Le travail est devenu violent

27 avril 2011 / Vincent de Gaulejac



« La frénésie modernisatrice, la culture du résultat et l’obsession de l’évaluation des performances créent un monde pathologique et paradoxal. »

Stress, burn-out, dépressions, perte de sens, suicides… Dans le secteur privé comme dans le public, les salariés vivent un mal-être profond. Dans son dernier livre Travail, les raisons de la colère, Vincent de Gaulejac, directeur du Laboratoire de changement social de l’Université de Paris 7-Diderot, repense l’organisation du travail et le rôle du management.

Novethic : Dans votre livre, vous vous montrez critique sur l’utilisation généralisée du terme « risques psychosociaux ». Pourquoi ?

V. de Gaulejac : Au cours de la précédente décennie, les notions de stress, de violence et de souffrance étaient prédominantes. Aujourd’hui, c’est celle de « risques psychosociaux » qui s’est imposée. Mais de quoi s’agit-il ? Que recouvre cette notion ? S’agit-il de risques pour l’employeur ou pour l’employé ? Dans le champ des sciences humaines, le « psycho » et le « social » recouvrent une multiplicité de situations ! Alors que le mot « violence » désigne clairement la responsabilité de l’organisation et de son fonctionnement, le terme de « risque » est plus neutre. En fait, ce terme politiquement correct ne froisse personne et permet de neutraliser les enjeux de pouvoir et les conflits. C’est une façon de montrer que l’on se préoccupe du problème, sans pour autant s’engager à s’attaquer à ses sources. Or, parler de « risques », c’est risquer d’occulter la violence, de ne pas reconnaître la souffrance, de nier les sources du malaise…

Quels sont les symptômes du mal-être dans les organisations aujourd’hui ?

De plus en plus de salariés témoignent d’un mal-être profond lié aux transformations des organisations du travail et des pratiques de management. Tout est parti du secteur privé. Dans L’emprise de l’organisation, une étude sur IBM réalisée avec Max Pagès, nous avons montré que les nouvelles formes de management conduisaient à une intériorisation des conflits liés au travail : ces derniers étant passés du registre social au registre psychologique. Cela signifie que les salariés sont devenus « divisés de l’intérieur » : une partie d’eux-mêmes adhérant à l’organisation et à ses objectifs, l’autre partie prenant ses distances pour échapper à cette pression du travail. Le symptôme majeur de ce mal-être est lié au sentiment d’être pris dans des injonctions paradoxales. La frénésie modernisatrice, la culture du résultat et l’obsession de l’évaluation des performances créent en effet un monde pathologique et paradoxal. Ce malaise profond se répand dans tous les secteurs, y compris dans le public : à l’hôpital, dans la police, la justice, l’université... Par ailleurs, le management par projets, la compétition généralisée…tout cela aiguise les rivalités entre les gens et produit un délitement du collectif.

Quelles en sont les conséquences psychologiques ?

Chacun vit une sorte d’infantilisation et d’instrumentalisation où on lui demande d’être à la fois autonome et de se conformer au système. Ce type d’injonction paradoxale rend fou ! Cela se répercute sur les relations de travail : l’individu se retrouve seul, ne pouvant plus partager avec les autres son mal-être. Les salariés semblent n’avoir pas d’autre choix que celui de se révolter … ou de se détruire. Les suicides de salariés au cours des dernières années me font penser à ce que faisaient les Bonzes au moment de la guerre du Vietnam : ils s’immolaient par feu pour dénoncer la violence de la guerre. De la même façon, ces salariés ont voulu que leur acte serve d’exemple ; c’est une façon de dénoncer le système, pour ne pas que d’autres salariés vivent la même chose.

L’obligation de sécurité de résultat se renforce pour les employeurs. Qu’en pensez-vous ?

Les commissions sur le mal-être au travail fleurissent à l’initiative des acteurs politiques. La menace de procès pèse de plus en plus sur les employeurs. Mais quid du « mode d’emploi » pour agir ! On constate une sorte de « prescriptofrénie » envers les entreprises. On leur prescrit un idéal, une norme, des objectifs : zéro défaut, zéro délais, zéro mal être… Cet idéal au travail est inatteignable ! Cette tendance à sanctionner les entreprises en les touchant au porte-monnaie repose sur un malentendu. Le fait de devoir respecter la loi n’est pas une panacée. Pour preuve, la loi sur le harcèlement moral de 2002 n’a produit aucun effet : ce n’est pas parce que l’on punit de temps en temps un harceleur que l’on va éradiquer le harcèlement. Ce phénomène est plus complexe : il est lié au fait que dans les organisations actuelles, chacun est mis sous pression et peut tour à tour devenir harcelé et harceleur. Dans les entreprises, il faut donc questionner l’organisation du travail qui favorise ce type de scénario.

Dans ce contexte de mal-être au travail, quelle est la responsabilité des managers ?

Dans les entreprises, la tendance aujourd’hui est de faire systématiquement appel à des experts extérieurs. Il vaudrait mieux s’employer à redonner au management sa fonction première qui n’est pas de pousser le système vers l’excellence et la performance, mais de produire une organisation qui n’empêche pas les gens de travailler ! Cela signifie qu’il faut parvenir à une médiation des contradictions. Il s’agit de trouver un équilibre entre les tensions permanentes qui existent entre la logique financière, les ressources humaines et la production. Cela peut prendre différentes formes : la mise en place d’outils, une nouvelle fonction en interne... En tous cas, les managers devraient pouvoir mettre en place des espaces de réflexion collective. Car leur responsabilité devrait être de veiller au « bien travailler » et non de produire du mal être au travail. Or, aujourd’hui, non seulement ils produisent du mal être mais ils en sont les premières victimes.

Comment ce débat s’inscrit-il dans le cadre de la RSE (responsabilité sociale des entreprises ?

Dans mon livre, je formule l’hypothèse selon laquelle le capitalisme a toujours fonctionné selon le principe de Schumpeter lié à la « destruction créatrice » : le capitalisme détruisant des produits pour en créer de nouveaux plus performants. Or, aujourd’hui, on observe un renversement de cette logique au profit de la « création destructrice ». L’avenir de la planète, les conséquences sociales du développement économique, les risques psychosociaux sont les trois symptômes de destruction qui risquent de tout faire basculer de façon dramatique. La responsabilité sociale de l’entreprise ne fait sens qu’à condition de ne pas uniquement se préoccuper des conséquences sociales du développement économique. A une économie qui se développe contre la société, il faut opposer l’idée d’un modèle économique au service du développement de la société, c’est là le sens de l’histoire.

Propos recueillis par Marie-José Gava




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Source : Novethic

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