Manifeste pour une écologie utopique, radicale et à géométrie variable

Durée de lecture : 4 minutes

12 octobre 2015 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Jamais les questions d’environnement n’ont autant trouvé écho dans la société mais ceux qui portent ces idées ne font plus recette. C’est sur ce paradoxe que les trois auteurs du « Manifeste des écologistes atterrés » bâtissent une réflexion qui veut donner à l’écologie politique les moyens d’être à la hauteur des attentes et des enjeux.

Après le Manifeste des économistes atterrés, et avant, peut-être, le Manifeste de catholiques, de syndicalistes, de militaires, de cheminots, d’enseignants atterrés, voici, dans la même veine, le Manifeste des écologistes atterrés. Enfin, pas de tous les écologistes mais de trois d’entre eux, des têtes bien faites point trop hexagonales : une ancienne élue PS passée dans le camp d’Europe Écologie-Les Verts (EE-LV), Lucile Schmid, un proche de Daniel Cohn-Bendit, Edouard Gaudot, et un jeune juriste, Benjamin Joyeux, qui revendique d’avoir participé aux collectifs Jeudi Noir et Sauvons les riches.

Leur propos, clair et concis, part d’un constat paradoxal : jamais les questions d’environnement n’ont rencontré un tel écho dans la société et jamais les partis écologistes n’ont fait aussi peu recette. Et les auteurs de rappeler avec une pointe de cruauté qu’EE-LV revendique moitié moins d’adhérents que le Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, dont on ne parle guère alors que le moindre caquetage d’un élu vert est relayé par les médias. « Il y aurait aujourd’hui en France deux fois plus de catholiques identitaires encartés que de militants de l’écologie politique ? Ce constat interroge », écrivent les auteurs.

Certes, à regarder de plus près, la réalité est autrement nuancée. Le turn-over chez les militants écologistes est élevé. On quitte le parti aussi vite qu’on y est entré mais en conservant les convictions. D’où, au plus profond de la société française, une « mouvance écolo » étendue et souterraine qui, renforcée par l’inquiétude générale sur le devenir de la Terre et les défis à relever, devrait faire de l’écologie un pivot majeur du champ politique.

Quelques têtes d’affiche comme José Bové et Daniel Cohn-Bendit

Si elle a du mal à s’imposer comme idéologie, assurent les auteurs, c’est d’abord parce qu’un projet politique, surtout s’il prône un changement radical de la société ne privilégiant plus la consommation et la croissance économique, doit s’incarner dans un individu lorsqu’arrive une échéance électorale. Le succès jamais égalé depuis des Verts aux élections européennes de 2009 (16 % des suffrages), grâce à quelques têtes d’affiche comme José Bové, l’homme du démontage des McDo, et Daniel Cohn-Bendit – naguère surnommé « Dany le rouge » - en est la preuve éclatante.

Daniel Cohn-Bendit au Parlement européen.

Peut-être plus important est le mode d’action des écologistes. Pour que l’écologie ne reste pas virtuelle les auteurs préconisent de promouvoir le « débat national » et de multiplier les référendums comme autant d’outils au service de la cause écologique. « Cette possibilité de grand débat démocratique national, et européen, est aujourd’hui taboue car nombre de personnes engagées dans les combats écologiques, dont beaucoup de membres d’EE-LV, estiment que leur complexité et leur urgence ne sont pas compatibles avec une prise de risque démocratique. Nous pensons, écrivent à contrario les auteurs, que sans partage avec la société, l’écologie restera en grande partie virtuelle. »

Il faut également, ajoutent-ils, privilégier le consensus, c’est-à-dire « créer (au sein de la société) une conscience partagée de l’urgence » pour « échapper au rythme électoraliste des quinquennats et au piège réducteur de la présidentialisation (…) Ce serait l’occasion de se recentrer sur les questions de contenu et de délaisser les débats internes fratricides ».

Faire sa part au rêve

Ce « contenu », quel doit-il être ? Pluriel, ouvert, adapté à une époque complexe dominée par la globalisation. Son élaboration « ne peut plus se faire dans le huis clos des bureaux (du parti) ». « L’architecture d’un projet écologique digne de ce nom » ne peut qu’être le fruit de « débats », de « controverses » et de « tensions fécondes ». Pas plus qu’il n’existe d’homme providentiel il ne peut y avoir de programme écologique apportant la bonne réponse définitive sur tout.

C’est donc le portrait d’une écologie utopique, radicale dans son objectif (créer une nouvelle société) mais à géométrie variable, adaptée au temps et aux circonstances, en construction permanente et faisant sa part au rêve que dessinent les auteurs. À certaines échéances électorales, elle sera présente ; à d’autres pas. Parfois, elle s’associera à des acteurs venus du champ politique traditionnel ; à d’autres occasions, elle privilégiera les alliances hors système.

Cette écologie sur catalogue, utopique au sens premier du terme, a-t-elle un sens ? Peut-elle émerger dans une France cadenassé par les institutions de la Ve République ? Comment l’étendre à l’Union européenne et à des pays à la culture politique différente ? Les écologistes gagneraient à en débattre plutôt que de se déchirer comme ils le font aujourd’hui.


- Manifeste des écologistes atterrés, Lucile Schmid, Édouard Gaudot, Benjamin Joyeux, Ed. Temps Présent , 96 pages, 7,5 €.



Lire aussi : Les Verts ne savent pas où ils vont parce qu’ils ne savent pas où ils sont

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. Chapô : Conseil fédéral EELV en mai 2015 (© Hervé Kempf/Reporterre)
. Cohn-Bendit : CC BY-NC-ND 2.0 Parlement européen

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