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Le Siècle est toujours vivant

26 janvier 2012 / par Hervé



Jean-Pierre Jouyet s’énerve, Denis Kessler estime que les banques servent de boucs émissaires dans la crise, Michel Cicurel s’emporte contre le revenu maximum admissible, Gilles Kepel oppose le club Le Siècle à l’Assemblée nationale, située en face. Les membres du Siècle se retrouvent, imperturbablement, « échangent les idées », et consolident les cadres de l’ordre capitaliste. Mais en ce moment, « la nomenklatura de gauche » s’y prépare à la venue de M. Hollande, quand celle de droite fait grise mine. Pour le vrai pouvoir, cependant, précise Gilles Kepel, rien ne changera.

Il est 22 h 30 ce mercredi 25 janvier 2012. C’est l’heure où - réglés comme une horloge - les membres du club Le Siècle sortent de leur dîner mensuel. Avec quelques journalistes, on va se retrouver pour voir où ils en sont. La place de la Concorde est mouillée par la pluie, les trottoirs scintillent, les lumières percent la nuit comme autant de phares. Ce qu’on voit le mieux, c’est la grande roue.

L’immeuble qui abrite l’Automobile club de France, où se réunit le club, est calme.

Pas de policier en vue. La soirée va être tranquille. Cela repose. Il n’y en a pas non plus, d’ailleurs, pour poser des contredanses aux voitures des membres qui se garent sur les trottoirs.

Les berlines sont là, garées en double file - ou plutôt sur trois files, chauffeurs au volant, attendant leurs maîtres.

Je retrouve mes amis journalistes. Les membres du club commencent à sortir. Surtout des hommes d’affaires, dont on connait mal les têtes. Pas de politiques, sauf Henri Weber, député européen sous étiquette PS. Quelques rares journalistes, aussi, qui n’ont toujours pas compris qu’on ne peut pas être libre quand on mange à la table des puissants.

Certains partent rapidement, d’autres prennent le temps de bavarder sur le trottoir, plusieurs se dirigent tranquillement vers leur voiture.

Ah tiens, une tête connue, Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers. Je l’aborde en me présentant. Mais il n’a pas envie, mais vraiment pas envie de répondre aux questions. "C’est toujours utile d’échanger". Mais pas question de parler de la banque. Le Siècle, c’est la vie privée. J’évoque les hauts fonctionnaires, le parti socialiste. "Mais je ne suis pas membre du parti socialiste !". Aïe, c’était un mot à ne pas prononcer auprès de cet homme communément présenté comme un ami de François Hollande. "Allez vous faire voir", me propose-t-il, courroucé. Il rentre dans sa voiture.

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Bon, manifestement, il ne veut pas qu’on le prenne en photo. Il faut se contenter de ce qu’on trouve sur Internet.

Oh, mais n’est-ce pas là Denis Kessler, qui a été vice-président du Medef (organisation patronale) et président du Club Le Siècle entre janvier 2008 et décembre 2010 ? Je tente ma chance. Il se révèle beaucoup plus disert que son commensal. Il a passé une bonne soirée, "c’était sympa". Il y a eu une galette des rois, mais sans fève, personne n’a été roi. Se référant à la théorie de René Girard, il explique que les banques sont le bouc émissaire de la crise. "On cherche à les tuer pour expliquer les difficultés de l’époque".

On aborde la question de la dette grecque - les Grecs en sont responsables, selon lui, "c’est la démocratie". Et Goldman Sachs ? Hélas, mon magnéto tombe par terre.

- Ecouter ici :

Mais j’arrive à faire remarcher le magnétophone, et on reprend l’entretien. Le magnétophone remarche, je l’interroge sur la phrase qu’il avait écrite, "il faut défaire le programme du conseil national de la Résistance" [1], ce qui commence à le faire sortir de ses gonds, avant qu’il oppose les valeurs de la Résistance et les institutions qui en sont issues. On finit sur le statut démocratique du club Le Siècle, qu’il compare à un syndicat. Mais dans les syndicats, on ne se recrute pas par cooptation, mais par adhésion. Il part, mais sans photo.

- Ecouter ici :

Sur le trottoir, voici maintenant Michel Cicurel, haut fonctionnaire tombé depuis longtemps dans la banque et qui est actuellement, selon Wikipedia, président du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rotschild. D’abord très aimable, il se laisse prendre en photo de bonne humeur.

On parle ensuite de banques, et là ça devient sérieux. On apprend notamment que la Banque centrale européenne a prêté de l’argent aux banques, qui l’ont reprêté à la Banque centrale européenne ! Ouaahooo, c’est de la gestion, coco ! Il s’agit d’assurer "un matelas de liquidités" aux banques.

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L’atmosphère se rafraichit encore quand on aborde la question du revenu maximal admissible. "L’excès de réglementation conduit à l’Union soviétique" et ça se finit par le goulag. Mais Roosevelt aux Etats-Unis a appliqué une très forte fiscalité aux hauts revenus, avancé-je. "On peut peut-être arrêter là". Il ne veut pas dire combien il gagne. Si on applique le RMA, "j’irai bosser ailleurs". On ne saura jamais où, car il rentre dans son Audi A6.

Gilles Kepel, intellectuel spécialiste du monde arabe, devise plus loin avec le journaliste Hicham Hamza, qui anime Oumma.com. Kepel fréquente Le Siècle depuis plusieurs années. Est-ce bien le rôle des intellectuels de manger dans le club des puissants ? Il était il y a quelques semaines dans une tente du côté de Sanaa ; pourquoi alors s’interdire d’échanger des idées au Siècle ? "Les contradictions des gens qui sont là sont aussi importantes que leurs intérêts communs". Mais quelles contradictions ? On ne le saura pas. Mais la discussion se poursuit assez longuement, à fleurets mouchetés, où l’on parle en fait de ce qu’est le pouvoir. On finit par comprendre que ce qu’il y a bien dans Le Siècle, c’est qu’on voit les gens et qu’on finit par avoir un rendez-vous, "cela facilite la fluidité des relations sociales".

La divergence entre les membres du Siècle, au fait ? "La nomenklatura de gauche" se réjouit de l’arrivée de François Hollande . Mais "d’autres auront toujours le pouvoir", pour eux, l’élection présidentielle "n’est pas un enjeu fondamental"

- Ecouter ici :

Gilles Kepel finit par opposer le club Le Siècle, qui sait mieux intégrer des membres d’origine "sahélienne ou nord-africaine", à l’Assemblée nationale, en face. Ah oui, là-bas, ils sont élus...

Mais, conclut-il, le pouvoir n’est pas au Siècle : "le véritable pouvoir est dans les hôtels du triangle d’or où les nouveaux maîtres du monde riches de leurs pétrodollars réorganisent la société française et financent les campagnes électorales."

La place s’est vidée. Avec Hicham, on repart en métro. Je reçois un texto : "Forum de Davos : le plus grand risque pour la planète : l’écart entre les riches et les pauvres, dixit France Info à 23h45." [2]




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[1Denis Kessler a écrit ceci dans Challenges du 4 octobre 2007 :  Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme... A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »".

[2"La colère populaire menace la croissance mondiale", Le Devoir, et le rapport du Forum de Davos, « Global Risks 2012 Seventh Edition »


Lire aussi : Nathalie Kosciusko-Morizet festoie avec l’oligarchie du Siècle

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Hervé Kempf/Reporterre, sauf M. Jouyet (Crédit et banque) et M. Kessler (lexpress)



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