La politique agricole conduit dans le Nord à l’arrachage des haies et à la disparition du bocage

Durée de lecture : 5 minutes

5 juin 2014 / Bernard Krieger (Reporterre)

Dans l’Avesnois, malgré la présence d’un Parc naturel régional, l’évolution de la Politique agricole commune conduit inexorablement à l’arrachage des haies et au retournement des prairies. La seule solution pour survivre, selon nombre de paysans : l’agriculture productiviste.


- Prisches (Nord), correspondance

« Ma conversion à l’agriculture biologique, en élevage laitier, remonte à douze ans. Aujourd’hui, j’ai compris l’intérêt du bocage et les bienfaits des haies. Elles coupent le vent, retiennent les sols, accueillent une biodiversité, contribuent à un équilibre respectueux de la nature ».

Entre 2010 et 2014, Yannick Przeszlo, a été président du Groupement des agriculteurs biologiques du Nord-Pas-de-Calais (GABNOR). Il gère un cheptel de trente-cinq vaches laitières, « en bon père de famille », sur quarante-quatre hectares « tout herbe ».

Il est installé dans l’Avesnois, au sud du département du Nord, un territoire qui partage une même identité rurale et herbagère avec le Hainaut belge voisin et la Thiérache de l’Aisne. On y trouve l’Appellation d’origine protégée Maroilles et un Parc naturel régional créé à la fin des années 90.

Ce Parc, carrefour de politiques publiques (Europe, Conseil Régional, Conseil Général), s’efforce, entre autres missions, de protéger le bocage, ses pâtures et haies. Comment ? En encourageant le développement de l’agriculture biologique, qui protège aussi les nappes phréatiques des nitrates. Ou en incitant les collectivités à s’équiper de chaudières à bois déchiqueté.

Certains agriculteurs arrivent à être autonomes en chauffage grâce à leurs linéaires de haies et de saules têtards. Donc, pourquoi pas une « filière bois énergie » rémunératrice pour les agriculteurs ?

Seulement, les bonnes intentions se heurtent aux réalités de la politique agricole commune. Le bocage prend des coups. Même s’il est difficile d’en mesurer l’ampleur, des arrachages de haies et des retournements de pâtures, sont constatés. Parfois, la terre est retournée mais les haies sont maintenues, en cas de simple diversification de l’alimentation des vaches. Parfois, c’est plus sévère.

Fin des quotas laitiers = arrachage des haies

Yannick Przeszlo dénonce les conséquences prévisibles d’une agriculture intensive, si elle venait à s’imposer : « Disparition de chemins de randonnée, réunions de parcelles, disparition des petites exploitations, phénomènes de ruissellement, épuisement des terres par la monoculture, traitements chimiques ».

Dans l’Avesnois, l’actualité des éleveurs, c’est la fin annoncée des quotas laitiers, en 2015, et la perspective d’un avenir encore plus nébuleux, tandis que la Chambre d’agriculture prépare « ses troupes » à ce changement et que l’on voit poindre la logique implacable des marchés, de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution. Si les consommateurs urbains ont droit à une image idéalisée et lénifiante de l’agriculture, les agriculteurs, eux, connaissent l’envers du décor.

- Le maillage bocager, avec ses pâtures et ses routes bordées de haies, commence à se trouer de grandes étendues de cultures intensives -

Le modèle agricole dominant a cependant ses raisons. Jean-Christophe Rufin, agriculteur éleveur conventionnel, est originaire de la proche Belgique et installé près de Maubeuge, au nord de l’Avesnois. Il est premier vice-président de la FDSEA. Il dit ne pas croire à une modification profonde du paysage bocager et assure que la nouvelle PAC a prévu de le protéger.

Il explique aussi qu’à l’heure de la « contractualisation », les « organisations professionnelles », vont permettre aux agriculteurs d’avoir plus de poids face aux industriels (collecteurs de lait, gros transformateurs, grande distribution…). S’il reconnaît des atteintes au bocage, il les attribue en grande partie à des industriels ou gros agriculteurs belges, échappant aux règlements français.

Mais, à bien l’écouter, tout pourrait changer. Il fait bien comprendre que le bocage est aussi un outil de travail, soumis aux lois de la rentabilité et de la production. « Dans une période d’incertitudes et de pressions économiques, dit Jean-Christophe Rufin, les agriculteurs, y compris les éleveurs, à qui on demande de répondre toujours plus aux demandes des consommateurs, ont besoin de sécurité et d’une certaine liberté. Pas d’un carcan supplémentaire ». L’arrachage des haies et le retournement de prairies, même partiels, seraient donc, dans sa logique, une façon de se ménager une liberté de manœuvre.

Par "incertitudes", il entend : « les excès » des politiques de protection de l’environnement, les prix de la nourriture des animaux et du lait, les conditions de vie des familles où le conjoint est souvent obligé d’avoir un autre métier, les normes sanitaires, changeantes et obligatoires, qui provoquent de lourds endettements. A la liste, on pourrait ajouter les exigences des industriels qui imposent prix, quantités, rythmes de production.

Autrement dit, si le marché du lait, même subventionné, n’était plus porteur, le risque serait grand de voir s’accélérer, sans espoir de retour, le labourage, le remembrement, l’agrandissement des exploitations. Les haies deviendraient vite une gêne aux passages des engins agricoles de la culture intensive.

Tout ce raisonnement expique que de son côté, Yannick Przeszlo, l’agriculteur bio, n’est guère optimiste. « Cette incertitude qui pèse sur les subventions européennes et sur l’évolution du prix du lait, va amener des agriculteurs à arrêter l’élevage, à faire autre chose ».

Localement, il estime que l’arrachage des haies et le retournement des prairies sont des sujets couverts par une véritable omerta. Qu’il compare à celle qui pèse sur l’usage de la chimie dans les pratiques agricoles.

Sur la question de la préservation du bocage, il n’hésite pas à mettre en cause les élus : « Les élus ruraux quand ils ne sont pas eux-mêmes agriculteurs, n’ont pas envie de se mettre à dos une profession. Ils connaissent ses difficultés et craignent les réactions du système. Or, ce sont bien eux, les élus, qui sont chargés de mettre en œuvre les mesures ou plans locaux d’urbanisme qui visent à protéger le bocage… »


Complément d’information :

La Direction départementale des territoires et de la mer a défini le cadre juridique de la conditionnalité des aides européennes et de la gestion des surfaces en herbe : Conditionnalité des aides.


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Source et photos : Bernard Krieger pour Reporterre

Lire aussi : Arrêtez d’arracher les haies !


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