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ReportageClimat

« Les salades sont toutes cramées » : La Réunion en proie à une sécheresse historique

René-Jean est éleveur de vaches dans le cirque de Salazie. La sécheresse l’a poussé à investir dans une cuve de 4 000 litres en janvier. Le réservoir couvre 3 jours des besoins de son troupeau.

L’île française vient d’enregistrer le mois de janvier le plus sec depuis 54 ans. Les coupures d’eau s’enchaînent et paralysent une bonne partie des paysans.

Saint-André (La Réunion), reportage

Au dernier étage d’un immeuble de la cité Lamarque, la chaleur est écrasante. Dans ce logement social, le quotidien de Manu, 19 ans, et de sa famille est devenu « très dur » ces dernières semaines. Dans le quartier, les coupures rythment les journées et animent les groupes Facebook dédiés. « Pour la vaisselle, la cuisine, les toilettes et le ménage, on doit remplir des bouteilles et des seaux d’eau avant les coupures. » 2 seaux et 10 bouteilles précisément, « on ne peut pas acheter plus de contenants, financièrement, c’est très compliqué », confie Manu. Elle vit ici avec sa compagne, son père, agent d’entretien en grande surface, et ses deux petites sœurs qui les rejoignent le week-end. « Je m’inquiète surtout pour elles. Quand l’eau revient, j’ai peur que ça les rende malades. » 

Dans ce quartier de Saint-André, à l’est de La Réunion, les coupures quasi quotidiennes depuis décembre sont venues renforcer la précarité de certaines familles. « J’avais un entretien pour être apprentie en boulangerie, mais à cause du manque d’eau, je ne pouvais pas laver mes affaires et je craignais de sentir mauvais. C’est la voisine qui m’a prêté de l’eau pour que je puisse y aller dans de bonnes conditions », raconte encore Manu. 

Manu, 19 ans, habite Saint-André. Les coupures d’eau sont quotidiennes depuis le début de la sécheresse en décembre. © Martin Huré / Reporterre

À l’origine de cette crise de l’eau, une sécheresse exceptionnelle à La Réunion. Le mois de janvier 2025 est le plus sec enregistré depuis cinquante-quatre ans : le déficit de pluie pour décembre et janvier s’élève à -75 % sur l’ensemble du territoire, précise Météo-France. Saint-André, Salazie, Sainte-Marie, Bras-Panon, Le Port et La Plaine des Palmistes sont toujours en situation de crise et neuf communes sont aussi en alerte et alerte renforcée. À Salazie, grenier maraîcher de l’île, il n’a plu que 100 mm contre 1 000 mm en moyenne entre décembre et janvier. Conséquence, les cours d’eau sont à sec ou presque. 

À l’Est, on a « des niveaux de sécheresse centennale, avec des débits qu’on n’avait jamais mesurés sur certains d’entre eux », explique Mathieu Quittet, chef de service de l’observatoire de la ressource en eau et de la biodiversité aquatique à l’Office de l’eau de La Réunion. Dans ce contexte, le 10 février, le préfet du département a prolongé d’un mois l’arrêté de restriction des usages de l’eau.

Situé au nord-est de La Réunion, le cirque de Salazie est connu pour ses précipitations abondantes. Il en résulte une végétation luxuriante et un paysage parsemé de cascades vertigineuses. Mais cette année, la sécheresse ne l’a pas épargné : 6 mm de précipitations ont été relevés en décembre, contre une normale mensuelle à 281 mm. © Martin Huré / Reporterre

L’eau coupée de 8 à 17 heures

Céliane Virassamy est doublement frappée par la sécheresse. Agricultrice en bio, elle produit des fruits et légumes à Saint-Paul, à l’Ouest, et en transforme certains chez elle, à l’Est. « J’ai perdu toute ma production maraîchère. En janvier, on n’a rien eu. Les salades sont tellement cramées qu’on les donne », détaille l’agricultrice, loin d’être un cas isolé. Elle évalue sa perte de chiffre d’affaires à 5 000 euros.

Depuis longtemps, Céliane anticipe les caprices du ciel. Pour survivre, elle transforme ce qu’elle produit : confiture, achards (un mélange de légumes), farine, etc. et s’apprête à exposer au Salon de l’agriculture. Malgré cela, « c’est une grosse galère ces dernières semaines. L’eau est coupée de 8 à 17 heures. Et pour transformer, il faut d’abord bien laver. » Elle s’agace aussi de « la mauvaise gestion » des politiques.

Céliane Virassamy est agricultrice en bio. Durement frappée par la sécheresse, elle a perdu sa production maraîchère de janvier. © Martin Huré / Reporterre

La quête d’un grand coupable

Cette nouvelle crise de la sécheresse, initiée depuis la saison sèche en 2024, fait l’objet de controverses. Les différents acteurs politiques se renvoient la balle et les responsabilités. Un terme est dans toutes les bouches : le « basculement des eaux ». Un système de captage né dans les années 1980 et construit durant vingt-cinq ans. Le principe : le département prélève de l’eau dans les cirques naturels montagneux de Salazie (Est) et Cilaos pour la transporter, via des kilomètres de souterrains, vers l’Ouest où elle est utilisée pour l’irrigation, mais aussi, en appoint, pour la consommation humaine. 

Pensé il y a plus de trente ans, ce système entendait profiter de l’abondance des pluies de l’Est pour irriguer les terres arides et rares en cours d’eau de l’Ouest et y développer l’agriculture, le port, l’économie et le tourisme. « C’était une volonté de rééquilibrage de l’accès à l’eau », explique Guillaume Charlat, directeur général adjoint à l’agriculture au sein du département. Mais à l’Est, rien ne va plus. 

L’exploitation de Matthias Ramsamy, agriculteur et apiculteur dans le cirque de Salazie, est durement touchée par les coupures d’eau quotidiennes. «  Pépé ne connaissait pas la sécheresse, maintenant c’est une fois par an  », confie-t-il. © Martin Huré / Reporterre

Face à la sécheresse, Patrice Selly, le président de la Cirest — intercommunalité de l’Est chargée de la question des eaux potables —, s’est emparé du sujet. « Aujourd’hui se pose la question du basculement des eaux de l’est vers l’ouest. J’interpelle les parlementaires réunionnais pour que peut-être une commission d’enquête soit mise en œuvre pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’impact négatif de ce basculement », déclarait-il en janvier, avant de se montrer muet face aux sollicitations de Reporterre

L’eau du basculement priverait-elle d’eau les habitants de l’Est ? « C’est complètement erroné », s’agace Guillaume Charlat. Qui démonte l’argument en trois points. Sur le captage de l’Est, « on collecte uniquement celle qui ne peut pas être captée pour Salazie. Ça n’a aucune conséquence sur les usagers à l’Est. Aujourd’hui, si on ne la captait pas, elle partirait à la mer », assure-t-il, en détaillant la topographie du terrain. Il invoque ensuite les chiffres : 9 millions de m3 prélevés à Salazie par le département, contre 21 millions de m3 à Cilaos ; une situation pourtant pire à Saint-André ou Salazie que dans le cirque voisin. 

Matthias, agriculteur et apiculteur dans le cirque de Salazie, examine ses ruches. La végétation souffrant du manque d’eau, les abeilles manquent de fleurs pour produire du miel. © Martin Huré / Reporterre

Il met aussi en cause le manque de diversification de ressources en eau et d’entretien des infrastructures, notamment à l’Est. Et pour cause, sur l’île, le rendement moyen du réseau est de 63,3 % — autrement dit, près de 40 % de l’eau est perdue dans des fuites. En comparaison, il était de 75 % à Mayotte (avant le cyclone Chido fin 2024). « C’est un travail à mener sur les infrastructures, avec des coûts très importants. Mais on agit en continu, c’est capital pour les ressources en eau », admet Mathieu Quittet, à l’Office de l’eau.

René-Jean est éleveur de vaches dans le cirque de Salazie. La sécheresse l’a poussé à investir dans une cuve de 4 000 litres en janvier. Le réservoir couvre 3 jours des besoins de son troupeau. © Martin Huré / Reporterre

Un « signal fort » de la crise climatique

« Attention au populisme, c’est ensemble que nous allons devoir affronter les conséquences du réchauffement climatique », tranche Giovanni Payet, président de La Voix citoyenne, un mouvement politique créé en 2021 qui porte les questions de transition écologique et de justice environnementale à La Réunion. 

Météo-France confirme que depuis cinquante-cinq ans, la température moyenne a augmenté de +0,9 °C, soit 0,18 °C par décennie. Celle-ci devrait encore grimper d’ici la fin de siècle, entre « +1 et +4 °C supplémentaires selon le scénario d’émissions de gaz à effet de serre choisi »

Thierry est vendeur ambulant dans le cirque de Salazie. Il survit en vendant des produits locaux aux touristes, comme du miel ou des bananes. «  Les cascades n’ont jamais étaient aussi sèches  », déplore-t-il. Chez lui, c’est sa baignoire qui lui sert à stocker l’eau pour pallier les coupures. © Martin Huré / Reporterre

Giovanni Payet appelle à réinterroger le modèle de développement réunionnais et, notamment, la stratégie touristique. « En été [décembre-janvier], il y a un afflux touristique, parfois en masse, qui crée aussi un stress sur la ressource. L’aérogare prévoit d’accueillir 3 millions de voyageurs en 2030. On attend aussi une baisse de 10 % environ de la ressource en eau à l’horizon 2100. Le signal fort que l’on reçoit du changement climatique est de tous réfléchir, hôtels, restaurateurs, etc. à un tourisme plus durable. Ce sont des questions que je n’ai pas entendues dans le débat public. » 

Pourtant, les solutions sont là, assure l’activiste : « Développer des PLU [plans locaux d’urbanisme] favorables à l’eau avec le concept de ville éponge où l’on installe du béton perméable, mais aussi récupérer l’eau pendant la période des pluies avec des récupérateurs. »

Dans le même temps, La Réunion assiste à une grève des élèves, qui dénoncent des conditions de travail invivables en classe. En réponse, les autorités ont lancé une grande réflexion sur l’adaptation du bâti.


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