Dans les quartiers populaires, des habitants écœurés par la politique
Hugo (à g.) et Matthieu font du porte-à-porte à Saint-Cyr-l’École pour que les habitants votent le Nouveau Front populaire aux élections législatives anticipées. - © Mathieu Génon / Reporterre
Hugo (à g.) et Matthieu font du porte-à-porte à Saint-Cyr-l’École pour que les habitants votent le Nouveau Front populaire aux élections législatives anticipées. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Contre la montée du RN, des militants du Nouveau Front populaire ont organisé un porte-à-porte le 17 juin dans les quartiers populaires, fortement abstentionnistes. Dans les Yvelines, les habitants se disent « trahis et oubliés ».
Saint-Cyr-l’École (Yvelines), reportage
Malgré le paillasson affichant « Bienvenue » — et du bruit perceptible à l’intérieur de cet appartement situé au quatrième et dernier étage du bâtiment —, la porte d’entrée reste close ce 17 juin. Pas découragés pour autant, Christophe et Rania glissent un tract au format A4 dans l’entrebâillement de celle-ci. Quelques minutes plus tard, alors que ces deux militants discutent des élections législatives anticipées avec un habitant du troisième étage, une boule de papier froissée tombe du ciel : leur tract pour le candidat La France insoumise (LFI) de la 11e circonscription des Yvelines, balancé depuis le haut de la cage d’escalier, termine sa course sur le crâne du photographe de Reporterre. Le message est clair : dans cet immeuble du quartier populaire de Gérard Philipe, à Saint-Cyr-l’École, ni l’union des gauches sous la bannière du Nouveau Front populaire, ni le scrutin des 30 juin et 7 juillet prochains ne suscitent un intérêt.
Ici, les résidents se sentent complètement délaissés par la classe politique — quand on balaie du regard le secteur, composé de petits édifices anthracites en mauvais état, difficile de les contredire. Ici, chaque vote va pourtant compter pour battre l’extrême droite aux législatives : en 2022, la liste portée par William Martinet (LFI), qui concourt à sa réélection en 2024, était passée de justesse avec 50,18 % des voix. À l’époque, sa concurrente au second tour était membre de la majorité présidentielle.
Mais les temps ont changé : la liste de Jordan Bardella (Rassemblement national, RN) est arrivée en tête aux élections européennes de juin dernier dans cette commune historiquement de l’Union des démocrates et indépendants (UDI) de 18 000 habitants où, en mai 2023, s’est tenu un concert néonazi. Au niveau départemental, c’est en outre une véritable vague brune qui a submergé le territoire le 9 juin dernier : l’extrême droite a remporté pour la première fois de son histoire un scrutin dans les Yvelines.
Alors, comme le note Christophe, chaque bulletin sera crucial les 30 juin et 7 juillet dans cette ville proche de Versailles. « Nous sommes ici pour mobiliser l’électorat abstentionniste : en 2022, William Martinet était passé à quelques centaines de voix près [116] », indique le conseiller municipal d’opposition, qui fait du porte-à-porte pour que les habitants votent le Nouveau Front populaire.
« J’ai laissé tomber »
Pour l’heure, cela ne semble pas gagné. « On n’est pas allés voter aux européennes, et on ne le fera pas non plus aux législatives : ça sert à rien. L’extrême droite, la droite, la gauche… C’est tous les mêmes. Ils ne pensent qu’à leur carrière : ils s’en foutent de nous ! » leur lance avec énervement le locataire du troisième étage. Quand Christophe lui pointe le risque aigu d’accession au pouvoir du RN, l’homme écarte très vite l’argument : « Ça ne me dérange pas : cela fait combien de temps que la gauche nous met aussi dans la merde ? »
« Sur le terrain, on voit la puissance des médias comme CNews : les gens répètent tels quels certains de leurs arguments », se désole Matthieu, un informaticien engagé auprès de LFI qui, « jusqu’au 28 juin », continuera de tracter. « C’est important de discuter avec les gens et de les écouter, dit de sa voix douce celui qui, face à l’urgence de la situation, met de côté sa grande timidité pour faire de la pédagogie auprès des habitants. Dans ce quartier, les gens ressentent un fort sentiment d’abandon des pouvoirs publics, et se tiennent parfois très éloignés de la politique. L’abstention y est forte. »
Autour de lui, une dizaine de personnes, réparties en duo, participent ce jour-là à ce porte-à-porte. Toutes ne se connaissent pas : certaines, à l’image de la lycéenne Rania, 18 ans, participent pour la première fois à une action de ce type. « C’est le score du RN qui m’a poussée à venir : en tant que personne dont la mère est immigrée, l’extrême droite me fait peur. Cela m’effraie aussi pour les droits des femmes. Ce parti manipule vachement les gens », assure-t-elle, racontant comment des camarades de sa classe ont voté pour Bardella aux européennes.
Face à des habitants parfois très hostiles, la jeune femme ne se laisse pas démonter. Comme devant ce couple de socialistes qui, en cas de second tour Nouveau Front populaire-RN, assurent qu’ils « n’iront pas voter » : « LFI, Mélenchon, je ne les supporte pas : leur comportement à l’Assemblée nationale est une honte. » Ni Christophe ni Rania n’arriveront à les faire changer d’avis : la conversation tourne vite au dialogue de sourds. Parfois, l’accueil se fait tout de même plus chaleureux. Deux personnes prennent leurs tracts, assurant vouloir donner leur voix à la gauche lors des législatives.
« Le Front populaire ? C’est quoi ça ? » De son côté, un autre habitant raconte qu’il ne vote plus : « J’ai laissé tomber. » Les prix de l’essence et de la nourriture qui ont flambé, les difficultés financières rencontrées par son père désormais à la retraite… Le monsieur semble exsangue et épuisé, à l’image de son minuscule chien, langue tirée, qui a l’air au bout du rouleau. « On est justement pour l’augmentation des pensions de retraite. Cela pourrait être bénéfique pour vous et votre papa », tente Rania. En vain : pour cet homme, « Macron est un con », « La France, c’est de la merde ».
« Je me sens trahi et oublié »
Le voisin d’un immeuble non loin de là ne dit pas le contraire. « Le pays va très mal. Je vais te dire où on va : dans le mur. » Boum : joignant le geste à la parole, l’homme tape de son poing la paroi de l’immeuble. Avec son bagout et son look peu commun — coiffure de mods anglais et manchette de tatouages —, difficile de louper cet habitant du quartier. Le quinquagénaire, qui travaille depuis l’âge de 14 ans, est écœuré de la situation politique dans l’Hexagone.
« Je suis un ancien militaire, j’ai servi la France à l’étranger. J’ai voté toute ma vie. Tout ça pour quoi ? Tu vois où j’habite aujourd’hui ? Ça pique. Je me sens trahi et oublié, raconte-t-il, parsemant ses propos de blagues et de scuds adressés à Mélenchon, Le Pen, Macron. Je pense qu’aujourd’hui, tout le monde est perdu. Les gens ne savent plus ni pour qui voter, ni pour quoi. Même si la France reste mon pays, elle n’est belle que de loin : cela fait trente ans que l’on tourne en rond et que l’on subit la situation. » Avide de « justice sociale », il ne croit pas une seconde que LFI pourra taxer les plus riches, comme le prévoit son programme : « Les mecs [les riches], ils vont tous se barrer. »
« Pourquoi les gens crèvent autant la dalle ici, alors qu’on est le pays de la bouffe ? Comment la France peut-elle être aussi pauvre, alors qu’elle bénéficie de savoir-faire et de forces terribles ? On se fait constamment niquer », renchérit-il. En face de lui, Matthieu accompagné de Hugo, un autre participant au porte-à-porte, l’écoutent attentivement. Les deux hommes, qui comprennent la colère de cet habitant, échangent longuement avec lui.
Cela se sent chez la plupart des hommes et des femmes rencontrés lors de cette action : au quotidien, pas grand-monde ne prête une oreille attentive à leurs galères et tracas. Alors, face aux militants du Nouveau Front populaire, ils et elles parlent, parlent, parlent. Une simple phrase, prononcée par le monsieur au petit chien, résume toutefois le sentiment général : « J’en ai marre. »
À la fin de la soirée, Matthieu se veut malgré tout positif. « On a pu parler avec plein de gens, dont certains étaient réceptifs, ce qui est important. Et on va revenir les voir », explique-t-il. Alors qu’au pied d’un immeuble on discute avec Hamed, un habitant du quartier électeur de LFI, une femme passe avec son bébé dans sa poussette. Elle leur lance ces mots : « Vous êtes les bienvenus ici. Vous pouvez compter sur nous et on compte sur vous pour aller mobiliser les gens et nous sortir de cette grosse… » Pas besoin de terminer sa phrase : tout le monde a bien compris ce qu’elle voulait dire.