Les fusées russes, un poison « du diable » pour le Kazakhstan
Lancement de la fusée Soyouz MS-27, pour rejoindre la Station spatiale internationale, depuis le cosmodrome de Baïkonour, loué par la Russie au Kazakhstan, le 8 avril 2025. - © AFP Photo / Handout / Nasa / Joel Kowsky
Lancement de la fusée Soyouz MS-27, pour rejoindre la Station spatiale internationale, depuis le cosmodrome de Baïkonour, loué par la Russie au Kazakhstan, le 8 avril 2025. - © AFP Photo / Handout / Nasa / Joel Kowsky
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Le centre spatial de Baïkonour, au Kazakhstan, a toujours recours à un carburant ultratoxique pour faire décoller ses fusées. Les effets sur l’environnement et la santé des habitants n’ont jamais été clairement établis.
Baïkonour et Kyzylorda (Kazakhstan), reportage
Kamila Bouïnevitch n’a pas oublié ce 2 juillet 2013 à Baïkonour, enclave russe au Kazakhstan, située à quelques kilomètres de l’entrée du cosmodrome mythique de la conquête spatiale soviétique, aujourd’hui propriété de la Russie. « Je marchais dans la rue, j’étais enceinte. Et ce nuage rouge s’est approché de la ville », raconte la journaliste kazakhe. Ce jour-là, une fusée Proton-M, fleuron de l’industrie spatiale russe depuis les années 1960, a explosé quelques secondes après son décollage du cosmodrome, qui s’étend sur près de 7 000 km² au beau milieu de la steppe kazakhe.
Son carburant s’est déversé massivement dans l’air et sur le sol. Environ 170 tonnes de diméthylhydrazine asymétrique — abrégée en UDMH ou plus communément appelé « heptyle » — et 450 tonnes de tétroxyde d’azote (deux substances qui s’enflamment au simple contact l’une de l’autre) étaient contenues dans le lanceur russe. À ce jour, il s’agit du plus grave accident écologique de l’industrie spatiale russe.
Le lendemain, la concentration en heptyle dans le sol, aux alentours du lieu de l’accident, dépassait de 8 900 fois la teneur maximale admissible. Type de carburant abandonné par les États-Unis et les pays européens depuis des décennies du fait de ses propriétés cancérigènes, l’UDMH n’est aujourd’hui utilisée que par la Chine et la Russie pour alimenter certaines de leurs fusées.
À l’effondrement de l’URSS, la Russie a conservé la main sur le cosmodrome de Baïkonour, qu’elle loue au Kazakhstan pour 115 millions de dollars (environ 99 millions d’euros) par an jusqu’en 2050, et d’où décollent les fusées Proton qui brûlent toujours ce carburant bon marché.
Capable de rester des mois dans les réservoirs sans s’altérer, il avait été surnommé le « venin du diable » par les scientifiques soviétiques, pour sa toxicité établie depuis des années. Un héritage aujourd’hui encombrant pour l’environnement au Kazakhstan, bien loin du souvenir glorieux du premier homme, Youri Gagarine, à s’élancer dans l’espace depuis Baïkonour.
Venin du diable
« Mon mari souffrait de problèmes cardiaques à l’époque, mais ce n’est pas prouvé que c’est à cause de la pollution des fusées », se rassure Kamila Bouïnevitch. Si les autorités assurent que le nuage toxique ne toucherait pas les zones habitées, dans la région de Kyzylorda, plusieurs témoignages faisaient état dans la presse de malaises ce jour-là.
Depuis les années 1990, quatre autres accidents de fusées contenant de l’heptyle se sont produits au Kazakhstan. Source d’inquiétude pour beaucoup de locaux, à ce jour, aucune étude scientifique n’a été menée sur les humains habitant à proximité des lieux d’accidents.
« Une substance hautement dangereuse »
Bulat Kenessov, professeur de chimie à l’université Al-Farabi, à Almaty, analyse depuis vingt-quatre ans les sites où sont tombés les débris des fusées chargées d’heptyle dans la steppe kazakhe. Des concentrations d’heptyle inquiétantes dans les sols et parfois dans l’eau ont été observées, mais rarement dans l’air, du fait de sa volatilité dans l’atmosphère et de sa dégradation rapide. Ce dernier point « rend alors difficile d’établir un lien direct avec les maladies des habitants, mais le risque existe », admet-il, car les problèmes de santé locaux peuvent être également liés à d’autres facteurs.
« Il y a d’autres problèmes environnementaux de taille dans la région, qui expliquent la mauvaise santé des habitants », approuve Kanat Outeguenov, fondateur de l’entreprise Eco Guar, un laboratoire écologique à Kyzylorda. Si ce dernier constate que « les saïgas [race d’antilopes kazakhes] meurent massivement » dans sa région, et se plaint des rafales de vent qui secouent sa ville pendant trois jours d’affilée après chaque lancement de fusée, il ne pointe pas l’heptyle comme le problème environnemental principal, mais plutôt la qualité désastreuse de l’eau potable dans la région de Kyzylorda, ou encore l’assèchement conséquent du Syr-Daria, l’un des plus grands fleuves d’Asie centrale essentiel à l’agriculture.
Mort subite
« On demande encore aux gens de prouver que l’heptyle est nocif, alors qu’il est déjà admis que c’est une substance hautement dangereuse ! » rétorque Bolatbek Blyalov. Le militant originaire d’Astana, la capitale du Kazakhstan, a fondé le mouvement anti-heptyle en 2013. Il réclame l’arrêt définitif des lancements de fusées Proton. « Notre terre sert de terrain d’essai à la Russie, qui n’a pas à se soucier des conséquences pour son territoire, répétait-il pendant les manifestations qu’il organisait à chaque lancement d’une fusée Proton, réunissant quelques dizaines de personnes dans les rues. C’est une sorte de néocolonisation qui perdure. »
Pour réveiller les consciences, Bolatbek Blyalov évoque sans cesse le cas troublant de Vladimir Popovkine, directeur de l’agence spatiale Roscosmos en 2013, qui s’était rendu sur les lieux de l’accident après l’explosion de la fusée. Bien que l’événement n’ait eu, selon lui, « aucune conséquence environnementale », l’ancien directeur est décédé en 2014 dans un hôpital israélien, les médecins confirmant que son exposition aux « vapeurs d’heptyle » avait provoqué sa maladie éclair.
Le scandale n’a pourtant pas fait grand bruit en Russie et au Kazakhstan. En parallèle, le mouvement de Bolatbek Blyalov s’est peu à peu éteint après l’inculpation du militant pour « incitation à la discorde sociale » en 2016. Il a écopé de trois ans de restriction de liberté.
Le tabou autour de l’heptyle subsiste au Kazakhstan, mais moins que l’omerta durant l’époque soviétique. « Nous ne savions pas du tout ce qui se passait, toutes les informations relatives à la situation environnementale liée aux activités du cosmodrome étaient classifiées », confirme Bulat Kenessov.
Après 2013, les autorités russes et kazakhes ont pourtant commencé à évoquer pour la première fois la nécessité d’arrêter le programme Proton. Les derniers lancements de la fusée à l’heptyle étaient prévus pour 2025, après le passage de relais à la fusée Angara, alimentée au kérosène, depuis le nouveau cosmodrome russe de Vostochny, dans l’Extrême-Orient russe. Toutefois, la Russie dispose encore de dix fusées Proton à lancer depuis Baïkonour, qu’elle pourrait ne pas réussir à lancer d’ici fin 2026, a déclaré le vice-ministre du Développement numérique, de l’Innovation et de l’Industrie aérospatiale Malik Oljabekov.
Des carcasses qui tombent du ciel
« Le Kazakhstan essaie de négocier pour renforcer certaines normes environnementales auprès des Russes. Cependant, tant que le cosmodrome sera opérationnel, il reposera toujours sur certaines formes de pollution », explique Makar Tereshin, anthropologiste sur l’industrie spatiale en Russie et au Kazakhstan.
Peuplé de 20 millions d’habitants et grand comme cinq fois la France, le Kazakhstan voit régulièrement s’écraser dans des zones inhabitées d’autres débris de fusées non alimentées à l’heptyle. Tout particulièrement dans la région d’Oulitaou, dans le centre du pays, qui se trouve sur la trajectoire orbitale des vaisseaux qui se débarrassent de carcasses métalliques, issues des premiers étages de la fusée. Ces chutes de débris spatiaux sont toutes aussi dangereuses que les explosions d’heptyle, alerte Dmitry Kalmykov, directeur du musée écologique de Karaganda.
En 2012, un étage de fusée s’est écrasé près de Jezkazgan, ville ouvrière de 90 000 âmes et capitale de la région d’Oulitaou, creusant un cratère de 40 mètres de diamètre et 15 mètres de profondeur. « C’est d’une puissance similaire à celle d’une petite arme nucléaire ! dit l’écologiste, qui s’était rendu sur place. Au Kazakhstan, il n’existe aucun système d’alerte lorsque les étages d’une fusée se détachent. S’il tombait demain sur la ville de Karaganda [la quatrième ville du pays située au centre du Kazakhstan, zone où des chutes de débris spatiaux sont récurrentes] personne ne serait prêt. »
En 2007, une fusée Proton s’était écrasée à seulement 40 km de Jezkazgan, le jour d’une visite de travail de l’ancien chef d’État Noursoultan Nazarbaïev. Le dernier accident en date remonte à 2017, lorsqu’un des étages de la fusée Soyouz s’est écrasé à proximité de Karaganda, provoquant d’importants incendies.
« La situation s’est tout de même améliorée depuis l’époque soviétique, reconnaît Dmitry Kalmykov. Auparavant, chaque chute de fusée était plus ou moins laissée en plan, sans suivi écologique ni traitement. »
Aujourd’hui, des équipes russes de l’agence spatiale Roscosmos sont présentes sur les lieux immédiatement après le lancement, et le centre Space Ecology, côté kazakh, assure une surveillance écologique des lieux, bien que les résultats restent peu accessibles au public. Aucune de ces deux agences n’a souhaité répondre aux sollicitations de Reporterre sur ce revers discret de la conquête spatiale à Baïkonour.