La finance verte abonde surtout l’écoblanchiment

12 décembre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le sommet sur le climat de ce mardi 12 décembre doit introniser Paris comme capitale de la « finance verte ». Celle-ci développe des dispositifs censés financer la transition énergétique. Problème : ils ne fonctionnent pas vraiment, constate Reporterre. Enquête.

Lutter contre les changements climatiques, d’accord, mais avec quel argent ? C’est à cette épineuse question que le sommet du 12 décembre à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), organisé par l’Élysée avec le secrétariat général de l’Organisation des Nations unies (Onu) et la Banque mondiale, est censé apporter des réponses. Nom officiel : One planet summit (Sommet de la planète).

Premier enjeu : trouver de nouveaux financements pour honorer la promesse faite aux pays en développement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Mais aussi, réorienter les flux financiers mondiaux des activités fortement émettrices de gaz à effet de serre vers celles de la transition énergétique.

Comment définir le risque climatique ?

Bien que récente, la prise de conscience des impacts du changement climatique chez les investisseurs progresse. Moment fondateur, le discours « La tragédie des horizons », du gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière, Mark Carney, devant le Lloyd’s of London (marché de l’assurance britannique) le 29 septembre 2015.

Pour la première fois, un banquier "central", de la première place financière mondiale, définit les trois types de menaces que les bouleversements climatiques font peser sur le secteur financier :

  • Les risques physiques, c’est-à-dire les dommages causés par des événements climatiques extrêmes (destructions matérielles, blessures, décès, etc.). « Pour les compagnies d’assurance, certains risques ne seront bientôt plus assurables », précise à Rpeorterre Philippe Zaouati, directeur général de Mirova, une filiale de Natixis consacrée aux investissements responsables.
  • Les risques en responsabilité, c’est-à-dire les poursuites judiciaires à l’encontre des entreprises extractrices d’énergies fossiles et très émettrices de gaz à effet de serre, et éventuellement de leurs assureurs. « Il y a quelques jours, en Allemagne, la justice a reconnu la légitimité d’un paysan péruvien à porter plainte contre RWE, qu’il estime responsable des impacts du changement climatique dans les Andes, rappelle Anne-Catherine Husson-Traoré, directrice générale de Novethic. Chevron se bat depuis des années pour ne pas payer l’amende de 9 milliards de dollars infligée par le gouvernement équatorien pour avoir pollué l’Amazone. »
  • Les risques de transition, autrement dit le risque financier de « rater le train » de la transition énergétique. « Ce risque a été identifié pour la première fois dans l’étude “Unburnable Carbon” publiée en 2011 par le think tank Carbon Tracker Initiative, indique M. Zaouati. Aujourd’hui, la valeur en bourse des compagnies pétrolières dépend de leurs réserves prouvées en hydrocarbures. Mais si l’on additionne toutes ces réserves, qu’on les extrait et qu’on les brûle, on se dirige vers un réchauffement de 4 à 5 °C d’ici la fin du siècle. Cela signifie que ces compagnies ne pourront pas brûler toutes leurs réserves et que leur valeur boursière est surévaluée. » La dernière étude de Carbon Tracker Initiative s’est ainsi intéressée à l’évolution du secteur du charbon en Europe si l’Union européenne respectait ses engagements de lutte contre le changement climatique. Bilan : 54 % des centrales à charbon européennes perdent actuellement de l’argent et cette proportion pourrait grimper à 97 % en 2030 si elles persistaient dans le « business as usual ». En revanche, un plan de sortie du charbon permettrait d’éviter 22 milliards d’euros de pertes d’ici à 2030.

Globalement, un rapport de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) de juillet 2017 évoque la disparition de 2.300 milliards de dollars de valeurs boursières d’entreprises très émettrices de gaz à effet de serre, en particulier dans le secteur pétrolier. Conclusion, « prêter ou investir dans des entreprises très carbonées devient risqué », insiste M. Zaouati.

Comment les investisseurs évaluent-il l’exposition d’une entreprise au risque climatique ?

Cela semble évident : les producteurs d’énergies fossiles sont les plus exposés au risque climatique. Mais plusieurs méthodologies existent pour identifier les mauvais élèves plus discrets, comme l’empreinte carbone. Ainsi, depuis 2003, le Carbon Disclosure Project (CDP), une ONG britannique, invite les entreprises à répondre à une centaine de questions pour évaluer le volume de leurs émissions de gaz à effet de serre. À ce jour, plus de 5.600 entreprises ont répondu à ce questionnaire. Par ailleurs, le CDP a établi une liste des 100 entreprises les plus polluantes, responsables de plus de 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

La Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD), un groupe de travail créé en décembre 2015 par le conseil de stabilité financière du G20 et présidé par l’homme d’affaires et ancien maire de New York Michael Bloomberg, propose une méthodologie plus élaborée. « Première étape, le calcul de l’empreinte carbone, en tenant compte des trois niveaux d’émissions : celles provoquées par l’activité de l’entreprises, celles liées à l’achat d’énergie, et celles découlant de l’usage des produits fabriqués par l’entreprise, explique Benjamin Jullien, de l’European Climate Foundation. Mais, comme c’est insuffisant pour faire de la prospective, elle demande aussi à l’entreprise de travailler sur plusieurs scénarios pour le futur, dont un au moins est compatible avec une trajectoire de réchauffement de 2 °C. »

Michael Bloomberg.

Un exercice complexe, voire impossible. « Qu’est-ce que cela signifie, d’être compatible avec un scénario 2 °C ? interroge Philippe Zaouati. On sait tout juste mesurer les émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Celles provoquées par l’activité de l’entreprise et liées à ses achats d’énergie, ça va encore. Mais pour les émissions liées à l’usage des produits, on a déjà plus de mal. »

Par ailleurs, seule la France, par le biais de l’article 173 de la loi relative à la transition énergétique, oblige les grands investisseurs institutionnels à communiquer sur leur gestion du risque climatique. Un premier bilan de cette mesure doit être réalisé mi-2018, pour vérifier si ces investisseurs se plient bien à cette exigence de reporting. Mais, au-delà des frontières de l’Hexagone, rien ne contraint les entreprises à suivre les recommandations de la TCFD. Le groupe d’experts de haut niveau sur la finance durable formé par la Commission européenne fin 2016, dont M. Zaouati est membre, doit rendre un premier rapport en janvier 2018. « C’est une des questions sur lesquelles nous travaillons : faut-il rendre ces recommandations obligatoires au sein de l’Union européenne ? », indique le directeur général de Mirova.

Enfin, faire du reporting est une chose, réduire ses émissions de gaz à effet de serre en est une autre. Tout un travail d’enquête reste à mener pour savoir si les entreprises qui ont réalisé ce type d’étude ont ensuite cherché à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Faire pression, désinvestir… quels leviers d’action pour les investisseurs ?

Première possibilité pour un investisseur qui a placé son argent dans une entreprise à haute teneur en carbone : tout simplement… le retirer. C’est le désinvestissement. « Historiquement, le désinvestissement est porté par des raisons environnementales et éthiques », explique Dominique Blanc, directeur de recherche à Novethic, faisant allusion à la campagne Fossil Free portée depuis plusieurs années par l’ONG 350.org. « Mais aujourd’hui, des acteurs retirent leurs actifs des énergies fossiles car ce ne sont plus des investissements considérés comme rentables. » À ce jour, les investisseurs du monde entier ont retiré plus de 5.500 milliards de dollars d’actifs des entreprises les plus émettrices.

Première cible du désinvestissement : le charbon. En 2015, le groupe français spécialisé dans l’assurance et la gestion d’actifs Axa a ouvert le bal en annonçant son intention de retirer ses investissements des entreprises qui tirent plus de 50 % de leur chiffre d’affaires du charbon. D’autres lui ont emboîté le pas, parmi lesquels Allianz, Re Swiss et Scor, qui ont adopté un seuil plus restrictif de 30 %. Le mouvement s’est progressivement étendu aux sables bitumineux — BNP Paribas a déclaré en octobre qu’elle cessait « ses relations avec les acteurs dont l’activité principale est l’exploration, la production, la distribution, le marketing ou le trading de gaz et/ou de pétrole issu des sables bitumineux ». Certains investisseurs ont préféré une stratégie de désinvestissement au cas par cas, comme les fonds suédois AP2 et AP7 qui ont annoncé en juin leur retrait de six sociétés accusées de violer l’Accord de Paris, parmi lesquelles ExxonMobil, Gazprom et TransCanada.

Une barge à charbon à Paris, en 2011.

Mais le mouvement de désinvestissement n’est régi par aucun règlement et repose entièrement sur la bonne volonté des acteurs, qui fixent eux-mêmes les règles du jeu. Alors, gare à l’écoblanchiment. Depuis son annonce de désinvestissement en 2015, Axa a investi 848 millions de dollars dans les développeurs de charbon, d’après un rapport des Amis de la Terre paru en novembre 2017. Pire, « avec un seuil d’exclusion fixé à 50 %, insuffisant, Axa continue de financer des entreprises comme le japonais Marubeni, qui compte pourtant parmi les plus gros développeurs de charbon et prévoit des projets dans des pays où le charbon est absent ou presque. De plus, en ayant étendu sa politique début 2017 aux actifs gérés pour tiers par Axa IM mais toujours pas par AllianceBernstein, Axa continue de soutenir des entreprises comme Adani et NTPC, dont les projets menacent des sites classés au patrimoine de l’Unesco, et d’autres comme PGE et RWE, qui prévoient de nouvelles centrales à charbon au sein même de l’Union européenne », accuse Lucie Pinson, chargée de campagne finance privée aux Amis de la Terre.

Pour Philippe Zaouati, le désinvestissement prend le problème par le petit bout de la lorgnette : « Il envoie un message médiatique fort, ce qui est important. Mais cela n’est pas suffisant. Ce qu’il faut, c’est changer le business model de la finance. » Certains financiers observent que, quand l’on vend des actifs, cela signifie que quelqu’un d’autre les achète.

Pour changer ce business model, les investisseurs peuvent pousser les entreprises pour qu’elles réalisent des reportings climatiques et en tiennent compte. C’est ainsi que le 31 mai, les actionnaires d’ExxonMobil ont adopté à 62 % une résolution réclamant au producteur de pétrole et de gaz un rapport sur le risque climatique qu’il encourt. Là encore, la contrainte a ses limites : en 2015, les actionnaires des compagnies pétrolières BP et Shell, soutenus par les directions, avaient adopté des résolutions similaires. « Le problème, c’est que deux ans après, on n’y est toujours pas. Les stratégies des deux compagnies nous maintiennent sur une trajectoire de réchauffement de 3 à 5 °C », déplore Benjamin Jullien. Mais face à des directions qui ne veulent rien entendre, les investisseurs peuvent aussi voter contre les rémunérations des dirigeants, voire contre le renouvellement de leurs mandats, rappelle Novethic dans un rapport paru en décembre. Voire refuser d’approuver les comptes de l’entreprise ou porter plainte contre elle. ExxonMobil en a déjà fait les frais, soupçonné d’avoir financé des études climatosceptiques et d’avoir dissimulé ses risques à ses actionnaires, et contraint en novembre 2015 par le procureur de New York de livrer sa comptabilité à la justice.

Désinvestir, d’accord… mais où replacer l’argent ?

D’après un rapport d’Attac sur la finance verte paru en décembre, plusieurs milliers de milliards de dollars annuels sont nécessaires pour mener à bien la transition énergétique. Pour aiguiller les investisseurs vers des entreprises aux activités plus durables, de nouveaux labels (Nordic Ecolabel dans les pays scandinaves, FNG dans les pays germanophones, Luxflag au Luxembourg) apparaissent. Le label français Teec, pour « transition énergétique pour le climat », indique ainsi que 75 % d’un portefeuille est investi dans des actifs verts et qu’il exclut les énergies fossiles et nucléaire.

Autre pilier du réinvestissement, les obligations vertes, dont les émissions pour 2017 sont estimées à 130 milliards de dollars (soit 0,1 % du marché obligataire). Ces emprunts obligataires (non bancaires), émis sur les marchés financiers par des entreprises, des banques de développement, sont régis par les Green Bond Principles (GPB) censés garantir leur qualité environnementale.

Mais là encore, méfiance. Dans son rapport, Attac pointe le fait qu’aucune liste des projets financés par le Teec n’a encore été publiée. Pire, certaines obligations vertes abondent des chantiers néfastes pour les peuples et l’environnement. Par exemple, l’émission obligataire de 2,5 milliards d’euros d’Engie, en 2014, utilisée pour le financement de grands barrages en Amazonie et qui ont entraîné déforestation et inondations. La compagnie pétrolière espagnole Repsol a même recouru à l’émission d’une obligation de 500 millions d’euros pour prolonger la durée de vie de ses raffineries… La route est encore longue pour une véritable réorientation des flux financiers vers la transition énergétique.




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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
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. Bloomberg : Wikipedia (CC0)
. Charbon : Wikimedia (LPLT/CC BY-SA 3.0)

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