Le hold-up toujours impuni des banques sur la société

Durée de lecture : 5 minutes

18 février 2015 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

« Les banquiers, il faut les pendre ! » C’est ce que le lecteur pourrait conclure une fois digérée la lecture du Livre noir des banque$. Car c’est un réquisitoire accablant que dressent au fil des quelque 370 pages serrées les deux associations à l’origine de l’ouvrage, Attac et Basta !

Les pièces du dossier sont là, étalées sur la table, consultables par tous. Pas une ne manque : la responsabilité des établissements bancaires dans la crise actuelle, le coût astronomique de leur sauvetage par les Etats, les arnaques montées par elles, les délits dont elles se sont rendues coupables, leur incapacité à se remettre en cause, leur lobbying pour conserver leurs privilèges, la rapacité de leurs dirigeants…

Tout est expliqué en détail, démonté, mis en lumière à grand renfort de chiffres, de citations, de rapports puisés à bonne source à défaut d’être de première main. Au final, un travail de professionnels qui ne s’en laissent pas compter, qui savent débusquer les mensonges des banquiers, leur double discours et n’hésitent pas à pointer du doigt les pratiques maffieuses des grands noms de la finance.

Un réquisitoire accablant en plein dans l’actualité

La charge est tellement virulente, l’acte d’accusation tellement lourd, l’image de la profession projetée au fil des pages tellement abimée que l’on se dit que les auteurs exagèrent, qu’ils en rajoutent. Hélas, l’actualité est là qui vient confirmer le sombre tableau peint par les auteurs.

Il y a quelques jours, c’est la banque HSBC – l’un des poids lourds de la profession à l’échelle mondiale – qui, via sa filiale suisse, était mise en cause pour avoir orchestré une fraude fiscale gigantesque au profit de clients fortunés. Quelques mois plus tôt, c’était BNP-Paribas, un autre mastodonte, qui payait plusieurs milliards de dollars d’amende pour se faire pardonner d’avoir violé l’embargo sur l’Iran et quelques autres Etats peu recommandables.

Avant, c’était UBS, une banque suisse, qui s’était fait prendre la main dans le sac et se voit accusée par la justice française, de « blanchiment aggravé de fraude fiscale ». Et encore avant, une kyrielle de banques internationales ayant pignon sur rue a du répondre de manipulations sur les indices dans les transactions entre banques. On pourrait allonger la liste. Elle est sans fin et n’épargne aucun des grands établissements bancaires.

Un mastodonte que rien ne peut menacer

A chaque fois, le scénario se reproduit : la banque prise la main dans le sac jure que certes elle a péché, qu’elle s’en excuse mais que l’affaire est ancienne, que depuis elle s’est acheté une conduite…

Si l’on s’en tient aux seules banques françaises, depuis 2010 ce sont plus de dix milliards d’euros qu’elles ont dû verser ou provisionner au titre des scandales et des litiges dans lesquels elles sont impliquées !

A la surprise de beaucoup, les banques ne semblent pas affectées outre mesure par ces amendes record qu’elles digèrent vite dans leur comptes. Même lourdement condamnées elles continuent à afficher des bénéfices (ce fut le cas dernièrement pour BNP-Paribas pourtant condamnée à verser près de 9 milliards de dollars aux Etats-Unis). Tout se passe comme si l’activité bancaire est tellement lucrative que rien ne peut menacer les mastodontes de la finance internationale.

Ce mystère, le livre s’efforce d’en lever le voile en décrivant par le menu comment les établissements bancaires français ou pas engrangent des bénéfices extravagants quelle que soit la conjoncture économique. Tout est source de profits pour elles : l’argent quasi-gratuit mis à leur disposition par les banques centrales, les déposants rançonnés à chaque opération (les frais de tenue de compte ont été multipliés par deux entre 2010 et 2014), la main-mise sur le magot de l’épargne réglementée, la spéculation généralisée à laquelle elles se livrent sur tout et sur rien (le temps qu’il fera, le cours du pétrole, la probabilité de faillite d’un Etat…), la création de produits financiers pour attrape-nigauds…

Absence totale de régulation

Le législateur veut-il mettre un peu d’ordre et de moralité dans ce monde à peu près sans foi ni loi ? Les banques savent – en particulier en Europe – tuer dans l’œuf la moindre velléité de changement. L’argent n’est pas un problème. Il coule à flots dès lors qu’il s’agit de défendre la profession et de faire du lobbying. Et elles disposent de relais efficaces nichés au cœur du pouvoir – quel que soit sa couleur politique - et des instances de régulation.

Qui a oublié que l’auteur de la phrase fameuse en 2012« Mon véritable adversaire c’est le monde de la finance » - à l’époque en campagne présidentielle, a depuis fait amende honorable et pas seulement en allant courtiser le gotha de la City à Londres. Des banquiers qu’il fustigeait hier, il a fait des conseillers écoutés et des ministres chouchoutés.

Comment s’étonner dans ces conditions que la plus prudente des réformes est condamnée à tomber dans les poubelles de l’histoire ? Ce fut le cas du texte sur les banques voté par le Parlement français après avoir été vidé du peu de substance qu’il contenait. Même Le Figaro, dont les lecteurs ont peut-être été effrayés par les projets du candidat socialiste, reconnait avec soulagement que Paris s’est doté d’une « réforme à minima ».

Un scénario identique est en préparation au niveau européen où un projet de texte censé mettre un peu d’ordre dans la profession a été jugé « irresponsable » il y a quelques mois par le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer. Pierre Moscovici, à l’époque ministre des finances, n’a pas été moins catégorique.

Pour qui sait que l’auteur de ce texte « irresponsable » n’est autre l’ancien commissaire Michel Barnier, un homme aussi à gauche que, disons, François Fillon, comment ne pas en conclure que les banquiers sont bien décidés à mettre en charpie tout ce qui s’apparente à un début de régulation. Ils veulent continuer à agir comme ils l’entendent. Quitte à tout faire exploser.


- Le livre noir des banque$, Attac & Basta !, Ed. LLL Les liens qui libèrent, 371 p., 21,50 €.



Lire aussi : Pour sauver le climat, ils s’attaquent à la finance

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Wikipedia (Barry Caruth//CC)
. BNP : Wikipedia (CC)

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