« McKinsey présente le capitalisme vert comme unique horizon »
McKinsey est le plus grand cabinet de conseil en stratégie au monde. - Chris Jung / NurPhoto / AFP
McKinsey est le plus grand cabinet de conseil en stratégie au monde. - Chris Jung / NurPhoto / AFP
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La société de conseil McKinsey s’est imposée comme un acteur incontournable du débat climatique. Pour le chercheur Édouard Morena, elle contribue à présenter le capitalisme vert comme « unique horizon bas carbone possible ».
Le plus grand cabinet de conseil au monde, McKinsey, s’est servi de son influence dans les préparatifs de la COP28 pour défendre les intérêts de ses clients pétrogaziers, comme les compagnies Aramco ou ExxonMobil. Selon l’Agence France-Presse (AFP), la firme a fourni aux organisateurs émiratis des scénarios sur l’avenir du secteur énergétique mondial qui contredisent les objectifs climatiques que le cabinet affiche lui-même. Ils intègrent aussi des investissements continués dans les énergies fossiles. D’après une source citée par l’AFP, ayant assisté à des réunions confidentielles avec les hôtes du sommet, McKinsey « appelle ouvertement et sans vergogne à abaisser les ambitions sur l’élimination du pétrole au sein même de la présidence de la COP28 ».
Édouard Morena est chercheur en sciences politiques à l’université de Londres. Il est auteur du livre Fin du monde et petits fours, (Ed. La Découverte, 2023), dans lequel il souligne le rôle de la société de conseil McKinsey & Co. dans les négociations climatiques, en vue de défendre le capitalisme vert.
Reporterre — La COP28 se déroule en ce moment à Dubaï et, parmi ses acteurs influents, il y a un grand cabinet de conseil : McKinsey & Co. Selon l’AFP, McKinsey s’est servi de son rôle dans les préparatifs de la COP28 pour défendre les intérêts de ses clients pétrogaziers...
Édouard Morena — Cela contredit le discours porté par McKinsey, qui affirme faire une distinction claire entre ses contrats et ses clients. Aujourd’hui on est en droit d’en douter. Si McKinsey réussit si bien à vendre ses services à prix d’or, c’est à cause de ses entrées dans les plus hautes sphères gouvernementales et corporate. C’est aussi ça que ses clients achètent.
Pourriez-vous nous présenter cette firme ?
McKinsey & Co. se définit comme un cabinet de conseil en management stratégique. Il est très influent, car il a accès aux acteurs les plus puissants. Ses clients sont les dirigeants des plus grandes entreprises du monde, des plus grandes ONG et organisations de la société civile, de fondations philanthropiques et même de gouvernements. McKinsey avait par exemple accompagné la France dans sa stratégie vaccinale contre la pandémie de Covid-19. [Comme l’avait relevé un rapport du Sénat en 2022, McKinsey a réalisé au moins une quarantaine de missions pour le compte du gouvernement, de la présidence ou des agences de l’Etat entre 2018 et 2021, pour un coût compris entre 28 millions et 50 millions d’euros.]
Cette firme est au cœur du capitalisme mondialisé. Y compris le capitalisme fossile : au cours des cinquante dernières années, elle a conseillé quarante-trois des cent plus gros émetteurs mondiaux, parmi lesquels BP, Exxon Mobil, Gazprom et Saudi Aramco.
Un autre aspect intéressant : la circulation des consultants de McKinsey. Le nouveau commissaire au climat au Parlement européen, le Néerlandais Wopke Hoekstra, est passé par le pétrolier Shell et par McKinsey. Ces allers-retours sont une de ses marques de fabrique. La firme s’appuie beaucoup sur son réseau d’anciens consultants pour dégoter de nouveaux contrats. Quand on quitte McKinsey, on continue quelque part de faire partie de la grande famille.
Comment McKinsey s’est-il imposé comme un acteur incontournable du débat climatique international ?
Il y a eu une première approche dans les années 80. Après un passage comme ministre de l’Environnement des Pays-Bas, un ancien de la maison, Pieter Winsemius, est retourné à McKinsey. En profitant de son expérience gouvernementale, il a monté une équipe et passé plusieurs contrats avec le ministère et des industriels hollandais.
En 1989, le ministère de l’Environnement des Pays-Bas a notamment fait appel à lui pour préparer la Conférence sur la pollution atmosphérique et le changement climatique à Noordwijk, considérée comme la première grande rencontre politique internationale sur le sujet. En amont, Winsemius et son équipe ont produit un rapport visant à informer les discussions. Celui-ci introduisait notamment la première courbe des coûts marginaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, qui fera le succès de la Firme lors de la COP15.
Le principe de cette courbe est assez simple. Sur l’axe des abscisses, on trouve le potentiel en termes de réductions pour différentes politiques sectorielles. Sur l’axe des ordonnées, on trouve les coûts estimés pour chaque option. Il en résulte un diagramme en bâtons, avec des options allant de la moins onéreuse à la plus onéreuse. Plus le bâton est épais, plus l’option doit permettre de réduire les émissions en cas d’adoption.
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Mais malgré des débuts prometteurs, les choses ne se sont pas passées comme prévu. Juste avant la Conférence de Rio, en 1992, Winsemius a créé une unité spécialisée dans le management environnemental, le Environmental Practice. La Conférence de Rio a débouché sur un traité peu contraignant, alors les entreprises ont levé le pied, considérant que la question climatique n’était pas si menaçante qu’elles l’imaginaient. Elles se sont alors désintéressées de l’aide que McKinsey pouvait leur apporter sur ces questions. L’unité de Winsemius a été démantelée à la toute fin des années 1990.
À quel moment McKinsey a-t-elle fait son retour ?
Bien plus tard, avant la COP15 de Copenhague. Le changement climatique était alors de plus en plus pris au sérieux, et les acteurs privés voulaient à tout prix éviter que la COP débouche sur un accord contraignant pour leurs activités. Ils ont alors sollicité l’aide de McKinsey pour les accompagner dans la construction et la promotion de leur propre vision de la transition bas-carbone.
McKinsey a notamment accompagné la société suédoise de production et de distribution d’électricité Vattenfall. Celle-ci s’était engagée dans le débat climatique international après avoir racheté plusieurs centrales à charbon et mines de lignite ultra-polluantes situées en Allemagne. Elle ne voulait pas laisser aux politiques et aux ONG le soin de gérer le problème climatique – et imposer leurs solutions – tout seul, et souhaitait, notamment, pousser la captation et la séquestration de carbone comme « solution ».
McKinsey est alors parvenu à recycler sa courbe des coûts marginaux de réduction des émissions, qui a connu un succès quasi instantané. Cette courbe offrait un sentiment de rationalité et de crédibilité scientifique à un récit enchanteur centré sur la croissance, les mécanismes de marché, les entreprises et investisseurs et l’innovation bas-carbone. Pour satisfaire leurs clients, les consultants de McKinsey ont, en quelque sorte, créé une compréhension commune, chiffrée et faussement dépolitisée de ce qui était possible et nécessaire en matière de gouvernance et d’action climatique. Ils ont cadré le débat, bâti un langage commun centré sur les entreprises et les marchés, et leurs principes infusent jusqu’à aujourd’hui.
Dans le livre Fin du monde et petits fours, vous commenciez votre chapitre sur McKinsey en racontant une action d’activistes d’Extinction Rebellion devant les fastueux bureaux londoniens de la firme. Est-ce une cible pertinente pour les personnes qui luttent contre l’ébullition climatique ?
Tout à fait. L’impact médiatique de l’action a été plutôt limité, mais la cible était légitime. Et pas uniquement parce que McKinsey sert les intérêts de ses clients fossiles, mais aussi parce qu’il s’est inséré au cœur du débat climatique.
Sur la scène internationale, il défend depuis plus de quinze ans, un projet hautement problématique de transition climatique – le capitalisme vert – qu’il contribue, à travers ses actions, à présenter comme unique horizon bas carbone possible. Ce projet a montré son inutilité pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il contribue, dans le même temps, à marginaliser des voix plus critiques, porteuses d’une vision centrée sur la justice sociale.
© Mathieu Genon / Reporterre
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Fin du monde et petits fours, de Édouard Morena, aux éditions La Découverte, février 2023, 168 p., 21 euros. |