Les forêts solution à la crise climatique ? Un débat scientifique

Durée de lecture : 4 minutes

6 novembre 2019 / Garance Diaconu (Reporterre)

Restaurer des forêts pour capter massivement le carbone et ainsi répondre efficacement à la crise climatique : c’est ce qu’ont proposé des chercheurs dans une étude publiée dans la revue « Science ». Elle a suscité de vives réactions dans la communauté scientifique.

Au détour d’une conversation, il vous est peut-être déjà arrivé d’imaginer une Terre où les êtres humains auraient disparu. Que serait le monde qui ne subirait plus l’intervention humaine ? Cette question, Jean-François Bastin, chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse) et d’autres scientifiques l’ont poussée plus loin et se sont demandé : « Quelle serait la couverture forestière naturelle ? Quel serait l’impact d’une restauration de cette couverture sur le climat ? » Leur réponse scientifique à ces questions a été publiée dans la revue Science.

Ils ont d’abord défini les endroits qui se prêteraient naturellement à accueillir des arbres, hors intervention humaine. Une première carte établie, les endroits où figurent déjà des espaces urbains, agricoles et des forêts ont été retirés. En creux donc, ils ont dessiné les zones de la planète dans lesquelles il serait réaliste de replanter des forêts. « Nous avons travaillé sur les capacités biophysiques de la planète. Nous voulions mettre en place un outil pour guider les autorités locales et internationales qui souhaitent lutter contre le réchauffement climatique », explique à Reporterre Jean-François Bastin, co-auteur de l’article. Selon eux, la planète pourrait accueillir près d’un milliard d’hectares de forêt en plus — soit une augmentation de 25 % —, qui captureraient 205 gigatonnes de carbone.

La carte des zones pouvant être reforestées — elle exclut donc les déserts, les zones agricoles et urbaines.

En octobre, la revue scientifique a publié trois réponses à leur étude, exprimant des critiques cinglantes, comme celle-ci par exemple. En résumé, elles jugent que :
. les chiffres sont jugés bien trop optimistes ;
. l’étude a surévalué l’étendue des espaces potentiels, en ne prenant pas en compte la future expansion des terres agricoles ;
. le rôle du cycle de l’eau, et les limitations qu’il implique, ont été oubliés.

Aucun de ces éléments, jugés fondamentaux par ces scientifiques critiques, n’ont été pris en compte dans l’étude. Un choix assumé par Jean-François Bastin : « Un article scientifique n’est pas un rapport du Giec, [le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat]. On s’est posé une question et on a apporté une réponse, avec toutes les limites que cela implique. Il y a évidemment d’autres conséquences à prendre en compte, mais c’est l’objet d’autres travaux. »

Autre critique majeure, les petits agriculteurs et peuples indigènes ont été oubliés de l’analyse. L’étude estime qu’au Brésil, la restauration naturelle de forêts pourrait engranger une augmentation de 49,7 millions d’hectares d’arbres. La présence humaine sur les surfaces sélectionnées n’a pas été prise en compte. « C’est clair que c’est une question qu’on ne pose pas. Mais nous ne sommes pas en train de dire : "Là, vous devez exproprier les terres des gens". Notre carte est juste un premier niveau d’information pour montrer les endroits qui pourraient supporter des arbres. Elle n’est pas une directive », répond Jean-François Bastin.

« L’urgence est plutôt de réduire les gaz à effet de serre et d’arrêter de déforester »

Cette polémique scientifique intervient alors que les projets de replantation massive d’arbres dans le monde se multiplient : 350 millions d’arbres plantés en une journée par l’Éthiopie l’été dernier, 220 millions à la même période dans une région de l’Inde… Planter massivement des arbres pour lutter contre le réchauffement climatique semble être le geste écologique préféré des politiques et grands industriels. La vérification du nombre réel d’arbres plantés et des pousses qui survivent n’est en revanche jamais communiquée. « D’une façon générale, on parle de restaurer alors que l’urgence est de réduire les gaz à effet de serre et d’arrêter de déforester. Si on veut lutter contre le réchauffement climatique, planter des arbres est une solution secondaire », dit Catherine Aubertin, économiste environnementale à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

« Contre le réchauffement climatique, planter des arbres est une solution secondaire. Arrêtons surtout de déforester »

La conclusion de l’article de Jean-François Bastin affirme que « la restauration naturelle des écosystèmes est la solution la plus efficace, actuellement à notre disposition, pour réduire le réchauffement climatique ». N’est-ce pas offrir une solution de facilité aux pollueurs pour s’acheter une conscience écologique ? « Si la restauration des systèmes forestiers est importante, on doit d’office accepter que leur conservation l’est tout autant », défend Jean-François Bastin. « Si Total fait des plans de reforestation, je n’irai jamais l’applaudir. Ce n’est pas pour autant qu’on doit nier que des solutions naturelles pour lutter contre le réchauffement climatiques existent. »


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Lire aussi : Planter des arbres pour le climat ? Oui, mais pas n’importe comment

Source : Garance Diaconu pour Reporterre

Photos :
. chapô : forêt de Soignes, Vincent Brassinne / Flickr
. Déforestation au Brésil. Kate Evans / CIFOR Flickr
. carte Crowther Lab / ETH Zurich

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