande Pologne, sa fondation a insisté sur la nécessité d’accompagner aussi ceux qui souffraient des conséquences de l’extraction minière, comme les agriculteurs privés d’eau.

Le nombre d’employés du secteur minier s’est effondré

D’autant que les programmes européens ne sont pas les seuls à se concentrer sur le charbon : « Cela fait de nombreuses années que le secteur n’est plus rentable et qu’il ne tient que grâce aux subventions du gouvernement », fait remarquer Krzysztof Cibor, porte-parole de l’antenne polonaise de Greenpeace.

À mesure que les mines se sont industrialisées et que les excavatrices ont remplacé les mineurs, le nombre d’employés du secteur minier s’est, de son côté, effondré, passant de 400 000 il y a une trentaine d’années à moins de 80 000 aujourd’hui. En 2024, un an après l’arrivée au pouvoir des libéraux, le constat reste amer : la Pologne a dépensé 2,17 milliards d’euros pour subventionner l’industrie du charbon — alors même que l’une de leurs promesses de campagne était d’accélérer la fin du charbon. « La majorité des Polonais attendent plus d’action pour le climat, rappelle Krzysztof Cibor. Les politiques sont coincés dans le passé, plus que le reste de la population. »

« Les politiques sont coincés dans le passé »

Les libéraux se défendent : s’ils n’ont pas pu aller plus loin dans la transition, c’est parce que les conservateurs continuent de leur mettre des bâtons dans les roues, notamment en agitant le spectre d’une mobilisation des mineurs. Sous le gouvernement des libéraux de la Plateforme civique, la Pologne s’est engagée à réduire ses émissions de 90 % d’ici 2040. Mais puisque la consommation d’énergie du pays continue d’augmenter, le gouvernement libéral a misé sur une solution qui fait grincer des dents Krzysztof Cibor : la construction d’une centrale nucléaire à Choczewo, sur la mer Baltique, qui devrait débuter en 2026.

La sobriété est un horizon encore lointain, masqué par les cheminées des centrales. Jakub Gogolewski préfère voir le verre à moitié plein, ou plutôt la mine à moitié vide : « On oublie vite à quel point un gouvernement peut détruire un pays en l’espace de quelques années. Certes, les progrès sont minimes depuis l’arrivée des libéraux ; mais au moins, la situation cesse de s’empirer de jour en jour. Et c’est déjà un grand progrès. »

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