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EntretienSciences

« La science est engagée dans un productivisme qui fait des ravages »

« Il y a un enjeu à réorienter la recherche vers des sujets liés aux préoccupations écologiques, agricoles, climatiques. », dit l'historien et journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis.

En s’alignant sur les objectifs de croissance, la recherche scientifique participe au chaos environnemental, estime l’historien et journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis. Il appelle à un mouvement de « décroiscience ».

Loin d’être la solution à tous nos maux, la recherche scientifique serait au contraire une grande part du problème, en raison de ses objectifs de croissance et d’innovation. C’est ce que décrit l’historien des sciences et journaliste scientifique Nicolas Chevassus-au-Louis dans son dernier ouvrage, Décroiscience, paru aux éditions Agone le 22 août. Il propose de s’engager vers une diminution volontaire des travaux scientifiques.


Reporterre — « Qu’une recherche de pointe soit associée à une véritable menace de la survie de l’humanité (…) ce n’est pas une situation exceptionnelle, c’est une situation qui est la règle. » En reprenant cette citation de 1970 du mathématicien Alexandre Grothendieck, vous estimez que, cinquante ans plus tard, elle n’a rien perdu de son actualité. Pourquoi ?

Nicolas Chevassus-au-Louis — Grothendieck est, rappelons-le, une des plus grandes figures des mathématiques du XXe siècle, qui a décidé de quitter la recherche scientifique à cause de ses liens avec l’armée. Sa critique ciblait en particulier les recherches sur l’atome. Le largage de deux bombes atomiques en 1945 a profondément traumatisé plusieurs générations de physiciens, qui ont conduit une réflexion critique sur les dangers de leurs travaux.

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Aujourd’hui, les sciences de la vie et les mathématiques me semblent devoir se poser les mêmes questions. Pour la biologie, les manipulations génétiques permettent notamment — avec la technique Crispr — de manipuler le génome d’embryon humain, comme cela a déjà été fait en Chine. Et les mathématiques nourrissent la puissance incroyable des algorithmes de l’intelligence artificielle, avec des conséquences impossibles à anticiper.


Vous écrivez que « les sciences sont une des composantes de cette marche au désastre qu’est la croissance économique ».

Que la science soit un relais de la croissance économique, à travers en particulier l’innovation technologique, n’est pas un secret : c’est la politique officielle de l’Union européenne. L’essentiel de la recherche scientifique vise à produire des brevets, des innovations, des algorithmes. Elle prend ainsi toute sa part dans le dépassement des limites planétaires. Pire, le technosolutionisme laisse penser que, avec la géoingénierie en particulier, la science trouvera des solutions à tous nos maux.

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Vous plaidez donc pour une « décroiscience ». S’agit-il de faire décroître la science ou de défendre une science en phase avec des objectifs de décroissance économique ?

Les deux. La recherche est engagée dans un productivisme scientifique qui fait des ravages. Entre 2016 et 2022, le nombre d’articles scientifiques dans le monde a progressé de plus de 50 %. Avec des conséquences sur les conditions de travail des chercheurs, mais aussi sur la qualité des travaux scientifiques. Un ralentissement des activités scientifiques irait de pair avec des connaissances plus fiables, une meilleure reproductibilité des résultats [le fait que d’autres scientifiques puissent obtenir des résultats similaires en reproduisant l’expérience]

« La mobilisation n’a jamais été aussi forte, même si elle reste minoritaire »

Mais il y a aussi un enjeu à réorienter la recherche vers des sujets liés aux préoccupations écologiques, agricoles, climatiques. Le gigantisme d’infrastructures, comme le nouvel accélérateur de particules du Cern, pose la question de leur raison d’être.


Y aurait-il une vertu à la contrainte dans la recherche ?

Cette idée est très commune dans la création artistique, beaucoup moins dans les milieux scientifiques. Pourtant, il y aurait tout intérêt à donner un budget carbone aux chercheurs, pour penser des dispositifs expérimentaux moins énergivores. Sachant qu’un agent du CNRS [Centre national de la recherche scientifique] émet en moyenne dans le cadre de son travail 14 tonnes de carbone par an, soit 14 fois trop [en considérant que, sur les 2 tonnes par personne permettant de respecter l’Accord de Paris, la moitié est consacrée à la vie professionnelle].

« Les démissions au CNRS n’ont jamais été aussi élevées »

À Grenoble, des physiciens de l’institut Néel ont convaincu leurs tutelles de réduire de 10 % chaque année leur budget à partir de 2024, dans l’idée justement de se contraindre à la sobriété. En contrepartie, ils demandaient à ne plus avoir à répondre à des appels d’offres concurrentiels.

Justement, à quel point le monde de la recherche est-il conscient de la nécessité de bifurquer du projet de croissance économique ?

Je pense que la mobilisation n’a jamais été aussi forte, même si elle reste minoritaire. On le voit par exemple à travers différents collectifs, comme celui des Ateliers d’écologie politique [Atécopol], qui entendent rassembler une communauté scientifique pluridisciplinaire pour travailler sur les bouleversements écologiques. Ils étaient 400 réunis début juillet à Toulouse. Ou encore le mouvement Labos 1point5, qui s’est saisi de la question des émissions de gaz à effet de serre de la recherche.

Pour cet ouvrage, j’ai aussi rencontré des chercheurs « défroqués », qui ont quitté la recherche. Les démissions au CNRS n’ont jamais été aussi élevées qu’aujourd’hui, une douzaine de personnes chaque année. D’autres réorientent leurs sujets de recherche, comme cet astrophysicien qui travaille désormais sur les problématiques socioenvironnementales.

Et encore aujourd’hui, il existe à Grenoble un « groupe Grothendieck » qui dénonce les liens entre la recherche et les intérêts militaires. J’espère que ce livre rencontrera ces mouvements en faveur d’une décroissance de la recherche scientifique.


Décroiscience, de Nicolas Chevassus-au-Louis, aux éditions Agone, août 2025, 288 p., 17 euros.

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