« Les canicules ne sont plus des phénomènes naturels »

Durée de lecture : 5 minutes

5 juillet 2019 / Entretien avec Robert Vautard

Selon le climatologue Robert Vautard, les vagues de chaleur augmentent en fréquence et en intensité. Leur température s’est élevée de 4 °C en un siècle à cause du dérèglement climatique.

Robert Vautard est chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE). Il contribue au groupe de recherche World Weather Attribution qui tente depuis 2015 de replacer les événements météorologiques extrêmes — ouragan, pluie diluvienne, tempête, sécheresse, canicule, etc. — dans le contexte du changement climatique. Ce mardi 2 juillet, ces chercheurs ont sorti une étude sur la récente canicule.

Robert Vautard.

Reporterre — Quel regard portez-vous sur la canicule qui a frappé l’Europe la semaine dernière ?

Robert Vautard — C’est d’abord un phénomène météorologique extrêmement rare. D’habitude, les vagues de chaleur se construisent au fil du temps, les masses d’air chaud stagnent sur le continent, qui se réchauffe peu à peu. Là, au contraire, c’est arrivé très vite. Les vagues de chaleur provenaient directement des régions désertiques du Sahara. Elles ont fait le voyage sans s’éparpiller en chemin et ont traversé plusieurs milliers de kilomètres dans les basses couches de l’atmosphère.

Ensuite, ce qui est très surprenant, ce sont les fortes températures de la semaine dernière, très au-dessus de celles normalement observées à cette période. En France, le record absolu de chaleur a été battu : 45,9 °C à Gallargues-le-Montueux, dans le Gard, soit deux degrés de plus que l’ancien record. D’autres villes ont connu des chaleurs historiques. 40,9 °C pour Clermont-Ferrand, 40,2 °C à La Rochelle…

Toute l’Europe a été touchée. En Suisse, plus de 40 stations météorologiques n’ont jamais mesuré de températures aussi fortes. En Autriche et aux Pays-Bas, le mois de juin 2019 a été le plus chaud jamais enregistré. La canicule s’est propagée jusqu’en Allemagne de l’Est et en Pologne. À Berlin, il a fait plus de 36 °C. Des pics de chaleur ont même été observés sur le Mont-Blanc, à près de 5.000 mètres d’altitude. En une journée, la température à son sommet est passée de -2 °C à +7 °C, le dégel a commencé et a occasionné une déstabilisation du manteau neigeux. De manière générale, cette canicule frappe par son intensité et sa précocité. Elle est comparable à celle de 2003. Ses températures la dépassent mais sa durée reste plus courte.



Quel est le lien entre ce phénomène et le réchauffement climatique ?

On peut, en effet, se poser la question de l’origine de cette canicule. D’où vient cette remontée de masse d’air saharienne ? Est-ce une situation inédite ? Va-t-elle devenir plus fréquente avec le réchauffement climatique ? Pour ce qui concerne le phénomène météorologique, si on étudie les vents, la première réponse est non : on retrouve des situations similaires dans le passé. Le réchauffement climatique n’a donc pas eu d’influence. Mais, pour ce qui est de la température, c’est complètement différent. Les vagues de chaleur augmentent en fréquence et en intensité. Tous les signaux le prouvent formellement.

Pendant la canicule, nous étions en séminaire à Toulouse avec un groupe de chercheurs internationaux. Il y avait des statisticiens et des climatologues de nationalités différentes, des Étasuniens, des Français, des Néerlandais, des Anglais… La conférence était prévue depuis des années et nous devions nous retrouver pour faire le point sur nos méthodes. Plutôt que d’y réfléchir de manière abstraite, nous avons décidé de les mettre en application avec cette vague de chaleur que nous vivions directement.

Notre première conclusion est que ces canicules se sont réchauffées de 4 °C depuis le début du XXe siècle. On assiste à un décrochage entre, d’un côté, la température moyenne de l’atmosphère, qui a augmenté de 1,5 °C en 100 ans, et celle des événements extrêmes, dont l’augmentation est beaucoup plus forte et plus imprévisible. La seconde est que le réchauffement climatique rend ce type de canicule cinq fois plus fréquent qu’il y a 60 ou 100 ans.



Pourquoi est-il si essentiel d’étudier ces événements extrêmes ?

Ce qui nous intéresse, avec le groupe de chercheurs du World Weather Attribution, est de voir comment le réchauffement climatique est en train de se dérouler sous nos yeux et la forme qu’il revêt. Pour nous, les événements extrêmes préfigurent notre futur. En quelque sorte, à chaque fois, ce sont des messages d’alerte. Ils permettent de dire ce que va être le réchauffement climatique, lui donnent une représentation concrète. Je crois que nous avons besoin d’incarnation pour pouvoir nous projeter et comprendre la réalité du bouleversement climatique.

Les chiffres et les moyennes globales, eux, ne nous parlent pas suffisamment. Affirmer que l’atmosphère va se réchauffer de 2 °C d’ici quelques décennies reste impalpable, à l’inverse des canicules qui nous touchent dans notre chair. Elles frappent les plus vulnérables, assèchent les territoires…

Évidemment, depuis la canicule de 2003, nous avons fait beaucoup de progrès en France. Ici, je pense qu’on arrivera à s’adapter. Mais ailleurs, en Afrique, au Sahel ? Les vagues de chaleur balayent aussi les pays du Sud. Comment arriveront-ils à s’en prémunir ? C’est ce qui m’inquiète le plus, et me révolte. Car les responsables des émissions de gaz à effet de serre, eux, sont bien de chez nous.

J’ai voulu devenir météorologue pour étudier les phénomènes naturels. C’est un sacré paradoxe : désormais, qu’est-ce qu’il y a de naturel lorsque la durée, la fréquence et l’intensité même d’un événement climatique peuvent être altérés par les activités humaines ?

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens

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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photo :
. chapô : Pixnio
. portrait : DR

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