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Politique

Le ministre de l’Écologie multiplie discrètement les vols en avion privé

Le ministre français de la Transition écologique Christophe Béchu à Paris, le 30 août 2023.

En à peine quatre mois, le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, a pris onze fois un avion privé pour des vols en France. Et ce, en toute discrétion.

Article mis à jour le 7 décembre — Christophe Béchu a répondu à Francetvinfo le 6 décembre au soir, précisant qu’il « confirme » et « assume » tous ces vols. La règle, selon le ministre, est de prendre le train pour les trajets de moins de 3 heures et de « privilégier le train si possible » pour les trajets de 3 à 4 heures. Il n’a en revanche pas expliqué pourquoi privilégier les avions écoles de la DGAC basés à Toulouse, plutôt que les avions gouvernementaux parisiens et assume le trajet Metz-Paris pour ne pas que l’avion « rentre à vide ».


Le ministre de la Transition écologique prend-il des avions privés en cachette ? C’est ce que laisse supposer un faisceau d’indices extrêmement concordants, rassemblés dans une enquête du média La Topette, parue le 1er décembre. Ce magazine basé à Angers (Maine-et-Loire) publie en partenariat avec Reporterre un récapitulatif de l’affaire.

Tout commence avec le témoignage d’un riverain de l’aéroport peu fréquenté d’Angers, ville dont Christophe Béchu a été maire jusqu’en 2022, et dont il est toujours aujourd’hui premier adjoint. « Il y a eu tout un barouf en début d’après-midi. À l’accueil de l’aéroport, ils ont dit que c’était pour Monsieur Béchu. Ça la fout mal quand même, pour un ministre de l’Écologie », témoigne ce lecteur de La Topette.

L’évènement a eu lieu le 29 septembre. Vérification faite : un petit avion privé a bien fait ce jour-là le trajet de l’aéroport d’Angers-Marcé à celui de Grenoble. Et justement, Christophe Béchu s’est rendu le même jour à Grenoble pour assister au Congrès national des maires ruraux de France.

11 vols en avion privé en 4 mois

En remontant jusqu’au début de l’été, La Topette a identifié en tout six vols d’avions privés (cinq allers-retours, un aller simple) correspondant aux déplacements du ministre. Le 31 juillet, un aller-retour entre Paris et Montpellier coïncide avec la venue de M. Béchu à la Grande-Motte, pour évoquer la problématique de la sécheresse.

Le 15 août, un vol relie Angers à Perpignan, où le ministre est allé faire le point sur les incendies. Le 13 octobre, un aller-retour Paris-Lorient correspond au discours de Christophe Béchu au congrès de l’Association nationale des élus des littoraux. Le 23 octobre, un avion atterrit à Nice juste avant l’intervention de M. Béchu en soutien aux victimes de la tempête Aline. Le 14 novembre, enfin, entre Calais et Metz, où le ministre a lancé la première COP régionale.

Simples coïncidences ? Les précisions apportées par les différents sites de tracking, c’est-à-dire de suivi des vols en direct, confirment l’hypothèse ministérielle. Les vols susmentionnés sont ainsi la plupart du temps identifiés sous le numéro « MRN112 », plus rarement « MRN111 ». Or ce code MRN est enregistré auprès de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), et rattaché à l’intitulé « Missions gouvernementales françaises ».

Ce vol Paris-Lorient du 13 octobre, qui coïncide avec l’agenda du ministre, porte le code MRN112, identifié comme «  mission gouvernementale française  ». Capture d’écran/FlightAware

Reporterre a recueilli le témoignage d’un employé de l’aéroport de Metz qui corrobore encore les faits. « Pour la journée du 14 novembre, je confirme qu’il y a bien eu un vol arrivée 14 h 55 et retour 18 h 35 pour M. Béchu. Je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, mais on a eu une demande d’assistance avec la mention écrite “pour M. Béchu + délégation”. Le dossier de vol n’indique en revanche qu’un seul passager », détaille ce salarié qui souhaite garder l’anonymat.

La même source confirme ce qu’indique également le site de tracking Flightradar24 : le vol Calais-Metz du 14 novembre, qui a atterri à 14 h 55 puis redécollé vers Paris aux alentours de 18 h 35 avec « un passager » à bord, est un Beechcraft C90GTx King Air. Un petit avion privé, ou « avion d’affaires » (c’est-à-dire doté d’hélices, à la différence des jets privés), conçu pour cinq passagers.

Des avions discrètement basés à Toulouse

Or, selon les vols, cet avion est indifféremment identifié par le code « MRN » ou le code « NAK ». Ce code NAK correspond, d’après l’OACI, à l’École nationale de l’aviation civile (Énac). Basée à Toulouse, elle est rattachée à la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), elle-même rattachée au ministère de la Transition écologique.

Il apparaît ainsi que les avions de l’Énac sont régulièrement affrétés depuis Toulouse pour les déplacements du ministre. Ce qu’a confirmé un membre de la DGAC à La Topette : « C’est un sujet délicat. Le cabinet du ministre fait des demandes à la DGAC et nous nous tournons ensuite vers l’Énac », dit ce salarié de la DGAC.

Sur le site de tracking Flightradar24, on peut voir le double code pour ce vol Paris-Montpellier : MRN indique une «  mission gouvernementale française  » tandis que NAK indique que l’avion appartient à l’Énac, basée à Toulouse. Capture d’écran/Flightradar24

Pour chacun des vols supposés du ministre, par exemple le Paris-Lorient du 13 octobre, un avion a donc d’abord décollé de Toulouse pour Paris, fait l’aller-retour Paris-Lorient, puis refait dans l’autre sens le trajet Paris-Toulouse ! De quoi multiplier de manière considérable les émissions de CO2 occasionnées.

Au total, si l’on prend comme base de calcul les émissions d’un avion à deux turbopropulseurs, équivalant à 1 tonne de CO2 par heure de vol, selon La Topette, Christophe Béchu aurait, rien qu’avec ces six déplacements (cinq allers-retours, un aller simple et les trajets de l’avion jusqu’à Toulouse), fait parcourir à ces avions privés plus de 12 000 km, et généré l’émission de 23 tonnes de CO2. Soit environ 2,5 fois ce qu’émet un Français (en moyenne) en un an.

Une sobriété de façade

Une telle gabegie est étonnante à plus d’un titre. D’une part, parce que des avions sont en temps normal disponibles pour les ministres depuis Paris, sans nécessité de multiplier les allers-retours depuis Toulouse. L’escadron de transport 60 (ET60) est une unité de l’armée de l’air implantée sur la base francilienne de Vélizy-Villacoublay et dédiée au transport du président de la République et du gouvernement.

Ses appareils sont surtout empruntés par le président de la République, mais servent occasionnellement à de nombreux ministres. Pour l’année 2015, les chiffres rendus publics sur demande du député socialiste René Dosière, indiquent ainsi 9 heures de vols sur l’année pour le ministre de l’Éducation nationale, 19 heures pour le ministre de l’Agriculture ou encore… plus de 47 heures pour le ministre de l’Environnement de l’époque.

De quoi susciter de nombreuses critiques. D’abord en raison du coût de ces déplacements : les Falcon 2000 et Falcon 900, majoritairement utilisés par les ministres, tournent autour de 4 000 euros l’heure de vol, selon les factures annoncées par le gouvernement pour l’année 2018.

Exemple de Beechcraft C90GTx King Air utilisé par Christophe Béchu. Capture d’écran/YouTube/Beechcraft

Les gouvernements de François Fillon puis sous François Hollande auraient donc restreint ces vols privés pour les ministres, d’après René Dosière. « Les membres du gouvernement se déplacent en très grande majorité en voiture, en train et, lorsque nécessaire, à bord de lignes commerciales. Surtout en classe économique, d’ailleurs, puisqu’il s’agit en grande partie de vols domestiques sur lesquels la classe affaires n’existe pas », détaillait-il en 2019 au Parisien.

Sauf que cette sobriété sur l’usage de l’ET60 ne prend pas en compte l’utilisation d’avions de l’Énac. Le recours aux vols toulousains est-il une manière discrète d’échapper à la comptabilité officielle ? Pourquoi Christophe Béchu n’a-t-il pas emprunté les appareils de la flotte gouvernementale parisienne, ou des avions de ligne standard comme nombre de ses collègues ? Sollicité à de multiples reprises, le ministère n’a pas répondu à nos questions.

Dommage, car une autre interrogation nous brûlait les lèvres : au-delà du choix entre les différentes options aériennes, pourquoi le ministre de la Transition écologique ne prend-il pas plus simplement… le train ? Un agenda de ministre entraîne un besoin certain de vitesse et de réactivité, mais certains des six déplacements incriminés semblaient facilement accessibles par les rails.

Ainsi du Paris-Lorient ou du Paris-Montpellier, d’une durée de 3 heures environ pour les trajets les plus rapides, selon le site de la SCNF. Mais surtout du voyage Metz-Paris, qui ne prend par TGV que 1 h 24 à parcourir. Christophe Béchu a assisté à la COP régionale, au Centre des congrès Robert Schuman de Metz, le 14 novembre. L’avion ministériel décollait ensuite de l’aéroport de Metz en fin de journée alors même que le Centre des congrès se situe, littéralement, en face de la gare TGV.

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